
À L’îlot S, à Annecy, l’exposition « Modernité ordinaire » explore les formes modestes et souvent invisibles de l’architecture moderne. En Savoie, un paradoxe : nos ordinateurs, le wifi et les réunions dématérialisées ont permis un retour aux sources : l’habitat-travail. Chronique Altitude 1 160.
Un après-midi frisquet d’hiver, esplanade Paul Grimaud, Annecy : je découvre l’exposition « Modernité ordinaire » des photographes Nelly Monnier et Éric Tabuchi, organisée par Carine Bonnot, au sein de l’Îlot S, lequel abrite le CAUE — Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement — de Haute-Savoie. On y discute architecture et urbanisme, visions d’avenir, protection du patrimoine, autour d’une question centrale : la sensibilisation du public. Les expositions s’adressent tout autant aux néophytes curieux qu’aux pairs expérimentés.
À l’honneur cette saison : L’éloge du quotidien. Le contenu est varié : ateliers pédagogiques, conférences et expositions. À cette occasion, Nelly Monnier et Eric Tabuchi présentent leur œuvre photographique, « Modernité Ordinaire » (jusqu’au 4 avril 2026).* Les photographes publient leurs pérégrinations sur leur site archive-arn.fr, ainsi que sous la forme de sept volumes depuis 2023.
En ce jour de début janvier, le soleil est de retour, belle journée pour s’interroger sur la modernité savoyarde. La muséographie est restreinte dans ce tout petit espace. Pourtant, en cœur annécien, entre gare et vieille ville, la courte escapade est parfaite pour attiser la curiosité des flâneurs et, peut-être, nourrir les réflexions.
Sur les bancs de l’école d’architecture, le corps professoral nous rabâchait Le Corbusier et le courant moderniste à toutes les sauces — jusqu’à en créer des allergies auditives chez certains et certaines d’entre nous. Le modernisme international était enseigné comme référence unique. À tel point que je me suis demandé : le modernisme et le régionalisme sont-ils ennemis ? Ou évoluent-ils parallèlement, de manière poreuse ?
Nelly Monnier et Eric Tabuchi montrent, au travers de leurs clichés, une modernité teintée de particularités savoyardes. Nous ne retrouvons pas dans ces bâtis — immortalisés par la photographie — les principes fondamentaux du modernisme exposés au grand jour. Pourtant, la métamorphose des constructions entre l’avant et l’après modernisme est bien perceptible.

Racines et « modernité ordinaire »
La modernité s’exprime avec parcimonie dans le quotidien et le bâti vernaculaire. Les constructeurs – souvent maçons et charpentiers du coin – ont bâti les édifices d’autrefois au gré des changements météorologiques, mais aussi en fonction de l’usage. Comme chaque construction, comme chaque région, l’usage façonne les volumes. Les territoires savoyards sont marqués par leur origine pastorale et un climat montagnard aux changements abrupts. La cohabitation entre l’humain et l’animal a déterminé l’architecture.
Au-delà des colocataires à pattes, il fallait penser au stockage des denrées, qu’elles soient destinées aux humains ou aux animaux d’élevage. Ici, l’habitat et le travail sont intrinsèquement liés. Chaque région se démarquait par l’adaptation à son climat et l’utilisation des matériaux disponibles localement. Le chalet devait s’accrocher à la pente et résister à la pression du manteau neigeux. Plus bas, les ouvertures étaient largement dessinées pour laisser passer humains, animaux et engins agricoles.
Puis, la modernité changea la donne : les bâtiments se modifièrent au gré de leurs usages, tandis que de nouvelles techniques et matériaux réinventaient les formes, et que les modes de vies accéléraient ces transitions. Le pastoralisme, l’agriculture et l’élevage – longtemps activités principales en dehors des grandes villes – ont vu leur importance diminuer avec l’industrialisation. Entre développement du secteur industriel et du secteur tertiaire, l’habitat n’était plus… qu’un habitat.
Après avoir été façonnée par des siècles mêlant activités, habitants et fonctions diverses, la maison devient pour beaucoup un simple dortoir. Cette transition, observée dans toute la France, voire dans le monde occidental, marque une rupture flagrante entre pré et post-industrialisation. Ce qui nous ramène à nos interrogations savoyardes…
Là où les villes ont vu un tsunami de métamorphoses, les campagnes entre Savoie et Haute-Savoie ont avancé pas à pas. Les bergers se raréfient mais l’activité persiste. De nombreuses maisons se vident de leurs habitants en journée. Les habitations se rétrécissent progressivement, année après année. Le changement n’est pas spectaculaire, il se traduit par des mutations lentes : l’usage avant le sensationnalisme.
Les techniques constructives se « modernisent », les ouvertures apparaissent dans les étages, autrefois réservés au stockage. Les bâtiments s’adaptent à de nouveaux usages : machines agricoles, électroménager domestique, automobile. La métamorphose discrète, lente et progressive habite les murs au fil des progrès techniques et de l’industrialisation des tâches.
L’héritage vernaculaire influence la modernité du quotidien, la modernité ordinaire. La modernité savoyarde et, plus largement, la modernité rurale, motivée avant tout par la praticité. Le paraître est secondaire : les premiers modernistes savoyards recherchent le fonctionnel. Le besoin, l’ordinaire, les tâches journalières… la révolution architecturale n’est pas au cœur du projet, ici, on cherche à faciliter le quotidien.
