
Pierre l’Excellent a une façon presque timide de se tenir à distance des bâtiments qu’il photographie. Serait-ce parce que, architecte de formation, il ne peut s’empêcher de faire montre de respect pour les ouvrages de ses commanditaires ? Pour lui, photographe d’architecture est une façon d’être.
On ne pense presque plus aux images. Elles sont devenues notre quotidien, elles nous inondent, se fondent dans la masse. Et perdent parfois leur sens.
Pourtant, elles ne sont pas neutres. Elles ont le pouvoir d’influencer, sinon de convaincre.
Pendant dix ans, j’ai développé un regard au service du bâtiment. À un point où prendre une photo est presque devenu un automatisme. Préparer, attendre, déclencher. Sélectionner et ajuster.
Puis, au gré de rencontres, de lectures, de remises en question, j’ai pris conscience que mon travail n’était pas qu’une observation mais un outil. Pas seulement un témoignage mais une invitation au voyage. Un récit à traduire pour le bon interlocuteur. Pas tant l’architecte que celui qu’il veut convaincre.

L’image doit parler la langue du décideur. Lui raconter le projet fidèlement, tel qu’il a été conçu. Trouver l’équilibre entre le fond et la forme. Faire remarquer l’architecture, sans que l’image ne prenne le pas sur le récit.
Alors j’essaie de faire des images qui vivent. Qui concilient l’espace et l’usage. Des images vibrantes, qui donnent envie d’y être. Prises au bon moment. Concentrées sur l’essence : pas seulement sur ce qu’est l’architecture, mais sur ce qu’elle rend possible. Un jeu, un travail, un partage.

Ce questionnement derrière chaque déclenchement, on pourrait, par habitude, le reléguer au second plan. Pourtant, je n’en ai jamais eu autant conscience. La technique vient à son service. Je l’avais assimilée à un point où je n’y réfléchissais presque plus.
Malgré tout, j’apprends encore. De chaque situation. De chaque projet. Je joue avec les codes, les attentes, les habitudes. En retranscrivant, au gré des choix, ce qui me semble faire l’âme du projet.

J’ai pris du recul. Quitté le pilotage automatique. Questionné chaque étape, pour les perfectionner. L’expérience est devenue maturité. Pas une quête personnelle. Un parcours au service de l’image. Et de son public.
Cette attention nouvelle, je la dois aux échanges. À la curiosité. D’avoir écouté les architectes me parler de leur projet. Pas de leurs façades ou de leurs matériaux mais de ce qu’ils avaient voulu défendre, ce dont ils étaient fiers. Ce qu’ils espéraient transmettre. J’ai reconnecté l’image à son utilité. Pour ouvrir ce dialogue. Entre une situation et celui qu’on invite à l’imaginer.

Au milieu du flot d’images qui passent et s’oublient, j’aimerais que les miennes s’arrêtent un instant.
Qu’elles donnent envie de regarder vraiment. De se laisser embarquer. De dire oui à un projet, à une idée, à une rencontre.
C’est peut-être ce qui m’a fait rouvrir les yeux. Me souvenir que derrière chaque image, il y a quelqu’un qui se projettera. Et qui, je l’espère, participera au voyage.
Pierre L’Excellent
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