
À Karen, au Kenya, l’architecte David Adjaye a conçu et construit l’atelier de l’artiste Kaloki Nyamai dont l’œuvre propose une fusion saisissante d’approches traditionnelles et contemporaines. En témoigne le bâtiment. Visite.
Les grosses 4 X 4 croisent vaches et zébus en file indienne. Avec peu de transports en commun, partout les gens marchent. Les avenues goudronnées sous des alignements de doums, d’acacias et d’érables sycomores géants laissent place aux pistes de terre battue. Derrière les haies très drues se cachent des villas cossues dont seules les toitures dépassent. La poussière pousse à fermer les fenêtres, la terre ocre vire au rouge.
En route pour Chroniques d’architecture nous allons visiter l’atelier de l’artiste Kaloki Nyamai conçu par l’architecte David Adjaye. Nous sommes à Karen, à 15 km environ à l’ouest du centre de Nairobi la capitale du Kenya. À 140 kilomètres au sud de l’équateur, son climat presque équatorial pourrait éprouver, au lieu de quoi il est quasi idéal, tempéré par l’altitude entre 1 600 et 1 800 mètres. La ville champignon (30 km est-ouest x 15 km nord-sud) est passée de 2,7 millions d’habitants en 2005 à 5,5 millions en 2024. Avec des contrastes tranchés, parfois féroces.

En cœur de ville un genre centre d’affaires ; à deux pas au midi le Royal Nairobi Golf bien propre ; au-delà de son mur d’enceinte, Kibera, un méga bidonville (entre 500 000 et 1 million d’habitants) ; à peine plus loin en bordure sud de la capitale le Parc national (117 km²) à perte de vue, le plus ancien du Kenya, un paradis des oiseaux, des antilopes, autruches, lions, zèbres, gnous, girafes, léopards, hippo, rhinocéros, éléphants et gazelles…., une fécondité, une prodigalité qui rappelle celles de la nature en s’approchant de chez Kaloki.
Au bout du chemin, le double vantail d’un haut portail de métal sombre s’ouvre. À la terre rouge succède… la terre rouge mais noyée dans le béton d’une allée en pente douce bordée serrée par deux haies touffues de feuillus toujours verts. Qui a voyagé au Kenya ne peut s’empêcher d’aimer cette terre mère, de la latérite omniprésente, parfois brune, parfois sépia et brique, virant à l’ocre ou quasi au carmin suivant sa teneur en fer et aluminium. Sans avoir encore vu l’Atelier, l’impression que tout s’ancre dans ce sol natif s’inscrit au fond des yeux.


Une centaine de mètres plus loin, cerné de fougères et d’arbustes un parking de grands aplats du même béton s’encombre de Land cruiser et de vieux modèles de Jeep Mercedes-Benz Classe G, un hobby de Kaloki. Puis le regard hésite, attiré par une passerelle à main droite qui rejoint l’Atelier mais plus encore par une vaste strate de lumière venue du sud qui paraît le soulever et suspendre toute sa masse dans la pente désormais raide. Magie des perspectives et de la profondeur de champ. Aller voir l’emporte.
La descente du pas-d’âne puis de l’escalier sous ce grand corps vaut à elle seule la visite. Quittant le parking, dès les premiers pas, l’œil repère la succession des troncs d’eucalyptus puis à la suite en correspondance une brassée de colonnes, vingt au total. Elles portent haut l’Atelier. Vues de biais elles semblent foisonner. Comme pressentie, la terre surgit avec elles, monte en enduit taloché, projeté, les enveloppe, gagne la sous-face à caissons du rez-de-chaussée supérieur. Rien de raide, de trop lisse, de léché dans cette machine de poteaux poutres. Unité générale, variété du détail. Marbrures, tâches, auréoles, éraflures, granulométries disent à bas bruit la supériorité de la matière qui sait vieillir, du geste de la main sur la sécheresse de la production en série.


