
Artemis II a survolé la Lune le 6 avril 2026. SpaceX pivote vers la Lune. Foster, BIG, Hassell, SOM ont tous publié leurs projets. Quelque chose se répète dans tous leurs communiqués : le pôle sud. L’architecture de la Lune (I/III).
Ma mère aimait à dire que j’avais fait mes premiers pas sur Terre le jour où Neil Armstrong faisait les siens sur la Lune en juillet 1969. Je suis né en juin 1968. Coïncidence ou destin, cette histoire a dû s’imprimer quelque part. Les Paris Match des missions Apollo traînaient dans la maison et je les relisais inlassablement. Cette fascination a attendu vingt ans pour trouver sa forme architecturale.
En 1991, deux ans avant mon diplôme, j’avais répondu à un concours étudiant de l’Institut de France sur un complexe spatial dans le Vercors, une sorte de Futuroscope dédié à la conquête spatiale. Le sujet lunaire était déjà là, souterrain. Quand est venu le moment du diplôme, j’ai proposé la Lune à mon directeur d’études, M. Nouvian. Surpris mais immédiatement partant, esprit ouvert, il a validé l’idée et m’a poussé bien au-delà de ce que j’imaginais.
La recherche documentaire, en 1991-1993, signifiait autre chose qu’aujourd’hui. Des journées à la Cité des Sciences à Paris, des courriers à l’ESA qui répondait en m’orientant vers de la documentation, des rencontres avec des gens qui travaillaient sur les projets énergétiques du futur. C’est cette accumulation qui a progressivement forgé ma conviction, chaque source confirmant le pôle sud, le régolite, la logique robotique. La physique me disait que le projet tenait la route. Il n’y avait plus qu’à dessiner.
Le jour de la soutenance, en février 1993, l’atelier était inhabituellement plein. Le sujet avait circulé. Pendant les questions, quelqu’un a mélangé faible gravité et espaces pressurisés – deux réalités sans rapport – ce qui a permis une mise au point sur la physique de base qui a visiblement éclairé la salle.
L’anecdote de l’escalier a fait son effet : expliquer que les contremarches peuvent mesurer 90 centimètres sur la Lune, que cela transforme la section d’un bâtiment, ses proportions, ses circulations a fait passer les gens d’une curiosité amusée à une compréhension réelle de ce que signifie concevoir pour un autre monde. Les félicitations à l’unanimité ont suivi.

Aujourd’hui, ils arrivent là où j’étais
Trente ans ont passé. Trente ans de projets plus terrestres, comme il se doit pour un architecte associé dans une agence d’envergure nationale (ARCHIGROUP à Lyon). La petite flamme était là, quelque part, mais l’actualité quotidienne du métier l’avait mise à distance.
Il faut commencer par l’évidence que personne ne veut tout à fait énoncer : Foster + Partners,* BIG, Hassell, SOM et la NASA ont mis vingt à trente ans à poser des questions que je posais en 1993, ainsi que, pour mémoire, Jesco von Puttkamer pour la NASA dès 1977, que je cite dans ma bibliographie. Tous arrivent au même site. Tous utilisent le même matériau. Tous appliquent la même logique constructive.
La convergence n’est pas fortuite : elle est dictée par les contraintes physiques de l’environnement lunaire, qui n’ont pas changé depuis que la Lune existe. Elles étaient lisibles dans la littérature scientifique disponible en 1993.


Ces trois choix — pôle sud, régolite, robots — semblent aujourd’hui évidents. Ils ne l’étaient pas en 1993. Ils résultaient d’une lecture rigoureuse de la littérature disponible. Le pôle sud : l’axe lunaire incliné à seulement 1°30′ maintient le Soleil perpétuellement à l’horizon aux pôles, offrant ensoleillement quasi-permanent et amplitude thermique réduite à -30°C/+30°C contre ±280°C sur l’équateur. Le régolite : 200 cm de matériau compressé bloquent 100 % des rayonnements, disponible sur place, sans coût de transport. Les robots : insensibles au vide, aux radiations et aux températures extrêmes, ils permettent l’activité continue en surface hostile. Ces trois réponses découlaient de la physique. Elles en découlent toujours.
Parallèlement, Elon Musk a passé vingt-quatre ans à répéter que la Lune était un détour inutile sur la route de Mars. En 2017 il écrivait qu’une base lunaire survivrait moins bien qu’une colonie martienne. En février 2026, SpaceX annonce qu’elle a changé de priorité… vers la construction d’une ville lunaire en moins de dix ans. Justification : une fenêtre de lancement vers la Lune tous les dix jours contre tous les vingt-six mois pour Mars. Vingt fois moins d’énergie pour quitter la Lune que pour quitter la Terre ; c’était l’un des principes fondateurs de mon projet de 1993. La physique avait raison. Elle a toujours raison.
Tous les grands projets d’architecture lunaire post-2013 sont arrivés aux mêmes conclusions. Pôle sud. Régolite. Robots. Phasage progressif. Ce n’est pas une convergence flatteuse, c’est la démonstration que la physique lunaire dicte toujours les mêmes réponses à qui prend la peine de l’étudier.

Foster a mis vingt ans à poser la question du régolite. BIG en a mis vingt-sept pour aborder le programme. Hassell en a mis trente et un pour envisager 144 personnes. SpaceX a mis vingt-quatre ans pour admettre que la Lune n’est pas un détour. Moi, j’avais 24 ans. Sans budget. Sans contrat. Sans bureau à Londres. Avec des revues scientifiques, des livres de bibliothèques, et un directeur d’études qui croyait aux défis architecturaux improbables.
La convergence des conclusions techniques est documentée. Cependant, elle ne dit pas tout. Ce que mon projet apportait — et qu’aucun de ces programmes institutionnels n’a encore vraiment formulé — c’est une question architecturale fondamentale que les ingénieurs ne posent pas toujours : qu’est-ce qu’habiter là-bas, pas seulement survivre ?
Jean-Philippe Charon
Architecte DPLG
Documentation complète : www.architecture-lunaire.fr
L’architecture de la Lune :
– Ils arrivent là où j’étais en 1993 (I/III)
– Ce que les ingénieurs ne voient pas toujours… (II/III)
– La physique avait raison en 1993. Elle a toujours raison (III/III)
* Lire De la Terre à la Lune avec Foster + Partners (Chroniques – 2018)
