
Sept : ce serait le nombre de fois que la ville se serait reconstruite sur elle-même. Derrière cette légende, l’histoire de Beyrouth et de ses habitants. Chronique du Levant.
Des grues accrochées à des structures de béton. Des rues sans cesse rétrécies par les chantiers. Des camions-toupies aperçus à répétition sur les autoroutes. Du bruit, beaucoup de bruit.
Voici quelques-uns de mes souvenirs du Beyrouth des années 2000. Des souvenirs qui ont sans doute très tôt nourri ma fascination pour la construction. La reconstruction, plus précisément.
C’est en effet la dernière des sept fameuses reconstructions que Beyrouth venait alors de traverser : celle d’après-guerre civile. Les traces en sont encore visibles partout dans la ville, et à toutes les échelles. Mais avant cela, remontons dans le temps.
Selon la légende, plusieurs villes enfouies existeraient les unes au-dessus des autres dans le sous-sol de la capitale. Bien que le chiffre sept soit symbolique, la réalité historique est, si possible, encore plus vertigineuse.
Beyrouth a vu se succéder plus de dix-sept civilisations*. De vastes fouilles archéologiques ont confirmé que la ville fut détruite à plusieurs reprises : par des séismes, des incendies, des guerres. Reconstruite à chaque fois sur ses propres décombres, elle a laissé dans son sous-sol les vestiges des peuples passés par là.
Un endroit, à Beyrouth, l’illustre mieux que n’importe quel autre.


Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas rendu au centre-ville, situé dans l’ancienne zone intra-muros. La présence du Parlement libanais sur la place de l’Étoile a poussé les autorités à en interdire l’accès. Ses branches étaient depuis longtemps bloquées par des murets de béton, devenus le symbole d’un pouvoir qui préférait se cacher.
Il n’y a pas si longtemps, la place de l’Étoile bourdonnait encore. C’était une destination du dimanche en famille. Petits, mon frère et moi étions presque assurés d’y croiser des camarades de classe, de tourner indéfiniment autour de l’horloge centrale.
Elle est désormais quasi morte. Ou, pour être plus optimiste : en train de renaître, lentement. Trop lentement ; beaucoup de ses commerces en rez-de-chaussée n’ont toujours pas été rénovés depuis l’explosion du port de 2020.
En contrebas des branches de la place, la Grande Mosquée Al-Omari, la plus ancienne mosquée de la capitale, donne le ton. Cet édifice, construit et reconstruit sur lui-même, fut même à ses débuts un temple romain.
Inspirée de son homonyme parisienne, la place présente pourtant un tracé incomplet. L’une de ses branches ne s’est jamais manifestée. En cause : la présence de la cathédrale grecque orthodoxe Saint-Georges.
Plus ancienne église de Beyrouth, elle partage avec la mosquée Al-Omari bien plus qu’un titre. Toutes deux taillées dans la même pierre de grès ocre, typique de la capitale ; toutes deux modestes face aux immeubles reconstruits qui les entourent. Et, sur les murs de l’église Saint-Georges, les impacts de balles de la guerre civile sont encore là.
Pourtant, c’est ce que recèle son sous-sol qui est le plus éloquent. Lors des travaux de restauration d’après-guerre, une crypte fut découverte. Depuis l’intérieur de l’église, une fenêtre au sol, face à l’autel, permet d’y jeter un premier coup d’œil. Mais c’est en sortant de l’église, puis en empruntant une issue latérale, que l’on accède réellement à la crypte. Ce petit espace souterrain, où un musée a été aménagé, est un voyage dans le temps.
Peu connue du grand public, la crypte est souvent vide. On s’y retrouve seul, privé de lumière naturelle directe, au milieu des fouilles archéologiques. C’est là que la réalité rejoint le mythe : ces dernières ont mis au jour une superposition des sols provenant des différentes périodes de l’histoire de la ville, avec une clarté étonnante.
C’est sans doute ce dessin qui a inspiré le couple d’artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige pour leur œuvre Unconformities: What Lies Beneath Our Feet, exposée en ce moment à la Biennale de Venise 2025. Une dizaine de tubes cylindriques transparents suspendus dans l’espace, comme une constellation d’échantillons arrachés au sol. Une mise en scène qui cherche à faire apparaître ce qui n’est pas immédiatement visible : la mémoire enfouie.
