
Habiter n’est pas survivre. Cette distinction — évidente pour tout architecte — est précisément ce que je formulais en 1993, et que les programmes institutionnels n’ont toujours pas résolu. L’architecture de la Lune (II/III).
Dans le premier épisode de cette série,* j’ai établi la convergence des grands projets institutionnels avec les conclusions de mon projet de 1993. Même site, même matériau, même logique constructive. Toutefois, la convergence technique ne dit pas tout. Ce que mon projet apportait en plus est la réponse à la seule question que l’architecte pose : comment habite-t-on là-bas ?
Examinons ce que les programmes institutionnels proposent comme habitat lunaire. Le Foundation Surface Habitat d’Artemis : structure fonctionnelle pour quatre astronautes, conçue pour la survie et le travail scientifique. Le Project Olympus de BIG + ICON : 195 m² imprimés en régolite, réflexion entière portée sur la paroi : ses angles d’impression, sa résistance, ses propriétés thermiques. Ce n’est pas une critique. C’est un constat. Ces projets répondent à des questions d’ingénierie légitimes. Cependant, ils ne répondent pas à la question architecturale fondamentale : une fois que la coque est imprimée et que la pression est maintenue, comment les gens qui vivent là-dedans organisent-ils leur existence ?
C’est cette question que je posais dans mon projet de diplôme de 1993. L’escalier d’abord : à 1/6 de la pesanteur terrestre, les contremarches peuvent atteindre 90 cm. Ce n’est pas un détail, c’est la traduction architecturale d’une physique radicalement différente, qui transforme la section d’un bâtiment, sa volumétrie, ses circulations. Un escalier lunaire ne ressemble pas à un escalier terrestre. Je l’avais dessiné en 1993.
Les jardins ensuite, non pas comme ornement mais comme nécessité physiologique et psychologique. Les études sur les séjours longue durée à bord de MIR documentaient déjà les effets de l’absence de nature sur l’équilibre psychique des cosmonautes. Des jardins cultivés en atmosphère vaporisée enrichie, éclairés par fibres optiques sélectionnant les longueurs d’onde utiles à la photosynthèse. La place centrale avec lumière modulée pour reproduire les rythmes circadiens, vue sur la Terre comme ancrage identitaire indispensable pour une communauté humaine isolée à 384 500 km de sa planète d’origine.
Le parti architectural
Mon projet ne s’installe pas simplement dans un cratère. Il s’implante à la jonction entre le fond horizontal et le flanc qui commence à remonter. Cette ligne de tension entre deux géométries opposées est le site générateur. En dessous, le fond du cratère appartient à l’activité robotique et industrielle : alunissage, extraction du régolite, cosmodrome pour les missions vers Mars. Au-dessus, le flanc appartient à l’habitable, au protégé, au construit.

La géométrie n’est pas composée, elle est générée par deux systèmes de coordonnées. Les refends verticaux, perpendiculaires à la pente, marquent les phases de développement temporel : trente ans d’évolution séquentielle inscrits dans la matière. Les murs parallèles à la pente épousent la géologie du site.
La logique constructive progresse en trois strates : modules importés de Terre et progressivement recouverts de régolite ; puis charpente métallique tubulaire et béton lunaire fabriqués sur place par des robots-grues spécialisés ; puis enfin creusement troglodyte dans la roche lunaire, ramification libre selon la géologie rencontrée : développement partiellement aléatoire revendiqué, où la géologie guide la forme comme dans une grotte naturelle habitée.

La façade inclinée est un manifeste architectural : la frontière construite et volontairement identifiée entre l’intérieur protecteur et l’extérieur hostile. Une raison supplémentaire justifie l’enfouissement : la poussière lunaire générée par l’activité industrielle du fond reste longtemps en suspension dans la faible gravité lunaire.
L’urbanisme lunaire
La provocation de mon directeur d’études m’a conduit au-delà de l’échelle du bâtiment. Pourquoi ne pas exploiter la créativité au service d’une forme d’urbanisme lunaire ? Ma réponse est le plan d’aménagement du cratère. Plutôt que d’agrandir indéfiniment la base initiale, une deuxième base s’implante de façon autonome ailleurs dans le cratère. Puis une troisième. Puis d’autres peut-être, rien n’est complètement écrit. Chaque nouvelle base peut faire autre chose que la précédente. Les liaisons s’organisent, d’abord voies de surface puis galeries pressurisées. Une composition émerge, d’abord concentrique comme le cratère lui-même.
Puis, dans le temps long, la composition concentrique se tord. Elle devient une spirale. Ma source d’inspiration : les galaxies spirales. Sens de rotation : intentionnellement celui de notre galaxie. La spirale franchit le rimwall, le rebord du cratère. Ce franchissement dit que la communauté lunaire n’est plus seulement survivante. Elle s’étend. Les bras de la spirale au-delà du rimwall n’ont pas de programme défini mais des directions ouvertes qui multiplient les possibilités. Toute la force du dessin est là : la composition est à la fois organisée et libre, elle permet d’imaginer la multiplicité des implantations et simultanément un développement vers le centre. L’architecte et urbaniste Ildefons Cerdà (1815-1876) à Barcelone posait une règle du jeu plutôt qu’un résultat. La spirale lunaire fait de même, à l’échelle d’un cratère et d’un siècle.

Ce plan d’aménagement du cratère est le seul document que je connaisse qui traite l’urbanisme lunaire avec une intention formelle assumée : une forme qui signifie, une direction qui parle, une géométrie qui raconte une histoire.
Aucun des projets institutionnels publiés depuis 2013 n’a posé cette question. Ils dessinent tous des modules, des habitats, des coques. Aucun ne dessine une ville qui grandit selon une logique urbaine propre, qui porte en elle la mémoire de ses origines et la direction de son devenir.
Jean-Philippe Charon
Architecte DPLG
Documentation complète : www.architecture-lunaire.fr
* L’architecture de la Lune :
– Ils arrivent là où j’étais en 1993 (I/III)
– Ce que les ingénieurs ne voient pas toujours… (II/III)
– La physique avait raison en 1993. Elle a toujours raison (III/III)