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Accueil > Réalisations > Visites > Portrait imaginaire de la Grange au Lac

Portrait imaginaire de la Grange au Lac

25 août 2026

La Grange au Lac
@JFP

Est-ce la réalisation la plus remarquable de Patrick Bouchain ? La Grange au Lac ne ressemble qu’à elle-même. Deux ou trois faits pour tenter d’en saisir l’esprit. Visite.

Prenez le funiculaire ! Départ toutes les 20 minutes au 3b avenue des Sources à deux pas du lac Léman à Évian-les-Bains (Haute-Savoie). Terminus 770 mètres plus haut juste derrière deux salles de musique : l’une La Grange au Lac livrée en 1993, l’autre La Source Vive flambant neuve inaugurée au printemps 2026. Si vous préférez la marche à pied grimpez les côtes raides et rudes ou, plus banal, venez en voiture.

Quel que soit le moyen, domine la même impression de passer d’île en île, non pas des mondes clos, mais typés, tournés sur eux-mêmes, séparés par des haies, des grilles, des ganivelles, des talus d’herbes bien entretenus que traversent des rues goudronnées qui sentent encore leur chemin d’alpage.

Là-dessus règne des arbres. Pas des petites choses, non des hautes tiges, des pins noir, des tilleuls à grandes feuilles, des gingkos biloba, des sapins d’eau, des hêtres commun, lacinié, pourpre. Du printemps à l’automne, ils sont les maîtres, à la fois colonnes et voûte du ciel qui creusent les perspectives et les profondeurs de champs. Flottent des souvenirs de futaies séculaires et de forêt primaire.

Sorti du funiculaire au terminus Neuvecelle, juste derrière la buvette, un modeste escalier ouvre sur un de ces petits mondes si particulier qu’il fait oublier, ou presque, à deux pas des maisons chalets, la toile blanche incongrue d’une bulle de tennis et la présence à moins de 200 mètres à vol d’oiseau de l’Hôtel Royal Évian Resort et plus près encore de l’Hôtel Ermitage tous les deux assez fats, satisfaits de leur vanité qui accueillent souvent les réunions du G7.

Entrée donc. Dans la pente entre les arbres, quatre bâtiments : à main droite, toutes en longueur et bois sur socle de pierre, Les Loges dévolues aux artistes et à leurs besoins, plus bas, La Source vive signée Philippe Chiambaretta et Patrick Bouchain, ce dernier auteur de La Grange au Lac. Devant s’étire Le Foyer avec bar, billetterie et terrasse extérieure, lui aussi tout de bois.

Voilà pour les faits secs qui ne disent rien ou presque de la magie des lieux née d’une histoire d’amitié doublée d’une histoire d’amour de la musique avec ses hauts et ses bas, mais toujours renouvelée et ce depuis cinquante ans.

Tout commence avec Antoine Riboud alors président de BSN (futur groupe Danone). Mélomane, il crée en 1976, le Festival Jeunes musiciens sans frontières devenu ensuite Les Rencontres Musicales d’Évian, reçus dans l’ancienne salle de bal du casino de la ville.* Un peu plus tard il rencontre Mstislav Rostropovich. Leur passion commune de la musique, de la liberté, leur enthousiasme, leur anti-conformisme scellent leur amitié. En 1985, Riboud lui confie la direction artistique du Festival qui devient un photophore, un aimant pour les musiciens et les mélomanes.

La salle du casino ne convenant pas à Rostropovich, Riboud demande à Christian Dupavillon alors au cabinet de Jack Lang le nom d’un architecte pour concevoir sa transformation. Patrick Bouchain entre en scène. Avec un menuisier local, il ajoute des gradins par empilement. Pour atteindre la jauge demandée, Bouchain sur les conseils de Jean Prouvé prend contact avec l’ingénieur Léon Petroff qui trouve les solutions. Chaque année l’architecte fait un tour au Festival, l’occasion d’améliorer ici l’acoustique, là l’éclairage.