Les flux migratoires nationaux et internationaux ont également marqué les usages et les constructions. Ainsi se développe la modernité domestique. La période entre fin du XIXe siècle et début du XXe siècle est marquée par l’arrivée de familles nombreuses, notamment italiennes. L’adaptation des familles et de leurs communautés influence la maison de ville moderniste. En périphérie des centres urbains se développent des habitats aux airs de micro-collectifs, dans un tissu à la typologie de faubourg, les techniques modernes, comme le béton armé, se mêlant au décorum italo-savoyard.
Pour mémoire, le duché de Savoie n’est devenu français qu’en 1860, à l’occasion du traité de Turin. La Savoie était auparavant une péninsule entre France, Italie et Suisse. De surcroît, les ducs de Savoie étaient souvent princes du royaume de Piémont-Sardaigne. Une longue période lia ainsi intimement les ducs de Savoie et les royaumes d’Italie.
Nous retrouvons cette culture communicante dans l’architecture et le design des héritiers de ces cultures. L’architecture moderne savoyarde a emporté dans son mouvement une pincée des codes d’autrefois et des pratiques ancestrales. Le bois et la pierre restent présents, alliés au béton et aux ferronneries. Le dialogue entre innovation et savoir-faire local crée un hybride de modernité régionaliste.
Aujourd’hui, cet équilibre paradoxal est à nouveau remis en question par l’évolution exponentielle de nos modes de vie et des tensions foncières accrues. Face aux nouveaux bouleversements sociaux et architecturaux, que ferons-nous de ce patrimoine éclectique ? « Quand tout bouge et se transforme, quand la constance c’est le changement, il est essentiel de pouvoir s’accrocher à des repères fiables et robustes », souligne Stéphane Dégeorges, directeur du CAUE de Haute-Savoie.
Modernité & vernaculaire : dialogue contemporain
Aujourd’hui, comment s’exprime la modernité savoyarde ? Le développement de programmes immobiliers semblables, trait pour trait, à ceux du Sud ou d’Île-de-France efface, pas à pas, la spécificité régionale. Même modèles entre montagnes et lac : face à cette uniformisation, la question de l’authenticité régionale se pose naturellement.
La modernité internationale du siècle dernier s’imposait au-delà des territoires, cependant elle énonçait des principes, des formes, des courants et des idées derrière le bâtiment. Autrefois, la modernité se déployait avec intention. Aujourd’hui, elle subit les contraintes économiques et techniques.

Que faire, alors, de cette station-service abandonnée, au design nostalgique ? De cette maison à la toiture monopente, perdue au milieu des dizaines de copié-collés de constructeurs ? Ou encore de cet immeuble des années ’60-70, qui ne respecte plus aucune norme actuelle ? Détruire comme pour oublier ou rompre ? Non.
Rénover au prix d’une fortune pour un résultat moins performant qu’une construction neuve ? Peut-être. Transformer en gardant les marques du passé, agrémenté des usages contemporains ? La réponse est probablement par ici.
En Savoie et Haute-Savoie, la modernité dépasse le simple pragmatisme. Dans un territoire contrasté, l’architecture suit ses propres variations. À côté des agricultures et de l’artisanat s’est développée l’industrie du luxe. Dans une région marquée par les sports d’hiver haut de gamme et la proximité du territoire helvétique, rien d’étonnant. À côté des bâtiments à la modernité ordinaire, domestique et commerciale, surgissent des villas corbuséennes. Grandes baies bandeaux, toits plats… qui s’intègrent à la pente, certes, mais oublient un peu la neige. Plans libres, piscine avec vue sur le lac comme il se doit.
Par ailleurs, le tourisme autour du ski alpin a grandement influencé les équipements collectifs de montagne.
Bien avant le « tout schuss » vers l’or blanc, les sanatoriums avaient déjà apporté leurs lignes modernistes dans le paysage pentu. Aujourd’hui, ces bâtiments se blottissent aux côtés des corps de ferme et refuges d’antan, la tendance étant à oublier cette part d’héritage au profit de l’image stéréotypée et bien connue du chalet de madrier.
Cette diversité, ce dialogue entre ancien et contemporain, fait tout le charme de la Savoie et de la Haute-Savoie. Si aujourd’hui, certains recherchent l’authenticité perdue et les temps longs des journées pastorales, à l’inverse, nos ordinateurs, le wifi et les réunions dématérialisées ont permis un certain retour aux sources : le retour de l’habitat-travail.
Nombre d’architectes et designers ont dû relever le défi, ces dernières années, d’ajouter le volet « travail » à des logements conçus initialement pour la famille, le sommeil et les loisirs. La modernité en pays de Savoie s’est installée de pair avec le régionalisme. Plus que jamais, il faut protéger cet accord singulier. Prolonger la modernité savoyarde, c’est innover tout en restant fidèle aux paysages et aux traditions locales.
Marine Adam
Architecte D.E.
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*L’exposition, « Modernité ordinaire », commissariée par C. Bonnot, est présentée à L’îlot S, au sein du CAUE de Haute-Savoie, jusqu’en avril 2026. Scénographie & graphisme : A. El Zeky & A. Denizard (CAUE de Haute-Savoie). Dessins : C. Bonnot & T. Candela (Silo Architectes). Recherches d’archives : L. Missilier..