
Sur la plage, son épouse Valérie (1) est en charge des coquillages. Lui, c’est Hugh. »So charming » malgré la casquette, il possède cet irrésistible British accent, mais clairement ce jour-là c’est radical : des couteaux sinon rien… Chance – c’est un jour à couteaux – la plage en est couverte.
Sur la plage donc, il dit que la lumière frappe fort – »why not », c’est l’été – et aussi que les êtres humains sont des fourmis soumises à la ligne d’horizon. Nous sommes bien sur une plage normande mais on dirait que ça se corse. Comme quoi les Anglais tiennent l’alcool mais pas forcément le soleil…
Plus tard, histoire de nous rassurer, il tentera le genre impressionniste : « le ciel et l’eau se confondent ». Cet homme, incontestablement, a plusieurs cordes à son arc.
Grand, crinière argentée, ingénieur + architecte. Vous ne savez pas encore grand-chose mais vous avez déjà un instantané de ce jour-là sur une plage normande. Mais quand même… j’oublie le principal. Son truc, ce n’est pas le béton : une seule fois dans sa carrière, du béton à Hong Kong, pour les passerelles de Taikoo Place. Light Ribbons in a garden… (2) « J’aime beaucoup le travail de contraste entre le solide et le léger », dit-il. Pour le béton, ce sera tout.
Voyages, Voyages
Plus loin en arrière dans sa vie, il y a la chiquissime AA (3), fondée en 1847, la plus ancienne école d’architecture indépendante au Royaume-Uni. Hugh Dutton y entre en 1978, en sort en 1982. « À cette époque, l’enseignement était très théorique : Zaha Hadid, Bernard Tschumi, Peter Cook, Rem Koolhaas, tous là en tant que professeurs qui finissaient leurs études en même temps que leur diplôme mais n’avaient pas beaucoup construit. Cependant, à l’école, on réfléchissait ; c’était théorique, c’était presque… anti-technologique ».
Dans les années ‘80, le voyage en Italie est encore un rite de formation pour les architectes – héritage du mythique Grand Tour – Rome, Palladio, les proportions, les ordres, les ruines : un apprentissage par le regard, le dessin et l’expérience physique des bâtiments. Mais pour Dutton, qui sort d’une école d’architecture très conceptuelle à la fin des années 1970, il prend un sens particulier. En Italie, il éprouve l’architecture comme chose construite : matière, poids, assemblage, structure, manière dont un édifice tient réellement. Face aux édifices anciens, il voit l’œuvre du temps, le décor où le revêtement est tombé, et ce qui apparaît est la manière dont elle est construite – briques, arc, transmission des charges – en Italie, les bâtiments lui montrent leurs entrailles. « Il faut savoir faire la vraie architecture, comment la fabriquer physiquement. Que je comprenne comment l’architecture se compose par la technique. Comment ils sont inséparables. Je me suis dit que je devais aller travailler pour Foster ou pour un ingénieur », explique-t-il.
Architecte + Ingénieur
Dehors en effet il y a Foster et Rogers qui construisent. Tous travaillent avec Ove Arup (4), déjà mythique – l’ingénierie qui rend constructible les architectures réputées impossibles, dix ans de chantier pour résoudre la géométrie et la construction des coques de l’opéra de Sydney.
En 1981, l’architecte Ian Ritchie fonde simultanément son agence à Londres et, à Paris, RFR avec l’architecte naval Martin Francis et l’ingénieur Peter Rice : une structure atypique où architecture et ingénierie se pensent ensemble, dès le dessin. « J‘ai loué un studio chez Ian Ritchie (5) qui avait travaillé chez Foster et qui enseignait à AA juste pour payer son loyer, et qui louait des espaces dans son studio à Wapping sur la Tamise. J’ai dit vous avez besoin d’un dessinateur ? C’était en 81 82, ils ont dit oui mais tu dois apprendre le français, tu as six mois… Et j’ai dessiné pour RFR… Je devais travailler dans ce monde high-tech pour comprendre comment physiquement fabriquer les choses. C’était l’occasion de travailler avec Peter, c’était inouï, et je ne m’en rendais pas compte », se souvient-il.