En 1991, Antoine Riboud l’appelle et lui demande d’ajouter une tente devant la salle du casino trop petite pour accueillir des formations symphoniques. Verdict : avec le parking adjacent il y a trop de bruit. Il faut trouver un emplacement ailleurs. Ce sera le Nant d’Enfer (Nant désigne un torrent ou un ruisseau en Suisse), sur les terres de la commune de Neuvecelle à côté des Hôtels Ermitage et Royal Évian Resort propriété du groupe Danone depuis 1970. Riboud s’inquiète, les sources passent la-dessous, il faudra une structure légère, abattre quelques arbres qui pourraient être réutilisés, une tradition dans le bâtiment perdue au XXe siècle et redécouverte au siècle suivant avec le principe des circuits courts.

Le choix du site plaît à Rostropovich qui propose d’inventer une salle/tente comme celle qu’il a vue à Gstaad, inspirée des structures légères de Frei Otto, conçue et fournie par l’entreprise SarnaTent en 1989 pour le Menuhin Festival. Bouchain contacte Albert Yaying Xu, l’excellent acousticien d’origine chinoise réfugié en France depuis la Révolution culturelle. Nouveau verdict : « La toile ne va pas, il faut se servir de matériaux absorbants et réfléchissants comme le bois ». La Grange au Lac – ainsi baptisée par Rostropovich dans son français approximatif – entre dans le vif du sujet.

Est-ce la réalisation la plus remarquable de Bouchain ? En tous cas, celle dont la générosité saute aux yeux, celle qui encore aujourd’hui, 33 ans après son inauguration, lui fait chaud au cœur, son plus bel enfant fruit d’une alchimie personnelle étonnante. Ancien élève des Jésuites dont l’enseignement stimule l’habilité et la navigation au milieu des hommes, Patrick Bouchain choisit tôt d’être en marge, indépendant, au charbon et un pas de côté, jamais prisonnier, de cultiver sa capacité à imaginer, à saisir au vol les opportunités, à expérimenter et avancer avec le réel, à mettre au service de son projet même l’inattendu avec une étonnante réactivité, mêlant malice, esprit d’enfance, analyse et connaissance approfondie des arcanes des pouvoirs de tout poil, le grouillement des lois, des normes, le tout servi par une capacité à frapper aux bonnes portes, à manœuvrer, à expliquer et convaincre, à stimuler les énergies des équipes embarquées, à les souder, à susciter leur enthousiasme et à les entraîner dans l’aventure de la conception et de la réalisation.

Le portrait imaginaire de ce cocktail donne la Grange au Lac. Avec Xu, les désirs de Rostropovich et de Riboud se dessine une salle barlongue de 1 200 places, de 40 m de long, large de 20, haute de 18, suivant le cours de la pente vers le lac et le nord. La boîte à chaussure classique ? Oui mais toute autre, en bois, du sol au plafond, de la structure aux murs, des portes aux escaliers, des bancs aux rambardes et garde-corps.

À peine entré, au premier regard les images affluent, des souvenirs de grange, de halle séculaire de marché, de théâtre, de cirque, de manège, peut-être de cabane. Rostropovich ravi y verra l’image lointaine des datchas russes, de la sienne quand il y accueillait Soljenitsyne harcelé, banni par le régime communiste.

La Grange au Lac
@JFP

Figures réductrices, la Grange au Lac ne ressemble qu’à elle-même. Deux ou trois faits pour tenter de saisir quel esprit la traverse et la bâtit. Couvrir en bois les 20 m de largeur utiles intérieurs (22 extérieurs) exigeait de trouver des solutions ad hoc. En 1989, Bouchain avec Jean Harari livre le théâtre équestre Zingaro pour Bartabas à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Charpentier : Yves-Marie Ligot.

Pour la Grange au Lac, Bouchain va le chercher. Ligot n’a que 27 ans, l’année précédente il a créé sa propre entreprise. Malgré l’ampleur du chantier il se lance. Le duo concepteur-constructeur électrise l’inventivité, les solutions se prennent en marchant. Ayant fermé son agence, pris par d’autres occupations, l’architecte fait appel à de jeunes diplômés qui cherchent du travail pour leur agence de cinq associés baptisée BAOS. Une occasion en or pour leur première affaire, une décision risquée tant pour eux que Bouchain, aux limites avec en embuscade son plaisir d’expérimenter, de chercher l’excellence.

