
Bienvenue à Top Archi, le show qui va vous faire aimer l’architecture et adorer, ou détester, les architectes… Pour la saison deux,* une Édition spéciale Apocalypse Now. Parce que la fin du monde c’est…
L’animateur, bon pied et l’œil coquin, le sourire engageant – appelons le Ken – entre en bondissant sur la scène du studio numéro 1 plein à craquer de XNews, sur la musique des Walkyries de Wagner. Lumières qui vibrent, applaudissements et, dans le public, des mains qui s’agitent.
Voilà Ken lancé. « Voici enfin un show qui, pour la première fois en France, vous fera vivre en direct le jour d’après au travers de trois visions de l’architecture post apocalyptique ! Et chacun dans la salle et devant son écran pourra voter pour la solution qu’il préfère. Et le résultat des votes de ce soir devrait aider les politiques à choisir un champion ! Il y a urgence parce que l’apocalypse, c’est MAIN.TE.NANT ! Bienvenue à Top Archi saison 2 ! ».
Malgré l’ambiance guillerette, Ken prend pourtant bientôt un air grave et le silence se fait dans le studio. « Vous le savez, il y a un risque existentiel lié à l‘IA. Des chercheurs bien placés estiment – je les cite – que le risque est réel que l’IA provoque une catastrophe allant jusqu’à l’extinction humaine, risque évalué à plus de 10 % dans la prochaine décennie. Même Le Monde (14 et 18/09/2026) évoque l’« IApocalypse » . Bref, l’apocalypse, c’est MAINTENANT ».
Comme l’audience ne sait pas trop comment réagir, elle se tait, attendant la suite des évènements avec quelques applaudissements courtois.
« Pour cette nouvelle saison », poursuit Ken avec un clin d’œil complice, « nous avons mis en place un nouveau dispositif pour Apocalypse Now, le thème de ce soir, avec une question, une seule : que peut l’architecture ? Nous avons posé cette question à trois agences : si nous devons construire non plus pour le progrès demain mais pour la survie, à dix ans, tout de suite, quelles certitudes architecturales ? »
Les caméras zooment sur les architectes assis aux premiers rangs, en tenue de deuil de rigueur – c’est la fin du monde après tout ! – qui saluent les spectateurs et l’audience des écrans.
« Architecture de survie ? DE S U R V I E ?», s’émeut Ken, qui reprend la lumière. « OUI parce que l’apocalypse c’est… »
– MAINTENANT, s’écrie le public, heureux d’avoir compris.
Applaudissements nourris.
« Avant d’aller plus loin », Ken se tourne alors vers un vieux monsieur assis à un bureau jusqu’alors dans le noir mais maintenant en pleine lumière, « il nous faut donner la parole à Maître Capello qui va, en quelques mots, décrypter pour nous la situation ».
« En quelques mots ? », s’inquiète Maître Capello.
« Tout à fait », dit Ken qui, se tournant vers le public, « et on applaudit Maître Capello ».
Applaudissements curieux.
« Alors voilà, en quelques mots », démarre Maître Capello doctement, « disons que notre époque n’a pas inventé le mot apocalypse, qui vient du grec ancien et signifie Révélation. Si le concept était déjà connu de Mathusalem – Sodome et Gomorrhe, ça vous dit quelque chose ? – le mot apparaît en français au XIIe siècle en emprunt au latin apocalypsis, lui-même pris du grec, pour désigner l’Apocalypse, le dernier livre prophétique de la Bible chrétienne. Et je ne parle même pas de Nostradamus et des astrologues et des… ».
« OUI, OUI bien sûr », l’interrompt Ken bruyamment, « merci Maître Capello, CERTES la fin du monde n’est pas une idée nouvelle mais les Grecs n’avaient d’intelligence que la naturelle, aujourd’hui, c’est l’IA qui nous menace. [se tournant vers le public tandis que disparaît le vieil homme] N’est-ce pas que nous savons, nous, que l’apocalypse, c’est… »
– MAINTENANT ! s’écrie le public ravi et maintenant bien chaud pour la suite (après la pub).
Ken réapparaît sur scène. « Nous avons donc, pour cette Édition spéciale Apocalypse Now, demandé à trois agences d’architecture mondialement connues en France de réfléchir et nous proposer leur solution pour survivre à l’apocalypse prochaine, sinon immédiate, et nous allons découvrir les solutions qu’ils proposent. Et voici notre premier candidat. Charles-Pierre Wylloise, architecte alsacien, on l’applaudit ».
Les lumières s’éteignent tandis que s’allume l’écran géant qui diffuse de magnifiques images. S’élève alors au micro la voix de Charles-Pierre Wylloise, avec un léger accent qui n’est pas de Montpellier. Habillé de noir, il est invisible dans la pénombre.
« Mon idée est de se réenterrer, comme dans le film Dune, ou mieux pour ceux qui ont lu le livre. Au fil des siècles, construirenon pas un réseau de taupes mais des villes entières… Si l’homme est sorti de la caverne, quand les conditions l’imposent, il est juste qu’il y retourne. Sous terre, la température ambiante est prévisible et parfaitement vivable, sinon agréable selon l’étage : plus on est proche du sommet, plus ça chauffe. Il faut réinvestir les souterrains, les anciennes mines et carrières et les gouffres pour y édifier une urbanité parfaitement à l’abri des éléments et des UV. Ne manquera alors qu’un nouvel Italo Calvino pour écrire brillamment sur ces villes invisibles, souterraines, avec parfois, au croisement de deux tunnels, une statue de Dominique Perrault. Mieux que des ruines cramées sous le soleil, retourner à la caverne et en creusant la pierre, édifier encore des temples pour des dieux imaginaires. Mais cela, l’architecte n’y peut rien ».
