
L’artisanat, au sens noble du terme, c’est-à-dire au sens de savoir-faire, a été préempté par l’industrie du luxe. Demeurent les chantiers mondialisés. Explications.
Certes, les rois, les princes, les très puissants faisaient appel aux meilleurs pour édifier leur palais et hôtels particuliers, pour la chasse ou le loisir. Mais la mise en œuvre, réalisée par des artisans et compagnons locaux permettaient une vaste diffusion des savoirs ; pour un Chambord, combien de châteaux de la Loire ?
Pour citer Marine Adam, dans sa chronique Altitude 1 160,* « autrefois, travailler de concert avec l’artisan du coin était une banalité, une non-question. Qui allons-nous appeler sur le chantier ? Eh bien Robert, le charpentier, fils de Micheline et Michelin ».
Robert avait appris avec son père qui avait appris avec le sien et, quand il fallait reprendre une charpente, personne ne demandait à Robert s’il avait son CAP. On l’appelait, il venait, il regardait, il comprenait, il livrait, c’était nickel. Idem avec Bruno dans le village d’à-côté. Et en ville bien sûr avec les couvreurs – zinc ou ardoises, il fallait choisir – des toits parisiens.
Aujourd’hui Robert est devenu rare, et cher par définition avec un carnet de commandes plein des mois, des semestres à l’avance : il ne peut pas recruter, dit-il. Alors, s’il en a l’opportunité – comment lui en vouloir ? – il travaille en atelier pour le luxe, car le luxe adore Robert.
Voilà une industrie qui, sous prétexte d’authenticité, désormais vénère son savoir-faire ancestral, son bois coupé dans la forêt d’à côté, sa pierre de la carrière du coin, ses gestes transmis depuis trois générations et, si possible, la photo du grand-père en noir et blanc dans l’atelier dont est friande la responsable de la communication. L’industrie du luxe, qui ne s’est pas mondialisée rien qu’avec de bonnes intentions, peut payer le prix de l’excellence devenue éparse. Le luxe écologique et patriote en somme.
Cela ressemble toutefois furieusement à une gentrification des métiers. Il demeure certes quantité d’artisans au sens administratif du terme, celui de la taille de l’entreprise. Mais Robert le charpentier, le couvreur, le maçon, la petite entreprise locale qui savait à peu près tout faire parce qu’elle avait déjà tout vu, ceux-là se font rares.
La nature ayant horreur du vide, le chantier s’est spécialisé autrement. Les Égyptiens font les sols souples, les Indiens la peinture et les enduits, les Turcs la maçonnerie, les Polonais sont plaquistes ou électriciens, les Serbes champions des micropieux pour les surélévations, les Portugais règnent toujours sur la céramique. Pour le béton, en revanche, toutes les nationalités sont admises : il suffit de savoir travailler ce matériau retors, ce qui n’est pas donné à n’importe quel fainéant.
Schématisation ? Évidemment.
Mais rien de très nouveau sous le soleil de France. Chaque vague d’immigration a apporté son écot à la construction du pays, au sens propre du terme. Avant les Polonais, les Portugais. Avant les Portugais, les Italiens. Et le maçon italien a fait exactement ce qu’on lui demandait de faire : il a travaillé comme un damné pour que ses enfants, éduqués à l’école de la République, aujourd’hui Bac+5, aient « une meilleure situation ». On ne peut pas lui en vouloir s’ils sont devenus médecins, notaires, journalistes ou architectes.
Longtemps, une nouvelle vague a remplacé la précédente pour monter le mur ou descendre à la mine. Le savoir-faire ne disparaissait pas vraiment, il changeait de mains, la langue s’enrichissait d’idiomes nouveaux et, souvent, de nouvelles recettes pour le gigot-bitume. Puis chacun montait à son tour l’échelle sociale et souhaitait pour ses enfants autre chose que les genoux qui coincent à cinquante ans. Le problème survient quand il n’y a plus personne pour commencer tout en bas de l’échelle.
Les métiers manuels sont peu considérés dans un pays qui s’émerveille pourtant du savoir-faire de ses artisans dès qu’ils restaurent Notre-Dame ou fabriquent un sac à 8 000 €. Bref, pour qui possède la vocation et le talent, il reste toujours à l’artisan l’industrie du luxe ou les chantiers de prestige. Celui qui tresse le crin de cheval, un métier d’art habituellement réservé à la haute couture, il a sa chance.
Le même mouvement giratoire est à l’œuvre chez un autre artisan : l’architecte qui peut lui aussi trouver de riches clients. Ou, mieux encore, être trouvé par eux. Des agences en deviennent des marques, voire des « Maisons ». Là encore, impossible pour un quelconque architecte de refuser le chai d’un grand cru, un hôtel 5 étoiles, une surélévation avec vue sur la mer, une maison, une usine ou une Folie. Il saura alors nous expliquer, avec raison, choisir de beaux matériaux locaux et combien son architecture est écologique et sociale et d’un grand secours pour l’artisanat local de haut vol (voire à peine local).
Sinon, l’architecte lambda gentrifié fera de son mieux avec moins d’argent qu’hier, moins de temps qu’hier, davantage de normes qu’hier, sans les Robert d’hier et avec des entreprises d’aujourd’hui toujours plus spécialisées.
Et, pour le sol souple, il apprendra l’égyptien avec sur son téléphone une application de traduction.
Christophe Leray
*Lire Demoiselles Jacquanes : de l’influence du luxe dans l’architecture alpine (Chroniques, mai 2026)