
Les halles, et leurs promesses de convivialité afférentes, sont à la mode. Suffit-il de construire un lieu de vie pour que la vie s’y installe ? Voire.
Le 30 octobre 2026, Le Parisien apprend à ses lecteurs que, à Clamart (Hauts-de-Seine) la halle à 1,69 M€ ouverte depuis un an seulement a déjà fermé ses portes « en catimini ». « L’équipement n’a jamais trouvé son public dans le nouveau quartier », précise le quotidien, indiquant en sous-titre que cette halle est « le symbole d’un quartier qui peine à prendre vie ». Ouch ! Surtout pour les contribuables en circuit court !
Mais le coût, même si l‘argent dépensé a sans doute ruisselé puisqu’il a disparu, n’est pas vraiment le sujet.
Aujourd’hui, sous prétexte d’un nouveau Vivre ensemble, la halle de marché est devenue l’équipement idoine pour un élu en mal d’imagination mais habité d’un fort sens de la nostalgie : ça ne coûte finalement pas très cher, moins qu’une école par exemple. Si en plus elle peut évoquer les halles de Baltard, comme à Clamart par exemple… Le maître d’ouvrage parlait alors pompeusement d’une « architecture inspirée de l’Art déco », d’une « nouvelle polarité urbaine », d’un « lieu de vie emblématique du quartier Grand Canal ».
Facile à dire apparemment. Le retour à la réalité, en 12 mois à peine est cruel. L’exemple de Clamart est loin d’être isolé et il y a souvent loin de la promesse au résultat (financier surtout) :
– à L’Haÿ-les-Roses (94), la « halle des saveurs » flambant neuve, inaugurée en mars 2022, conçue comme un « nouveau lieu de vie », voit son contrat avec l’exploitant initial rompu dès janvier 2023 : le contrat devait durer 25 ans (Le Parisien, 17 janvier 2023) ;
– à Saint-Étienne (42), la Renaissance des Halles Mazerat, confiées à Biltoki pour redynamiser le centre-ville est abandonnée après trois ans d’existence (Le Progrès, 21 février 2025) ;
– à Mont-de-Marsan (40), la « Halle gourmande » Biltoki, nouveau « pôle commercial et convivial », ferme après seulement deux ans d’exploitation (Le Monde, 5 septembre 2025) ;
– à Cornebarrieu (31), la « Halle gourmande M.E.A.T. », ouverte en mai 2023, a fermé environ dix-huit mois plus tard (La Dépêche, 30 mars 2026) ;
– à Rouen (76), les « Halles Agrivin », lancées en 2023 comme « lieu de vie gourmand » ont définitivement fermé le 31 décembre 2025, après des tentatives de relance infructueuses (La Gazette France, 7 janvier 2026).
Comme si la procédure disons normale – on étudie en amont la faisabilité du projet avant de se laisser séduire par une image ou l’air du temps – avait été oubliée. Quels commerçants, quelles surfaces, quels loyers, quels horaires, quels équipements professionnels ? Qu’en dit l’opposition municipale ? Une halle, pour qui ? Autant de sottes questions sans doute. Les architectes n’en peuvent mais – ils répondent à une commande et si la Halle à 2 M€ c’est l’agence qui la gagne, et s’il faut un pastiche qui rend bien à la tombée de la nuit comme au XIXe siècle…
Il y a des exemples de halles de marché qui n’ont pas fonctionné et qui, reprises par un autre management ont finalement trouvé la voie de la rentabilité. D’autres ont trouvé le succès populaire mais pas la rentabilité espérée pour autant, comme Biltoki à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Autrement dit, l’architecture, même aussi convenue que possible pour (supposément) plaire à l’électeur, n’est finalement pas le sujet non plus.
Construire pour les commerçants et les habitants ou pour les belles photographies le jour de l’inauguration, il faut choisir. La halle en général, de marché en particulier, est devenue un programme architectural valorisé mais pas nécessairement un programme commercial éprouvé. La preuve par Clamart. Certes, il existe quelques réussites spectaculaires, les Halles du Lez, à Montpellier (Hérault) par exemple, mais de l’objet du désir au fiasco, la courte vue de nombre d’élus n’est pas un scoop.
Le sujet est cette passion nouvelle pour un bâtiment censé symboliser le Vivre ensemble à peu de frais. L’architecture d’une gare, l’un des derniers lieux pourtant où se croisent toutes les classes sociales, ou d’une piscine, favorise-t-elle le vivre ensemble ? Sans doute, mais ce vivre ensemble est le résultat, pas l’objectif.
D’où vient cette prétention à vouloir instaurer un vivre ensemble parfaitement artificiel, conçu avec plein d’arrière-pensées Excel ? Or le vivre ensemble ne répond pas à une injonction. Il ne se crée pas de toutes pièces. L’échec de ces halles new-look, quand elles ne s’intitulent pas food court ou société de spectacle, revient souvent à l’incapacité de ses promoteurs à fédérer autour d’un projet et à convaincre de son utilité.
Le vivre ensemble ne se décrète pas.
D’ailleurs, avis aux contribuables : une halle de marché peut-être mais le marché de plein vent – qui paradoxalement, sans architecture remarquable voire sans architecture du tout, continue de plutôt bien se porter à prix coûtant – remplit déjà le même rôle.
Ce n’est pas comme si, puisqu’il est question de halle, il n’était pas permis de penser autrement, notamment architecture contemporaine. En témoigne le Forûm à Soultz-sous-Forêts (Bas-Rhin), imaginé par RHB Architectes et livré en 2019 : une halle d’acier, conçue « comme une place publique couverte plutôt que comme un espace fermé ».* Le marché hebdomadaire, avec producteurs locaux et commerces alimentaires, s’y est immédiatement installé ; en 2026 il y est encore. La preuve qu’une halle peut être une architecture au service d’un marché sans prétendre transformer le marché en destination commerciale.
Nous pourrions citer encore la halle de Tendon (Vosges), conçue par l’Atelier HAHA (Claude Valentin) et livrée en 2017. ** Cette halle couverte de 440 m² construite en bois avec un budget de 295 000 € HT (valeur 2017) est un équipement de loisirs à vocation sociale, culturelle, sportive et événementielle. Bref, elle peut servir à tout, un programme né des usages, après plusieurs années de concertation, plutôt que d’une image architecturale vendue aux habitants autour d’un concept fumeux.
Deux halles contemporaines, deux démarches différentes, mais un point commun : des ouvrages ouverts sur l’espace, pourtant accueillants, dont l’architecture répond à des pratiques préexistantes ou concertées sans prétendre les inventer. C’était une époque où, apparemment, on ne mettait pas la charrue avant les bœufs !
Christophe Leray
* Lire la présentation Usages contemporains pour la halle multifonctionnelle signée RHB Architectes (Chroniques, janvier 2021)
** Lire la présentation Au bout de la concertation, la Halle de Tendon (Chroniques, novembre 2017)