
Depuis quelque temps, une forme nouvelle habite les horizons d’Athènes. Au bord de la mer, la Riviera Tower (Foster + Partners) est devenue la présence la plus visible d’Ellinikon, immense territoire de l’ancien aéroport en pleine transformation.
La tour est déjà là. Autour d’elle, la ville qu’elle annonce ne l’est pas encore.

Géographie d’un horizon
Je ne sais plus exactement depuis quel relief je l’ai remarquée pour la première fois. Peut-être depuis l’Hymette.
Au début, ce n’était presque rien. Une ligne verticale qui grandissait lentement, très loin derrière la ville, suffisamment basse encore pour disparaître certains jours dans la lumière.
Cet horizon m’était pourtant familier. Depuis les hauteurs, Athènes apparaît comme une ville largement horizontale, une immense accumulation blanche prise entre ses montagnes et la mer. Les immeubles finissent par se confondre ; quelques reliefs seulement interrompent cette continuité et l’Acropole y occupe une place singulière, moins par sa hauteur que par l’espace que la ville lui a préservé.
Puis la tour est réapparue depuis d’autres hauteurs. Rien ne m’avait mené vers Ellinikon. Je continuais simplement à parcourir ces territoires et, peu à peu, une forme nouvelle s’installait dans leurs horizons. À chaque fois, elle semblait avoir gagné quelques étages. Au début de l’été 2026, elle a cessé de monter. La Riviera Tower avait atteint ses deux cents mètres. Ce n’était plus une tour qui montait.
Elle avait pris sa place dans l’horizon.
À l’autre extrémité du bassin, quelque chose avait changé. Je ne savais encore presque rien de ce qui se passait au pied de cette verticale.
Alors je suis descendu.


L’estran
En arrivant à Ellinikon, je découvre pourtant que la tour n’en est qu’une partie. Elle ne se dresse pas au centre de l’immense étendue que j’avais aperçue depuis les hauteurs, mais sur son bord, près du littoral. Derrière elle s’étendent les terrains de l’ancien aéroport, dont une grande partie deviendra un parc métropolitain. Autour, de nouveaux quartiers sont déjà dessinés. Le projet est immense. Le territoire qui doit le recevoir l’est davantage encore.
C’est lui qui m’arrête.
L’aéroport a fermé en 2001. Une partie de ses terrains a ensuite accueilli plusieurs installations des Jeux olympiques de 2004. Elles ont à leur tour connu l’abandon, d’autres usages, puis pour beaucoup la démolition. Quelques traces doivent demeurer et seront rénovées, parmi lesquelles l’ancien terminal dessiné par Eero Saarinen.
Toutefois, aujourd’hui, une grande partie du reste a déjà disparu. Les sols sont retournés. Des pistes s’effacent encore. Des infrastructures apparaissent avant les usages qu’elles doivent servir.
Ellinikon est un territoire palimpseste momentanément à découvert.
Trop tard pour ce qui était là. Trop tôt pour ce qui arrive.
Entre les deux, une immense étendue reste exposée. Un estran. La mer est toute proche mais ce n’est pas elle qui s’est retirée. Ce sont des usages, des bâtiments, des géographies successives. Pendant quelques mois, plusieurs couches ont disparu sans que la suivante ait encore entièrement pris leur place.
Le paradoxe est que presque rien ici n’est laissé au hasard. Tout est projeté, dessiné, nommé. Le parc existe déjà dans les images qui recouvrent les palissades. Les bâtiments ont leurs formes, les quartiers leurs noms, les paysages leurs représentations.
On sait déjà beaucoup de ce qu’Ellinikon doit devenir. Sur le terrain, pourtant, il est encore difficile de dire ce qu’il est.
La tour a déjà atteint sa hauteur. Le territoire dont elle annonce la transformation n’a pas encore pris sa forme.