Toutefois, il arrive parfois que cette mémoire remonte à la surface presque toute seule.

En remontant depuis la place par une promenade qui ne s’inscrit pas dans le tracé géométrique en étoile, un grand parc archéologique apparaît en contrebas. Il se dilate, puis se resserre, faisant la liaison entre les grands édifices religieux qui dessinent l’horizon de la capitale.
Réapparus lors de la reconstruction du centre-ville après la guerre civile, ces vestiges sont ceux d’un forum romain, de l’École de droit romaine de Berytus (l’une des plus célèbres et des plus anciennes de tout l’Empire) ainsi que d’une partie du Cardo Maximus** de la ville historique.
Ces vestiges disparurent le 9 juillet 551, engloutis par un séisme, un tsunami puis un incendie. Une destruction parmi tant d’autres dans l’histoire de Beyrouth, qui nourrira plus tard le mythe des sept villes enfouies sous la capitale.
Les découvertes dans le sous-sol de Beyrouth ne sont pas rares. Elles sont même presque systématiques. Des bains romains ont ainsi été découverts un peu plus loin, presque intacts, et sont aujourd’hui visibles par tous. Durant l’après-guerre civile, Beyrouth fut même un temps considérée comme le plus grand chantier archéologique en milieu urbain du monde***.
Toutes les découvertes archéologiques n’ont pas survécu et, aujourd’hui encore, elles ne connaissent pas toutes le même sort que celles exposées jusqu’ici.
Un peu plus haut que la place de l’Étoile fut découverte ce qui était très probablement l’une des principales portes de la ville antique. C’est lors des excavations pour un projet signé Jean Nouvel que ces vestiges furent mis au jour. Bien que le bâtiment, The Landmark, n’ait jamais vu le jour, les ruines furent partiellement détruites par des bulldozers avant d’être laissées en friche, aujourd’hui complètement à l’abandon.
C’est d’ailleurs trop souvent le sort réservé aux découvertes archéologiques de Beyrouth. Leur valeur semble, aux yeux de l’État libanais, relative ; constamment mise en balance avec la pression foncière et les intérêts immobiliers.
Plus récemment encore, dans le quartier de Bachoura, des vestiges antiques ont été détruits afin de laisser place à un parking. Une scène presque banale dans une ville où le passé surgit sans cesse du sol mais où il suffit parfois de quelques jours pour qu’il y disparaisse à nouveau.
Faut-il peut-être rappeler que Beyrouth provient de l’araméen Biryt, pluriel de Bir, qui signifie « puits » ?
C’est donc la richesse de ses sous-sols qui aurait donné son nom à la ville.
Si ce ne sont ni les catastrophes naturelles, ni les décisions ministérielles, ni simplement le temps qui menacent Beyrouth, c’est encore et toujours la guerre. En effet, si les ruines archéologiques sont omniprésentes, les traces de la dernière guerre civile le sont tout autant, et à toutes les échelles.
Dans le tissu urbain d’abord, où la fameuse Ligne verte (ligne de démarcation durant la guerre civile) s’est transformée en frontière invisible entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest.
Dans les squelettes de béton abandonnés des anciens hôtels de luxe, devenus des symboles.
Ou plus simplement encore, sur les murs criblés de balles.
Le cœur de Beyrouth, ville millénaire, battait bien avant les Ottomans, bien avant les Romains, bien avant tous ceux qui se sont succédé sur ce promontoire face à la mer.
Beyrouth appartient à tous ses peuples mais les précède tous. Et leur survivra sans doute.
Thierry Gedeon
Conteur d’architecture
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* Entre autres : Cananéens, Phéniciens, Égyptiens / Hittites / Assyriens / Babyloniens / Perses, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes musulmans, Croisés, Mamelouks, Ottomans, Français, Libanais.
** Le Cardo Maximus, littéralement « grand axe » en latin, était l’axe nord-sud principal de Berytus, la ville romaine.
*** Lire « Archéologie et fouilles en contexte difficile », sous la direction de Sonia De Andreis, Gwendoline Guillaume, Clément Salviani et Juliette Taieb, 2023.