Les yeux captivés, la mémoire s’emballe, joue sa madeleine de Proust. Les hautes colonnes, la pente ? Surgit La Tourette, l’image du visiteur qui tout en craignant de glisser dans le dévalement de la colline, ne cesse de se retourner fasciné par les hautes piles du couvent, son surplomb, son corps puissant soulevé, arraché, libéré du sol. Oh ! il ne faut pas en faire trop, mettre Le Corbusier à toutes les sauces, n’empêche pour qui est baigné de culture Corbu, son souvenir plane.
Kaloki voulait son Atelier, et la possibilité d’accueillir des artistes en résidence. Pour eux quatre studios en rez-de-chaussée bas, côté nord, s’encastrent dans la roche laissée crue, omniprésente sous la latérite. Confort – chambre, salle d’eau et kitchenette, un poil humides – sans luxe, quelques m² suffisent. Devant leur porte, le portique de la grande colonnade définit un ample volume d’air, dessine une place à l’abri des pluies tropicales et du soleil.
Simplicité et générosité en communion avec la nature. Car ce diable d’Atelier s’y coule, cherche quasi à se noyer dans sa luxuriance. Pas une nature disciplinée au garde-à-vous, non, à la fois débridée et entretenue, avec le respect du tact. Royaume de la serpe et de la machette. Pas de machine, pas de gazon impeccable, non un tapis si serré d’herbes drues un peu folles qu’il cache la terre pourtant toujours là, noyée dans le béton du chemin à peine surélevé qui conduit au midi à un ponton belvédère, pas à fleur d’eau mais presque d’un étang saturé de limon dont les berges disparaissent sous des frondaisons envahissantes. À main droite une cuisine américaine toujours couleur ocre sous toit de bambou, dit le plaisir à la fois simple et luxueux d’être là.


Vient le moment de se retourner et de regarder l’Atelier de loin. Un grand corps en trois parties : la colonnade ; au-dessus un parallélépipède avec une immense fenêtre en retrait de son cadre puissant ; enfin dominant l’ensemble un cube décalé à 45 degrés découpé sur le ciel, le tout encore et encore comme recouvert de latérite. Presque rien ? Une autre réminiscence ? Oui, des souvenirs d’architectures de l’Atlas au Yemen, pures géométries. L’interaction de ces trois volumes attire. L’envie d’aller voir saisit. Presque une nécessité. Elle pousse à reprendre à l’envers l’escalier, peut-être pas quatre à quatre tant la vue des colonnes et du surplomb de l’Atelier fascine, mais vite tout de même jusqu’au parking et la passerelle repérée en début de visite.
Celle de l’Atelier proprement dit commence. Le plaisir et la joie intime d’organiser un parcours, une découverte en séquence percent partout et dès les premières enjambées sur la passerelle. Peut-être faudrait-il l’appeler pont malgré son étroitesse tant son chemin, ses parapets épais et pleins à hauteur de taille teintés ocre dans la masse sont rassurants. D’autant qu’ils font ami-ami avec trois bouquets d’arbres qui les traversent libres. Une révérence de plus à la nature, et une manière de creuser les perspectives, de rythmer le parcours, de marquer le pas, jusque là-bas, une porte cyclopéenne malicieusement laissée entre-ouverte pour attirer, quasi aimanter le visiteur.
À travers sa haute stature s’aperçoit celle d’un des grands formats peints de Kaloki Nyamai. Mais la porte monumentale d’abord : des pieds à la tête environ 4,50 m et au moins 0,10 m d’épaisseur, un monolithe ténébreux, lourd mais fin et presque léger tant il pivote en douceur sur son unique axe vertical décalé. Sombre pour mieux servir ce qu’il laisse entrevoir, une respiration, un ensoleillement. Fort désir d’entrer ! Avec toutefois un autre temps d’arrêt car, si tout est lisible, le parallélépipède, le cube décalé au-dessus, la géométrie de droites et de verticales, derrière cette intelligibilité immédiate se dessine mezzo voce une combinaison plus complexe nourrie de décalages, d’obliques, autant de stimuli de la visite. Avec au premier chef le biais dynamique de la passerelle par rapport au plan de façade puis celui de la porte d’entrée dont le mouvement indique là-bas les grands formats. Là-bas ? Non là tout de suite.