Les serres de la Villette
En 1980, Adrien Fainsilber est retenu pour la future Cité des sciences et de l’industrie de La Villette. Les trois grandes serres bioclimatiques sont déjà dans son projet (6) ; Fainsilber fait appel à Peter Rice pour les développer ; Dutton rejoint Peter Rice/RFR en 1982. Il a vingt-quatre ans lorsque Peter Rice le fait entrer dans l’aventure des Serres de La Villette.
Auprès de Rice, la structure cesse d’être ce qui vient résoudre l’architecture après coup. Et l’aventure commence… « Parce que dans le monde théorique, on ne construisait pas, mais on avait envie de construire, et il fallait passer à l’acte de construire ». Elle devient pensée, intuition, dessin — presque une manière d’être au monde. Dutton ne quittera plus ce territoire-là. À la Villette, Rice dit : « je ne vais pas faire l’ingénierie de la totalité, je vais faire uniquement les serres et la toiture d’accueil parce que ce sont des éléments où je peux faire la totalité, la peau, la structure, comprendre l’idée d’une serre, la façade bioclimatique en réflexion sur des volumes de verre qui peuvent attraper l’énergie ». « Et moi, je suis tombé dedans, voilà, avec une énorme chance, j’ai travaillé avec Peter Rice jusqu’à la fin… », raconte Dutton
Rice-Francis-Ritchie développent la solution constructive qui va rendre possible cette transparence, le système de verre structurel développé par RFR avec un verre dont la légèreté, la transparence devient le fil continu de son travail. « Avec Peter on avait inventé la rotule, le support du verre, l’idée de boulonner le verre pour les serres de La Villette ! ».
Détour
En 1985, une parenthèse : Hugh quitte RFR pour rejoindre Foster Associates. Une année, pas davantage. Il a reçu la leçon de Peter Rice, il sait comment fonctionne une structure et comment en faire une composition architecturale. À Stansted (7), son travail porte sur un module de la structure de toiture de l’aéroport – les »structural trees » – supports arborescents qui portent la toiture légère, maquette au 1/10e pour étudier physiquement le comportement de la lumière sous la couverture. « Je m’ennuyais à mort », dit-il. Une année, pas davantage. La maquette sera exposée au Centre Pompidou.
Stansted lui apprend quelque chose qu’il n’oubliera plus. Avec le consultant lumière Claude Engle, il découvre les voiles tendus sous les »skylights », qui filtrent le jour jusqu’à dissoudre les ombres et, surtout, qu’entre l’œil et le ciel, le plus mince morceau d’acier devient un trait noir. « On dessinait, en fait, un dessin devant le ciel ». Il repart. Mais il emporte le ciel avec lui…
En passant par… Lille
Le ciel, il le retrouve à Lille, à Notre-Dame-de-la-Treille, un projet néogothique commencé en 1854, pensé comme une future cathédrale avec deux tours qui ne seront jamais construites. Plus d’un siècle après, la façade restée inachevée sera une ogive contemporaine : paroi de pierre translucide, rosace de Kijno, portail de Jeanclos. Peter Rice et Hugh Dutton travaillent à sa conception au début des années 1990.
« C’est le moment où Peter allait mourir. Et l’idée d’intervenir dans une église et d’y faire entrer la lumière était très très divine et c’était très important pour lui. Le mariage de structure et lumière était vraiment l’essentiel de ce qu’il voulait faire. La pierre dans tous les sens, le mélange de la pierre, une matière ancienne avec le high-tech, avec la science, c’était la complexité du calcul de dessin 3D qui m’avait fasciné. L’époque médiévale cherchait la complexité, c’est-à-dire l’opposé de la modernité. La modernité cherchait la simplicité là où le médiéval cherchait la complexité. Une synthèse avec la science d’aujourd’hui, la façon de calculer aujourd’hui qui nous permet justement de la maîtriser. La première idée, c’était une feuille mince de pierre et une feuille mince de verre collés ensemble qui donnerait quelque chose très lumineux. Et puis Peter a dit non non non non : que la pierre ! Il y aura trop de lumière. Dans une église, la lumière doit venir de là-haut et pas de derrière. Il avait totalement raison », raconte Dutton.