Quand se rallument les lumières et que s’éteint l’écran, l’assistance retient son souffle.
Ken le sent bien qui réagit : « S’enterrer parce que l’apocalypse c’est… »
– MAINTENANT, s’exclame le public qui s’applaudit lui-même et s’autocongratule.
« Notre second candidat est une candidate, d’origine japonaise ». Le public applaudit poliment tandis que pénètre sur scène une femme à l’allure sévère, vêtue d’un noir strict.
À nouveau les lumières s’éteignent tandis que sur l’écran défilent les images sous la voix d’Oriane Kanamaru, avec un léger accent qui n’est pas de Montpellier. « Nous avons pris le parti que les survivants seront condamnés au nomadisme, les ressources désormais rares… Il nous faut accepter que les destructions vont dessiner une nouvelle géographie mouvante pour des siècles à venir. Ce pour quoi nous prenons le parti de la légèreté : les bâtiments publics sont protégés, l’habitat léger des habitants peut bien s’envoler ou s’effondrer, il est facilement remplacé. Un bidonville amélioré à la japonaise minimaliste en somme, sans cesse reconstruit avec la masse des déchets recyclables disponibles à chaque nouvelle catastrophe non naturelle. Et quand l’habitat individuel ne sera plus un patrimoine, l’humanité redeviendra mobile et l’habitat léger sera la meilleure solution ».
Le public est émerveillé par la beauté des images, des yourtes en Mongolie, des éleveurs peuls, des tipis quelque part dans une forêt canadienne. Ken reprend la main et fait applaudir l’architecte « parce que l’apocalypse c’est…
– MAINTENANT !
« Et voici notre troisième et dernier candidat. Souvenez-vous de ne pas voter avant d’avoir vu les trois projets et gardez à l’esprit que les hommes et femmes politiques qui nous gouvernent, devant l’urgence de la fin du monde – car la fin du monde c’est une urgence – doivent savoir à quoi s’en tenir des désirs de la population. Notre troisième candidat donc, Monsieur Enri Chiarini ».
Applaudissements courtois.
Les lumières s’éteignent, l’écran s‘allume et Enri Chiarini, polo et pantalon noirs, s’exprime sans état d’âme, avec un léger accent qui n’est pas de Montpellier. « Il n’y a que le béton pour sauver l’humanité. C’est le seul avenir de la civilisation. Les voûtes en béton résistent à tout pendant au moins 100 ans si le béton est bien fait et suffisamment armé, c’est le cas de le dire ! D’immenses voûtes donc, hommages au glorieux héritage industriel français, protègent un nouvel habitat et mode de vie semi-enterré, comme l’a déjà théorisé, parmi d’autres, Dominique Perrault. Surtout, un dôme constitué d’un mur de béton de 30 cm d’épaisseur relié jusqu’aux fondations et parfaitement étanche résistera aux inondations et aux coulées de boue et, sans prise au vent, subira sans dommage tempêtes extraordinaires et autres tornades – aucun risque de toit arraché et pas besoin de remplacer tuiles ou ardoises après chaque coup de vent. Un bâtiment qui résistera aussi bien aux UV et au soleil incandescent qu’aux éclats d’obus ou autres tirs de kalachnikov ou à l’effondrement d’une grue ou la chute d’un arbre. Question sécurité, pour une famille, c’est encore mieux qu’une ‘panic room’. Le béton c’est moderne et c’est l’avenir de l’humanité».
Cette fois, après l’imposante série de photos, quand la lumière revient, le public est debout et applaudit à tout rompre.
L’occasion pour Ken de reprendre la main ; « Parce que l’apocalypse c’est…
– MAINTENANT !
« C’est… »
– MAINTENANT !
« C’est… »
– MAINTENANT !
« Bien », reprend Ken, « vous, le public ici présent et vous tous qui nous regardez par millions, vous avez maintenant toutes les cartes en main. La fin du monde, c’est MAINTENANT et d’ici-là quelle solution souhaitez-vous que les politiques mettent en place AUJOURD’HUI pour anticiper DEMAIN ? Ici dans le studio numéro 1 de XNews, et partout en France et dans le monde devant votre écran, le moment est venu de préparer votre survie ; L’humanité des cavernes : votez 1 ; l’humanité des steppes : votez 2 ; l’humanité moderne : votez 3 ! Votre survie dépend de vous car l’apocalypse c’est…
– MAINTENANT ! reprend l’assistance en délire.
– MAINTENANT, MAINTENANT, MAINTENANT, MAINTENANT chante la foule joyeuse.
Zoom sur Ken, au sourire rassurant et plein de gratitude. « Les résultats du vote après un détour chez nos partenaires… »
Christophe Leray
* Lire Bienvenue à Top Archi, le show qui vous fait aimer l’architecture ! (Saison 1)