De fil en aiguille grandes et petites décisions inventent et précisent les entrailles de la drôle de machine. La charpente nécessite pour franchir les portées évoquées des poutres en lamellé collé. Prises en sandwich dans du bois brut massif, elles s’enveloppent de sa vérité native. Sur les côtés, Ligot propose une double ossature de poteaux pour les porter, Bouchain s’en sert pour glisser entre eux des circulations un zeste piranésiennes qui donnent des envies de cavalcades puis y accroche les loges en encorbellement.

La salle vire au bruissement de forêt. Pas à pas, Xu, le sachant à l’oreille délicate, conseille, oriente, défend, acquiesce. Les sheds en toiture que Bouchain a cru bon de dessiner ne lui plaisent pas car ils renvoient des sons trop identiques. Le choix d’un abat-son s’impose. Xu penche pour une solution en verre. Trop lourde ! Des panneaux en Alucobond (deux feuilles d’alu collées sur une âme de PVC) font l’affaire. Ils dessinent une cuirasse étrange d’écailles genre tatou étirée suspendue au-dessus des têtes sur toute la longueur de la salle. Corps cru, exogène incrusté dans le grand corps du bois, il réussit pourtant – alchimie singulière – à tisser avec lui des correspondances subtiles.

La Grange au Lac ne lasse pas, apprivoise, retient. Difficile de la quitter, avant de s’en aller, encore deux traits, deux sourires, entre malice, ingéniosité et peut-être génie. À la chaleur râpeuse du bois Bouchain voulait adjoindre des fonds de décor en empathie. Les rares arbres du site ne pouvant rester là pendant le chantier font leur retour en fond de scène.

La Grange au Lac
@JFP

Un foisonnement indiscipliné, figure un brin potache, et symbole fort. Rostropovich exilé de l’empire soviétique en 1974, déchu de sa nationalité en 1978, réhabilité par Gorbatchev en 1990, revenu en URSS, soutient Elstine lors du putsch d’août 1991. Emmené en avion à Berlin par son ami Antoine Riboud, le 11 novembre 1989, deux jours après la chute du Mur, il joue une sarabande de Bach (1ère Suite pour Violoncelle) au pied du béton ultra tagué de la sinistre frontière. Le bouleau, figure s’il en est de la taïga et de la terre russes qu’il peut enfin retrouver, rend hommage aussi bien à l’homme qu’à la liberté.

Dernière image, les lustres, peut-être une allégorie de la créativité buissonnière, de la débrouillardise, de la curiosité, de la candeur ciselée. Tout était trop cher. Bouchain pense à utiliser des chutes de verre. Riboud lui conseille d’aller voir Venini à Murano qui propose 20 % de remise. Sur place l’homme de l’art découvre des bacs de rebuts d’éléments de lustres, cassés, bullés, se sert à discrétion, les fait expédier et rentre au bercail. De son côté Igor Lautrey file en Bohème acheter des perles tandis que François Privat qui avait lui aussi travaillé sur Zingaro, trouve des pendeloques chez une amie dans le Marais. L’ensemble tissé, monté, en guirlandes sur cerceaux, suspendu prend des airs de panty, de jupon, de robe de douairière, de taille décroissante pour creuser les perspectives, si proche et si loin des lustres raides et cossus des salles d’apparat.

Il faut partir, car l’histoire ne s’arrête pas là. Un coup d’œil en sortant tout de même sur les extérieurs. Des planches en panneaux horizontaux et verticaux aujourd’hui brunis, les chapeaux pointus des sheds débordants façon marquise, les chenaux en gargouille. Tout de bois. Le site quasi identique aux premiers jours ? Oui et pas du tout, car là à côté, à toucher, vient de naître une autre salle, La Source Vive. Une autre histoire.

Jean-François Pousse

* Bernard Marrey dans un petit livre roboratif titré La Grange au lac a raconté toute la genèse et l’histoire du projet avec Patrick Bouchain, Patrice Goulet, Laurent Le Bon, Albert Yaying Xu et Annie Zimmermann. Éditions du Linteau, 2013.

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Par La rédaction Rubrique(s) : Chroniques, Visites Mots-clés : Haute-Savoie, Musique, Patrick Bouchain

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