Puissance de certaines œuvres. Tressaillement, choc esthétique, peu importent les mots tous plus ou moins épuisés, Nikusya nginya nivike et Imwana sya vika (Je tirerai jusqu’à y arriver et Les jeunes sont arrivés), chacun de 600 X 400 cm, fixent les regards. Du sol filant de l’extérieur à l’intérieur, puis face à eux, le corps se trouve serti, pris entre les quatre murs d’un cube blanc de dix mètres de hauteur taillé à chaque angle d’une ouverture sans porte dressée sur environ quatre mètres. Aperçu tout à l’heure du jardin, il est décalé de 45 degrés par rapport au parallélépipède qui l’entoure. Ce simple déhanchement stimule la visite, excite la curiosité, pousse au mouvement, à marcher dans et en dehors du cube.
À travers deux interviews accordées à Chroniques, David Adjaye et Kaloki Nyamai racontent leur entente, leur conception itérative. Leurs explications frappent les yeux, le cœur aussi, l’accord entre œuvres et architecture. Bonheur quand elles s’accordent, se servent, se donnent pour s’enrichir l’une l’autre, à deux plus fortes, plus pertinentes que seule, bel exemple de convergence de la créativité – peut-être des egos pourquoi pas ? – mais à l’opposé de la concurrence et de sa sécheresse.
Au service des œuvres il y a d’abord et d’évidence l’accord des échelles. Cet Atelier leur donne le volume et l’air nécessaires à leur respiration, comme il offre à Kaloki sa liberté de mouvement quand il peint, souvent à même le sol. La lumière naturelle ensuite. Puissante à quelques encablures de l’équateur, elle tombe presque à la verticale à midi. En mezzanine du cube, une grande fenêtre à châssis noir s’ouvre au nord, douceur du jour. Son alter ego occupe toute la longueur de la façade sud, mais du parallélépipède seulement. En retrait de l’espace central elle ne l’éclaire directement que par une des quatre portes aux angles du cube.
D’un arsenal de solutions trop long à décrire, deux ou trois ne peuvent être oubliées. Il y a ce joint creux en pied des cimaises ce presque rien, essentiel pour changer leur massivité en légèreté. Il y a surtout d’extraordinaires qualités de matières. Les murs porteurs qu’ils soient de béton teint dans la masse ou de briques concassées ont la force de leur matérialité comme les enduits à l’extérieur du cube, au plafond, au sol. Qu’ils soient passés à la règle, au platoir, à la raclette, à la spatule, au couteau, lissés à l’éponge, tous semblent s’imbiber, contenir de la lumière dans leur épaisseur, murmurer la magie du fait main au point qu’il est impossible de ne pas s’ébahir devant leurs nuages, reliefs, stries, tâches, glaçures, reflets transmutés en hommage aux œuvres.
Lesquelles ne sont pas toutes dans l’Atelier proprement dit. Sur son flanc est, rejointe par quelques marches toujours ocres, une maison toute blanche sert à la fois d’habitat et à l’étage de salles d’exposition. Non figurée sur les plans et coupes, elle offre quelques espaces pour des formats plus modestes, une salle noire à toutes fins utiles.

Fin de visite ? Non, car la curiosité l’emporte encore. Du jardin se devinait un toit terrasse. Plutôt que de faire la fine bouche, l’écrire, le dire, ne pas mentir. Enthousiasmé par cette fraternité de l’architecture et des œuvres peintes, nous voulions comme des gosses courir partout. Et pourquoi pas là-haut. Dont acte.
Aimable accueil ! Par un escalier de métal et une trappe, accès au ciel. Pas de maudite ligne de vie mal fagotée, de garde-corps bouton au milieu de la figure. Vus de là-haut impossible de ne pas évoquer les fastes de la nature, la topographie du site et des environs, un moutonnement de collines envahi, dévoré par un flot d’essences, une sorte de marée profonde non pas bleue mais verte, de mille verts différents. Avec le regard qui se fronce en apercevant au loin deux ou trois villas. La beauté des lieux menacée par les happy fews que Karen attire ? Plutôt par les architectures si elles sont indignes de ce qui les entoure, même si sous ce climat semi-équatorial la vigueur de la forêt a tendance à les masquer, leur rabaisser le caquet, les rappeler à un peu de bienséance et de décence.
Puissance de la flore et de la faune ! Comme par un fait exprès soudain un oiseau blanc à bout d’ailes noires, de près d’1,80 mètre d’envergure d’une folle élégance est venu et revenu frôler l’Atelier, le vol souple, presque nonchalant. Nature et architecture !

Jean-François Pousse