Gravité
La tour, elle, a déjà rejoint Athènes.
C’est ainsi que je l’avais croisée. Je l’avais vue apparaître derrière un toit, entre des arbres, parmi les verticales ordinaires de la ville. Elle entrait dans des paysages qui n’avaient rien à voir avec le territoire dont elle provenait.
Une architecture s’arrête aux limites de sa parcelle. Sa présence, non.
De loin, la tour n’était encore qu’une ligne. En m’approchant, elle a pris une masse, puis un corps. Une partie de ses façades reste ouverte ; le béton, les planchers et les protections de chantier sont encore visibles. Pour quelques mois encore, elle montre son squelette drapé d’un filet de sécurité.
Cette masse change aussi ce qui l’entoure. Un avion traverse parfois son sommet ; ailleurs, elle revient, isolée, plus grande que tout ce qui l’entoure. Elle apparaît parfois comme une anomalie, parfois comme un repère. À force de la retrouver, je ne sais déjà plus très bien quand elle cesse d’être étrangère au paysage.
La tour ne s’impose pas seulement par sa taille.
Elle s’impose aussi par ce qu’elle oblige à regarder en même temps qu’elle.


Les limites
Je peux approcher la tour presque jusqu’à son socle. Le futur parc d’Ellinikon, lui, reste derrière les clôtures.
Je le longe.
Les palissades déplacent mon parcours, les grillages découpent mes vues, les accès gardés me ramènent vers sa périphérie. Derrière eux, presque tout bouge.
Athènes est une ville disponible, je la braconne. Ses limites existent mais elles laissent presque toujours une brèche : un grillage découpé, une porte disponible, un passage trouvé, une faille dans l’interdiction. De quoi aller traîner au pied des antennes de l’Hymette, descendre dans une carrière, assister à un concert au sommet d’une excavation ou taguer sur un mur une colère.
Ici, aucune.
Je pourrais chercher à entrer. Je préfère finalement cette résistance. Je ne visite pas. J’observe depuis la place qu’on me laisse.
Ellinikon possède pourtant encore quelque chose de cet Athènes-là. Ses sols retournés, ses vides, ses constructions inachevées pourraient presque le faire croire. Mais ici, le suspense a une fin prévue. Les portes disponibles se referment avant même que la ville ne soit achevée.
Ce n’est peut-être encore qu’une exception. Ou peut-être la ville commence-t-elle, elle aussi, à refermer certains de ses passages.
Alors je photographie depuis dehors.


En remontant
Je remonte vers Athènes. Ellinikon disparaît. La tour reste visible.
Je retrouve les polykatoikías*, leurs balcons répétés, leurs stores, leurs terrasses, et sur certains toits ces fers à béton qui semblent toujours attendre un étage supplémentaire.
Après Ellinikon, je les regarde autrement. La ville aussi s’est construite vite. L’antiparochí** a transformé en quelques décennies une grande partie de la ville. Des milliers d’immeubles se sont élevés parcelle après parcelle, décision après décision, jusqu’à former cette immense nappe qui, depuis les montagnes, paraît presque immobile.
Mais cette ville construite dans l’urgence a curieusement conservé son futur ouvert. Les fers à béton qui dépassent encore de certains toits en sont peut-être le signe le plus modeste. Ils attendaient un étage supplémentaire, une reprise, une augmentation. Certaines sont venues. D’autres ne viendront jamais.
Athènes s’est ainsi fabriquée en plusieurs temps : le temps presque immobile de ses reliefs et de ses monuments antiques ; celui, beaucoup plus court, de son expansion moderne ; puis tous ces futurs laissés en attente au-dessus de ses toits.
A Ellinikon aussi, tout va vite. Mais le futur n’est plus laissé en attente de la même manière. Les bâtiments, les quartiers, les paysages sont déjà dessinés, représentés, nommés avant même d’avoir entièrement pris forme.
Je remonte encore.
Les polykatoikías se confondent à nouveau. Les montagnes reprennent leur place. Puis, très loin, au bord de la mer, la tour réapparaît.
Elle n’est pas trop haute.
Elle est simplement en avance.
Nicolas Moulin
Toutes les Chroniques de Nicolas Moulin
* La polykatoikía : immeuble collectif emblématique du paysage urbain athénien, largement développé après-guerre par des entrepreneurs selon des principes constructifs répétitifs et les mécanismes de l’antiparochí.
** Antiparochí : système d’échange dans lequel un propriétaire cède son terrain à un promoteur privé en contrepartie d’appartements dans l’immeuble construit.




