
Au milieu des années 1990, Gilles Perraudin veut faire du vin. À Vauvert (Gard), il trouve quelques vignes, plante des oliviers et cherche comment construire son chai. La réponse lui vient d’un ferrailleur qui cache ses épaves derrière de gros blocs de pierre. Une rencontre qui va compter. L’Expérience Perraudin !
Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin ont fondé une famille. Avec quatre enfants, les voyages deviennent compliqués et Perraudin cherche un lieu où tous puissent se retrouver. Tant qu’à faire, un lieu où l’on produit quelque chose. « Naturellement, j’ai pensé au vin », dit-il. Direction Vauvert.
Pour rejoindre la propriété, il faut quitter la plaine de Petite Camargue et gagner par une petite route le plateau des Costières. Là-haut, vignes, oliviers, soleil et vent. C’est là que Gilles Perraudin passe ses coups de fil d’architecte en brassant son vin. Il organise les vendanges, dirige les équipes, presse, décante, surveille les cuvées. Néophyte, il se fait conseiller par des œnologues et lit tout ce qui lui tombe sous la main, de l’histoire à la sociologie du vin.
Pas tout à fait néophyte cependant. Son père possédait quelques vignes et l’enfant avait déjà vendangé. Il se souvient des rafles, des branches, des feuilles que l’on faisait macérer, puis de l’alambic quand venait l’hiver. Le vin appartient au paysage de l’enfance. Le faire lui-même est une autre affaire.
Perraudin cite Albert Camus et Noces (Charlot, 1939) : « À Tipasa, je vois équivaut à je crois ». Une affaire de main, de lèvres, de corps et de réel chez Camus. De raisin, de jus, de cuves et de vendanges chez Perraudin. Pour l’instant, toujours pas de pierre. Il trouve une propriété avec quelques vignes à reprendre et quelques oliviers dont il plante une cinquantaine.
Le temps long l’intéresse. Celui de la vigne, celui, plus long encore, de l’olivier. Perraudin pense à l’historien Fernand Braudel et à la Méditerranée, ses paysages et les civilisations qui s’y sont succédés.
Sa géographie du vin est personnelle. Il oppose volontiers la Bourgogne, où il voit le vin intimement lié à la parcelle, au Bordelais, qu’il associe davantage au propriétaire et au château. À chaque voyage, il goûte les vins du lieu, de la Provence au Jura en passant par la Loire. Pour lui, « le vin et l’architecture naissent du lieu ».
Et puis Perraudin tombe sur un ferrailleur. Près du Pont du Gard, celui-ci a fermé son terrain avec de gros blocs de pierre pour cacher ses épaves. « Ça a fait tilt dans ma tête. Si ce type peut faire une telle clôture, ce doit être assez économique ».
Le ferrailleur lui donne son secret : « J’ai pris les pierres à la carrière de Vers ». Perraudin part à la rencontre des carriers de Vers-Pont-du-Gard (Gard). Il découvre comment la pierre est extraite, débitée, transportée, ce que permettent les machines et les dimensions des blocs. Le vin avait trouvé son lieu : « Je me suis dit : je vais faire ma cave en pierre ».


Le chai sera donc en pierre. Pas n’importe laquelle : celle du Pont du Gard, débitée en blocs massifs de 52 cm d’épaisseur et montée à sec. Le bâtiment est un carré de 30 mètres de côté, peu ouvert sur l’extérieur, organisé autour d’un patio. Chai, cuverie, stockage, réception, bureau : 900 m² en tout.
Sous le soleil méditerranéen, la masse fait le travail. Les murs apportent l’inertie nécessaire à la conservation du vin. Au-dessus, des travées de 5,20 mètres reçoivent de lourdes poutres en bois et une toiture couverte de terre qui forme un autre bouclier thermique. Quant à la construction, elle est à l’avenant : les blocs sont posés par une grue et réglés par calage, sans mortier. Deux ouvriers suffisent. Il faut un mois pour passer des fondations à la toiture.
Le ferrailleur n’avait pas tort. La pierre massive pouvait aussi être économique.

Construire pour soi
Perraudin parle d’un « saut dans le vide ». Autour du patio, les lourdes poutres de bois sont simplement posées sur les murs de pierre. Elles portent la toiture. Pas de clous, pas de liens, insiste-t-il : l’ensemble tient d’abord par la gravité.
Surtout, cette fois, Perraudin ne se contente pas de dessiner. Le chai est le sien, le vin aussi. Il participe au chantier, coule du béton, travaille avec un grutier. Après avoir appris à faire son vin, l’architecte apprend à construire avec ces blocs qu’il vient de découvrir chez les carriers de Vers-Pont-du-Gard.
Le vin, lui aussi, prend le nom du lieu. Sud de la Cabane de Magnan, du nom cadastral de la parcelle. Le premier millésime, 1995, est déjà remarqué et Le Monde lui consacre un article en 1998. Puis, raconte Perraudin, « les Américains me sautent dessus et veulent importer toute ma production ». Seulement voilà : « Sud de la Cabane… leur paraît trop compliqué et pas franchement commercial ». Ce sera donc Domaine Perraudin.

Celui qui préfère la Bourgogne à Bordeaux, le terroir au propriétaire, finit par mettre son nom sur le domaine. Sud de la Cabane de Magnan ne disparaît pas pour autant et restera le nom de sa bouteille phare.
« Le chai de Vauvert a été un tournant », dit-il. Sans doute, mais il ne sait pas encore jusqu’où.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.