
Dans le projet la peau des autres, l’espace du corps est totalement remis en question. Que se passe-t-il lorsque l’on se retrouve soudain emmuré dans son propre corps ? Avec la médiation des photographies d’Estelle Lagarde, photographe des lumières intérieures, rencontre avec Karine, « emmurée » vivante.
Ma rencontre avec Karine a eu lieu à la fin de l’année 2016 lors d’une séance de prise vue à laquelle elle a participé. J’ai décidé d’entamer un travail photographique et textuel en 2018.
Karine est une jeune femme d’une trentaine d’années, une mère de trois enfants lorsqu’elle se réveille un jour sur un lit d’hôpital, soudain « emmurée » dans son propre corps. Karine est une miraculée. Elle a survécu là où bien d’autres meurent. Depuis plus de trente ans maintenant, Karine vit avec des séquelles irrémédiables. Comment revient-on dans la vie après une telle expérience ? Que devient notre quotidien lorsqu’on a perdu l’usage de ses bras et de ses mains ? Les questions posées par un tel basculement de vie sont multiples et inimaginables.



L’approche créative du projet La peau des autres est abordée d’une part, avec des photographies mises en scène permettant une représentation de ses états d’âmes et de son vécu : ainsi la réalité est amenée du côté du fictionnel, et d’autre part, avec un texte factuel, transcription de son témoignage et celui de ses proches. Les images, dites « sublimées »*, ont pour objectif de s’inscrire comme des passeuses et de permettre de s’ouvrir aux thématiques par des voies détournées.
La construction de ces images, traduction métaphorique des dires de Karine, offre la possibilité d’installer un espace de création commun, notamment par le jeu et la mise en scène, et l’interaction générée entre photographie-handicap-auteur-acteur-création fait naître une sensation d’enchantement qui vient se glisser dans les habitudes de Karine (et les miennes). La création ouvre ici un espace de partage et de transition, un temps d’entre-deux, dans lequel la personne peut sortir de son quotidien. Son handicap prend une autre place : elle joue avec, elle en fait quelque chose, elle affirme son identité avec et par ses manques.




Comme le rappelle Bertrand Quentin** : « Le handicap nous dit qu’il y a des manières différentes d’être humain, que l’homme se définit aussi par ses manques ». Ainsi, la photographie s’installe comme révélateur et comme transformateur de ces manques. Pièce essentielle du jeu, outil de mémorisation et de transmission de ces moments transfigurés, elle s’inscrit comme médiateur depuis la sphère intime pour aller vers le collectif.
Ce travail a pour objectif d’amener le spectateur à s’interroger sur son ressenti face au handicap et d’approcher des thématiques aussi riches et variées que la résilience, la liberté / l’enfermement, l’autonomie / la dépendance, le soin / l’auto-destruction, l’attention portée à soi-même et aux autres, le regard social / le regard sur soi, la vitalité / la morbidité, la force / la fragilité, ou encore la résistance et l’abandon. (1)


Estelle Lagarde
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(1) Le livre La peau des autres d’Estelle Lagarde mêle textes, entretiens et photographies. Des portraits – le plus souvent métaphoriques, inspirés des états d’âme, du vécu et des mots de Karine – et un récit factuel, se complètent et apportent des éléments de réponses aux questions soulevées par son quotidien. (Process Editions, 128 pages) Il est disponible à la vente ici : https://books-estelle-lagarde.sumupstore.com/produits
*« La sublimation, dans la poésie, surplombe la psychologie de l’âme terrestrement malheureuse. C’est un fait : la poésie a un bonheur qui lui est propre, quelque drame qu’elle soit amenée à illustrer. (…) Il s’agit de passer phénoménologiquement, à des images invécues, à des images que la vie ne prépare pas et que le poète crée. Il s’agit de vivre l’invécu et de s’ouvrir à une ouverture de langage ». Gaston Bachelard, La poétique de l’espace. Cit. p.13, Ed Quadrige, PUF, 1994.
** Bertrand Quentin est philosophe, auteur de La Philosophie face au handicap (Éditions Érès, 2013) et Les Invalidés (Éditions Érès, 2019.)