Le verre structurel
En 1990, Rice et Dutton en feront un livre : Le Verre structurel. (8) « Et ça m’a classé expert en verre… » Channel 4 à Londres (1990-1994), la sphère vitrée du Musée maritime d’Osaka avec Paul Andreu (1995-2000), Lerner Hall avec Tschumi…
Osaka 1995-2000. Le dôme du Musée maritime de Paul Andreu, 73 m de diamètre – hélas à l’abandon – est un défi technique sur l’eau. Après la mort de Rice, Andreu fait appel à Dutton qui met en place un dispositif de transparence réversible par la lumière. « On a dit : non, plutôt que d’utiliser du fil de fer, on va utiliser de la tôle d’acier et on fait le même effet, on protège contre les typhons. C’est le besoin d’être créatif avec ce que fournit l’industrie en observant les contraintes. Aussi bien le côté ingénierie que le côté pratique, qui nous a permis de sortir cette solution », explique-t-il.
Une tôle métallique perforée, prise entre deux feuilles de verre, filtre le soleil et joue de la différence de luminosité entre intérieur et extérieur. « Un sandwich de métal dans le verre… On voit une espèce de boule réfléchissante le jour ; la nuit, le rapport s’inverse, elle devient transparente. Et à l’intérieur, le métal renvoie la lumière… c’est comme si on tirait des rideaux. On utilise le verre non seulement pour sa transparence, mais aussi pour filtrer la lumière ».
À Lerner Hall – Columbia University – avec Bernard Tschumi, le verre devient presque un matériau à tout faire : paroi, structure, lumière, et même sol. Entre les deux ailes de maçonnerie du campus, le grand vide central est traversé par un système de passerelles et de rampes suspendues. ‘’Glass walls’’, ‘’glass ramps’’ : la façade de verre et les rampes sont conçues ensemble, structure d’acier et verre structurel s’épaulant l’un l’autre. On marche sur des dalles de verre feuilleté, rendues antidérapantes par des microbilles de verre vitrifiées en surface ; le verre de façade, sans montants, est fixé ponctuellement par des rotules boulonnées : la descendance directe de La Villette. Et, partout, la lumière : elle traverse la façade, les rampes, leurs sols translucides et descend dans le grand vide central. « C’était déjà un travail du verre, aussi bien pour marcher dessus, mélange de verre pour la lumière, et aussi le verre comme structure ».
Reconstruire le ciel… La voûte magique : Hôtel de la Marine 2018-2020

C’est l’histoire incroyable de l’Hôtel de la Marine, place la Concorde à Paris. Dans le Garde-Meuble du XVIIIe siècle, la cour de l’Intendant est un vide extérieur qui apporte air et lumière aux espaces disposés autour. Au XIXe siècle, l’Hôtel de la Marine est surélevé d’un niveau, les proportions de la cour changent, elle devient encaissée et perd une part importante de son éclairement naturel. C’est cette situation que trouve la restauration contemporaine : un espace dont le rapport originel au ciel et à la lumière a été profondément modifié.« Il fallait retrouver le ciel comme à l’époque de Gabriel (9). Donc c’était un travail aussi bien de structure de verre que de lumière ».
Dutton installe la verrière au niveau de la corniche de Gabriel, ce qui permet de masquer visuellement l’étage ajouté au XIXe siècle et de retrouver, depuis le sol, les proportions de la cour du XVIIIe. La verrière est un dispositif lumineux composé de facettes de verre inclinées, dont la géométrie est calculée en fonction de la course du soleil. Elles captent la lumière provenant du ciel et la dirigent vers des surfaces réfléchissantes disposées en périphérie, qui la renvoient à leur tour vers les façades et le fond de la cour. Un « lustre de jour » qui ne crée pas la lumière mais organise ses réflexions pour la faire descendre dans la cour. « À Osaka, on filtrait et modulait une lumière trop forte ; à l’Hôtel de la Marine, on cherche une lumière devenue rare et on la redistribue », dit-il.
