
En 1998, l’architecte Gilles Perraudin construit en pierre massive, pour lui-même, le chai de Vauvert. La même année s’achève son association avec Françoise-Hélène Jourda. L’Oulipo évoque la « contrainte libératrice ». L’homme, lui, parlera de « renaissance ». L’Expérience Perraudin !
« Le chai de Vauvert a été un tournant », explique Perraudin. Il lui ouvre d’un seul coup, raconte-t-il, « des horizons possibles ». Depuis longtemps, une question le travaille : comment faire une architecture qui ne soit pas seulement l’expression du « psychisme personnel » de l’architecte ?
La pierre ne se laisse pas faire n’importe comment. Les blocs sortent de carrière avec leurs dimensions ; extraction, découpe, transport, levage dépendent des machines et des outils disponibles. À l’architecte de faire avec. Perraudin l’a éprouvé directement : à Vauvert, il ne s’est pas contenté de dessiner son chai, il a participé à sa construction.
La pierre commence alors à lui dicter ses règles.
Une architecture musicale
Les pierres levées évoquent en lui des phrases musicales. Ce n’est pas tout à fait une métaphore d’architecte. Perraudin est musicien, a joué dans un orchestre et se souvient s’être intéressé, étudiant, à la musique concrète avec l’un de ses professeurs de mathématiques, également musicien et compositeur.
Les blocs imposent un rythme, la lumière en introduit un autre, les proportions règlent l’ensemble. La matière elle-même participe à la composition. Pour Perraudin, un bâtiment peut se penser comme une symphonie.
Depuis 1996, il enseigne à l’École d’architecture de Montpellier. Vauvert devient aussitôt matière à enseignement. La pierre, ses dimensions, son poids, les outils nécessaires pour la lever : autant de contraintes avec lesquelles il fait travailler ses étudiants.
En 2000, lors d’un atelier international d’été à Castries (Hérault), la discussion prend un tour inattendu. L’écrivain Jacques Réda l’écoute expliquer sa démarche et lui lance, se souvient Perraudin : « Vous faites de l’Oulipo : la contrainte est libératrice ».
Perraudin ne connaît pas l’Oulipo. Le mot arrive donc après la chose. Il vient de construire son chai avec les dimensions imposées par les carriers et les possibilités de leurs machines ; Réda lui apprend qu’en littérature, d’autres ont fait de la contrainte un outil de création. Cette fois, Perraudin tient une formule : la contrainte est libératrice. « Je ne fais pas de la pierre ma tasse de thé », prévient-il pourtant.
La contrainte qu’il vient de découvrir à Vauvert ne vaut pas seulement pour les blocs sortis d’une carrière. Ce qui l’intéresse est aussi « l’indigence de la ressource ». Une tôle ondulée cintrée, quelques boulons et voilà un hangar agricole. Pas de pierre, pas de carrier, pas de grue. Perraudin appelle cela du « vernaculaire contemporain ».
L’écologie vient ensuite. À Vauvert, Perraudin cherche d’abord à savoir si la pierre massive permet de construire simplement et à un coût raisonnable. C’est « au fil de son utilisation » qu’il en découvre les vertus environnementales.
Les arguments s’accumulent : la pierre est disponible à l’état naturel, demande peu de transformation, se monte à sec et peut être réemployée. Sa masse apporte également l’inertie thermique dont Perraudin avait déjà besoin pour conserver son vin à Vauvert. L’architecte finira par en faire « le matériau au plus bas coût énergétique » et même l’un des grands matériaux du XXIe siècle.
Reste à sortir de sa propre cave. Perraudin raconte avoir proposé la pierre dans plusieurs concours publics sans parvenir à convaincre. Le collège de Vauvert, notamment, ne sera pas construit. Dans les concours, regrette-t-il, « il faut faire des images ». La masse, la sobriété et les contraintes de ses blocs ne font pas toujours le spectacle. Le succès de Vauvert lui donne néanmoins confiance pour aller plus loin.
Très vite arrive d’ailleurs le Centre de formation des apprentis (CFA) de Nîmes-Marguerittes (Gard). Livré en 1999, près de 5 000 m², le projet est mené par Gilles Perraudin avec trois jeunes architectes indépendants les uns des autres (Jacques Brion, Christian Piro et François Privat). La pierre massive quitte le chai pour un équipement public d’une tout autre échelle. Murs porteurs de 50 cm, blocs de Vers-Pont-du-Gard posés à la grue : le principe constructif demeure d’une simplicité presque identique.

Le terrain est une ancienne oliveraie. Les arbres sont déplacés avant le chantier, mis en jauge, puis replantés à leur place. Les bâtiments restent sous la hauteur de leurs frondaisons. Perraudin veut donner l’impression que cette pierre et ces vieux oliviers étaient là avant le CFA. Qu’ils seront encore là après.
Vauvert n’est plus seulement une expérience menée chez soi. Un an plus tard, la pierre massive est entrée dans la commande publique.
Deux histoires
Vauvert arrive aussi à un moment où une autre histoire s’achève. Depuis 1980, Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin travaillent ensemble. Vie privée et vie professionnelle sont imbriquées à la vue de tous. En 1987, ils construisent même à Vaise, à Lyon (Rhône), leur propre maison bioclimatique et y emménagent. Architecture solaire, économie de matière, maîtrise de l’énergie : nombre des préoccupations qui feront ensuite leurs réputations respectives ont d’abord été travaillées à deux.
L’agence Jourda & Perraudin cesse d’exister en 1998. La même année, Perraudin construit son chai de Vauvert et exerce désormais seul. La coïncidence est difficile à ignorer. Lui relit aujourd’hui cette période avec des mots autrement plus violents : « chemin de croix », « renaissance ». De la noirceur, dit-il, est sorti un joyau. Les publications consacrées à son parcours retiennent 1998 comme le moment du basculement vers la pierre massive.
La séparation produit ensuite deux histoires. Françoise-Hélène Jourda poursuit une carrière qui fera d’elle une figure majeure de l’architecture environnementale. En 2005, dans CyberArchi, Marie-Hélène Contal la présente comme une « militante précoce du développement durable » et range naturellement dans son parcours l’École d’architecture de Lyon et le Palais de Justice de Melun. Deux projets pourtant conçus pendant les années Jourda & Perraudin. Vingt ans plus tard, Perraudin raconte à son tour cette période au « je ». Ce n’est pas nécessairement que l’un ou l’autre réécrit l’histoire : une œuvre commune a produit deux biographies.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.