
Pôle sud, régolite, glace, robots — les choix de 1993 ne relevaient pas de l’intuition. Ils découlaient d’une lecture rigoureuse de la littérature scientifique disponible. La suite leur a donné raison, point par point. L’architecture de la Lune (III/III).
Dans les deux premiers épisodes de cette série,* j’ai établi la convergence des grands projets institutionnels avec mon projet de diplôme de 1993, puis la spécificité de l’apport architectural : le parti, l’habitabilité, l’urbanisme lunaire. Ce dernier article pose la question de la légitimité scientifique : sur quelles sources reposait mon projet, et qu’est-ce que la science a confirmé depuis ?
Il faut d’abord dissiper un malentendu possible. Mon projet de 1993 n’était pas un exercice de prospective libre. C’était un projet de diplôme, soumis à un jury, noté, défendu. Ma méthode architecturale y est rigoureuse : analyse du site et de ses contraintes, programme fonctionnel détaillé, conception cohérente avec les données disponibles, dessins techniques à des échelles précises.
Ma bibliographie en témoigne : Lunar Bases and Space Activities of the 21st Century, sous la direction de W.W. Mendell (NASA/Lunar and Planetary Institute, 1985), l’ouvrage de référence de l’époque, compilant les meilleures études d’ingénieurs et de scientifiques de la NASA. Les études de Jesco von Puttkamer pour le Marshall Space Flight Center, qui dès 1977 proposait des représentations architecturales d’une base lunaire en expansion. Les rapports de faisabilité de l’ESA sur les habitats lunaires publiés entre 1988 et 1992. Et les travaux fondateurs de Watson, Murray et Brown sur la présence potentielle de glace dans les cratères polaires lunaires, publiés dans le Journal of Geophysical Research dès 1961. Ce n’est pas une bibliographie d’étudiant qui cherche à impressionner son jury. C’est la bibliographie d’un projet sérieux.
Le choix du pôle sud est le plus facile à justifier et le premier à avoir été universellement adopté. L’inclinaison de l’axe lunaire à seulement 1°30′ – contre 23°27′ pour la Terre – fait que le Soleil reste perpétuellement proche de l’horizon aux pôles. Sur les crêtes des reliefs polaires, certaines zones bénéficient d’un ensoleillement supérieur à 80 % du temps. Les températures oscillent entre -30°C et +30°C sur les crêtes, contre ± 280°C sur l’équateur. Au pôle sud, ce problème disparaît presque entièrement. Cette donnée était dans tous les manuels d’astronomie et dans la littérature NASA disponible en 1993. Elle est aujourd’hui le critère numéro un de sélection du site Artemis.

Le régolite, une ressource, pas un problème
La plupart des approches initiales des programmes spatiaux traitaient le régolite comme un problème : une poussière abrasive électrostatique qui grippait les mécanismes, usait les combinaisons, s’infiltrait partout. Je le traitais comme une ressource. Sa composition : environ 30 % de métaux (fer, aluminium, magnésium, titane), 20 % de silicium, 40 % d’oxygène sous forme d’oxydes. Il peut être compressé en blocs de construction et de radioprotection, fondu pour produire des céramiques et des matériaux vitreux. Le silicium peut servir à fabriquer des cellules photovoltaïques sur place.
L’argument économique est massif : en 1993, le coût du kilo en orbite était de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Construire pour 200 personnes à partir de matériaux importés de Terre était économiquement absurde. En 2024, le programme ISRU est officiellement l’un des piliers d’Artemis. ICON teste des robots capables d’imprimer des structures en régolite simulé. Trente ans après mon projet, le régolite est passé de curiosité à ressource stratégique. .
La glace, mon hypothèse de 1993, certitude de 2009
En 1993, j’intégrais la glace d’eau dans les cratères en ombre permanente comme ressource potentielle, hypothèse reposant sur les travaux de Watson, Murray et Brown publiés en 1961, repris dans la littérature de planification des bases lunaires que j’avais étudiée. Non pas comme certitude – c’est intellectuellement honnête – mais comme hypothèse de travail suffisamment solide pour structurer le projet : eau potable, oxygène respirable, propergols.
En 2009, la mission LCROSS confirme la présence de glace dans le cratère Cabeus. En 2020, SOFIA confirme la présence d’eau à la surface. Aujourd’hui la glace du pôle sud est l’une des motivations principales du site Artemis. Ce que je traitais comme hypothèse documentée est devenu la ressource la plus stratégique de la Lune. Cette validation n’est pas le fruit du hasard, elle est le résultat d’une lecture rigoureuse de la littérature scientifique de l’époque.
Dernier axiome fondateur : il faut vingt fois moins d’énergie pour placer une charge en orbite depuis la surface de la Lune que depuis la surface de la Terre. Ce chiffre découle de la vitesse de libération lunaire : 2,38 km/s contre 11,2 km/s pour la Terre. La Lune est donc le point de départ idéal pour les missions vers Mars et au-delà. C’était l’un des arguments centraux de mon projet. En 2026, c’est précisément cet argument que SpaceX invoque pour justifier son pivot lunaire. La physique qu’il cite est la même que celle de 1993. La conclusion est la même. Il a juste mis vingt-quatre ans de plus à y arriver.

Ce que cette histoire dit de l’architecture
Au terme de cette série de trois articles, une conclusion s’impose. La validité de mon projet de diplôme ne résulte pas d’une chance ou d’une intuition géniale. Elle résulte d’une méthode : lire les bonnes sources, comprendre les contraintes physiques du lieu, en tirer les conséquences architecturales sans les édulcorer. C’est la méthode architecturale de base. Celle qu’on enseigne dans toutes les écoles. Les contraintes physiques appellent toujours des réponses cohérentes et les réponses cohérentes durent.
Les programmes spatiaux s’annulent quand les présidents changent et que les budgets manquent. Les projets de diplôme dorment dans les archives jusqu’à ce que l’actualité les réveille. Mais les contraintes physiques de la Lune, elles, ne changent pas. Les réponses architecturales qu’elles m’ont inspirées, que je formulais dès 1993, sont toujours là, intactes, attendant patiemment d’être construites.
Les politiques font des promesses. Les budgets s’effondrent. Les programmes sont annulés. La physique, elle, a toujours raison.
Jean-Philippe Charon
Architecte DPLG
Documentation complète : www.architecture-lunaire.fr
* L’architecture de la Lune :
– Ils arrivent là où j’étais en 1993 (I/III)
– Ce que les ingénieurs ne voient pas toujours… (II/III)
– La physique avait raison en 1993. Elle a toujours raison (III/III)
Sources : W.W. Mendell, NASA/LPI 1985 · Watson, Murray & Brown, JGR 1961 · Jesco von Puttkamer, NASA 1977 · ESA, rapports habitats lunaires 1988-1992