« Juste… observer la lumière. Et c’est ça. Il n’y a pas de secret. Je ne peux pas dire que j’ai inventé la lumière, c’est impossible ! C’est juste observer, en observant la lumière. Et en étant sensible ».
Sable
Je tente un pont ambitieux pour guider la mer entre appuis en triangles relevés. Le sable n’obéit pas. Quel homme insensé bâtirait sa maison sur le sable ? Mes triangles couverts de couteaux récoltés à marée basse, brillent dans la lumière, contraignent la mer à passer dans la brèche quelques millisecondes.
Changement de point de vue, changement d’échelle, le drone entre en scène. Ce qui se détruit au sol dessine autre chose vu du ciel. Les lignes de couteaux se déploient de part et d’autre de la brèche. Une voûte.
La voûte de l’Hôtel de la Marine ? Sourire…
Tina Bloch
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(1) Valérie Poli est architecte associée chez Valode & Pistre.
(2) Taikoo Place Walkway, 2012. De grandes piles structurelles en béton supportent les passerelles dans le jardin et les arcs en verre et acier. Le béton comme support de la partie légère.
(3) AA Architectural Association School école indépendante fondée à Londres en 1847, devient l’un des principaux laboratoires de l’avant-garde de l’architecture internationale.
(4) Ove Arup (1895-1988), ingénieur et fondateur de l’agence Arup en 1946. Figure majeure de l’ingénierie du XXᵉ siècle, il défend une conception intégrée de l’architecture et de la structure. Peter Rice rejoint définitivement Ove Arup & Partners en 1958. Il n’est pas architecte mais il en a la philosophie ; l’équipe RFR, à l’époque, c’est Peter Rice, Martin Francis, architecte naval, et Ian Ritchie, architecte. Ove Arup et Peter Rice entrent dans la légende avec l’Opéra de Sydney (1957-1967 pour l’architecture) de l’architecte Jørn Utzon.
(5) Ian Ritchie (né en 1947) est l’architecte britannique qui fonde en 1981, avec Peter Rice et Martin Francis, RFR = Rice Francis Ritchie, à Paris. Il avait travaillé chez Foster de 1972 à 1976, enseignait à l’AA et avait son studio dans le secteur de Wapping, sur la Tamise.
(6) La Cité des sciences décrit le projet de Fainsilber autour de trois thèmes : l’eau, la lumière et la végétation, cette dernière pénétrant dans le bâtiment « par trois grandes serres bioclimatiques, tournées vers le parc ».
(7) Aéroport de Londres-Stansted, terminal conçu par Foster Associates (aujourd’hui Foster + Partners), projet développé à partir de 1981 et inauguré en 1991. Sa structure modulaire repose sur des « arbres » métalliques portant la toiture, conçue pour libérer le sol des équipements techniques et faire entrer une lumière naturelle diffuse par les skylights.
(8) Le verre structurel. Peter Rice Hugh Dutton Editions du Moniteur 1990
(9) Ange-Jacques Gabriel (1698-1782), Premier architecte du Roi, conçoit à partir de 1755 les deux palais monumentaux qui ferment au nord la place Louis-XV, actuelle place de la Concorde. Le bâtiment oriental, destiné au Garde-Meuble de la Couronne, devient en 1789 le ministère puis l’Hôtel de la Marine.
(10) L’Internationale situationniste (1957-1972), mouvement fondé notamment par Guy Debord, prône une critique de la société spectaculaire et une nouvelle manière d’habiter la ville fondée sur le jeu, la dérive et l’expérimentation. Constant participe à ses débuts avant de s’en éloigner, tandis que son projet New Babylon dialogue avec plusieurs de ses concepts.
(11) En France en trois ans, un étudiant en architecture obtient le DEEA (grade de licence) ; il peut être recruté dans une agence comme collaborateur ; mais il n’est ni diplômé d’État ni habilité à exercer en son nom. Autrement dit, trois ans permettent d’entrer dans la profession, mais pas d’être pleinement architecte au sens de toutes les responsabilités. En Suisse, c’est pareil avec le Bachelor et le Master…


