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Accueil > Chroniques de Philippe Machicote > Balustrade de Notre-Dame : Viollet-le-Duc menteur, traître et vandale ?

Balustrade de Notre-Dame : Viollet-le-Duc menteur, traître et vandale ?

6 octobre 2026

La balustrade de la galerie de la Vierge
La balustrade de la galerie de la Vierge entre le 1er et le 2e contrefort de la façade occidentale @ P. Machicote (2018). Lassus et Viollet-le-Duc sont portraiturés dans la galerie des rois, respectivement à la 5e et 8e place à partir de la gauche.

Qui pourrait croire qu’un chef-d’œuvre original d’une quarantaine de mètres de longueur ait pu disparaître de la façade de Notre-Dame de Paris au moment de sa restauration au XIXe siècle ? Personne. Et pourtant…La balustrade de la galerie de la Vierge de Notre-Dame de Paris, ou l’art de rebâtir ce qui n’a jamais été construit.

« Dans un semblable travail on ne saurait agir avec trop de prudence et de discrétion ; et nous le disons les premiers, une restauration peut être plus désastreuse pour un monument que les ravages des siècles et les fureurs populaires ! car le temps et les révolutions détruisent, mais n’ajoutent rien. Au contraire, une restauration peut, en ajoutant de nouvelles formes, faire disparaître une foule de vestiges, dont la rareté et l’état de vétusté augmentent même l’intérêt ». Eugène Viollet-le-Duc, Jean-Baptiste Lassus, Rapport adressé à M. le ministre de la Justice et des Cultes, 1843.

Lorsque Nicolas Martin du Nord, garde des Sceaux du roi Louis-Philippe, prit connaissance du rapport que lui adressèrent les architectes pressentis pour la restauration de Notre-Dame de Paris, il eut tout lieu d’être rassuré, et ce dès les premières lignes : la cathédrale retrouverait son lustre sans qu’aucune destruction supplémentaire vînt la défigurer encore plus. Le Journal rédigé par l’Inspecteur en chef des travaux de restauration de la Métropole – que nous appelons plus communément le Journal des travaux de Notre-Dame de Paris, document exceptionnel qui fut scrupuleusement tenu pendant vingt-et-un ans par plusieurs inspecteurs – commence à la date du 30 avril 1844 par ces mots : « Arrêté de Mr le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice et des Cultes, par lequel MM. Lassus et Viollet-le-Duc sont nommés architectes de la Métropole, et chargés de rédiger le projet définitif de la restauration de la cathédrale et de la construction d’une nouvelle sacristie ».

Las ! Les travaux de restauration étaient en cours depuis moins de trois ans que Nicolas Martin du Nord vint à mourir : le 18 mars 1847, l’inspecteur consignait dans son journal l’enterrement du ministre alors que les travaux battaient leur plein sur l’emblématique façade. La restauration de la galerie des rois n’était pas encore achevée que les ouvriers s’attaquaient déjà à la galerie de la Vierge, qui doit son nom à la statue de la Madone entourée de deux anges agenouillés, groupe refait au XIXe siècle et installé au centre, dos à la grande rose.

La balustrade de la galerie de la Vierge
La balustrade de la galerie de la Vierge, détail d’un daguerréotype (inversé) de Joseph-Philibert Girault de Prangey, 1841. À l’extrême gauche, le pilier nord est en partie caché par l’ancien hôpital des Enfants-Trouvés.

Le ministre enterré, les belles promesses du Rapport de 1843 commencent à voler en éclats. À la date du 9 juillet 1847, une petite phrase dans le Journal des travaux annonce discrètement les prémices de l’élimination de la balustrade de la galerie de la Vierge, un chef-d’œuvre qui depuis plus de six siècles court sur toute la largeur de la façade : « Remise à l’appareilleur du dessin de la balustrade XIIe siècle au devant du 2e contrefort ». Les quatre contreforts qui divisent la façade en trois parties et qui la soutiennent jusqu’au sommet des tours forment de légers ressauts qui mettent particulièrement en valeur le centre de la composition depuis le portail du Jugement dernier jusqu’à la grande galerie ajourée en passant par la rose. À la gauche de celle-ci se situe donc le deuxième contrefort.

Si nous comparons sur le daguerréotype de 1841 les deux contreforts médians avec les deux autres au niveau de la balustrade de la galerie de la Vierge, nous constatons que le dessin de cette dernière n’est pas le même aux extrémités puisque s’y distinguent de simples arcatures décorées de pétales en pointes de diamant au lieu du fin réseau de trilobes superposés visibles sur les piliers intérieurs dans le daguerréotype de 1841, motif qui est celui de la balustrade ajourée comme on peut le constater en gros plan ci-dessous :

Balustrade de la galerie de la Vierge
Balustrade de la galerie de la Vierge entre le 3e et le 4e contrefort, côté sud de la façade. Détail agrandi du daguerréotype de Joseph-Philibert Girault de Prangey, 1841.

En 1854, Viollet-le-Duc se justifie en ces termes sur l’élimination de cet ornement incomparable à l’article « Balustrade » du tome II de son Dictionnaire raisonné de l’architecture : « Dans l’Île de France, une des plus anciennes balustrades que nous connaissions est celle qui couronne la galerie des Rois de la façade occidentale de la cathédrale de Paris ; elle appartient aux premières années du XIIIe siècle (1215 à 1225) comme toute la partie inférieure de cette façade. Avant la restauration du portail, cette balustrade n’existait plus qu’au droit des deux contreforts extrêmes, ainsi qu’on peut s’en assurer […] » (1). Et la note (1) d’expliquer en bas de page : « Cette balustrade est rétablie aujourd’hui sur toute la longueur de la façade, et remplace celle qui avait été refaite au XIVe siècle et qui tombait en ruine ».

Pour mieux enfoncer le clou, Viollet-le-Duc, épaulé par l’historien et archéologue Ferdinand de Guilhermy, publie ces mots en 1856 dans la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris :
« Au-dessus de la galerie des rois, s’étend celle de la Vierge, terrasse à ciel ouvert, bordée d’une balustrade à jour. Le XIVe siècle, sur son déclin, avait refait cette rampe dans un style qui s’éloignait beaucoup du dessin primitif ; elle vient d’être rétablie en entier, d’après quelques parties anciennes qui étaient restées en application sur les contreforts ».

Les lecteurs attentifs apprécieront l’incise « sur son déclin » qui insinue dans l’esprit des ignorants en matière d’art que pour Viollet-le-Duc, le XIVe siècle, déjà décadent à son début, l’était beaucoup trop sur sa fin pour qu’il pût raisonnablement en conserver quelque chose. Donc, pour l’architecte du XIXe siècle, la balustrade de la galerie de la Vierge cumulait deux défauts majeurs : son état de vétusté et sa trop grande modernité puisque selon lui elle ne remontait pas au début du XIIIe siècle, époque de la construction de la façade tout entière.

Or, en ce qui concerne l’état de vétusté, le daguerréotype de 1841 nous montre une balustrade où il ne manque pas une seule arcature sur toute la longueur, et mieux encore, les trilobes ajourés sont partout complets et ne présentent aucune déformation malgré leur finesse ; quant à l’ancienneté de la balustrade, le raisonnement de Viollet-le-Duc est pour le moins illogique car si elle avait été refaite au XIVe siècle, pourquoi donc l’architecte du temps aurait-il voulu conserver le motif de la prétendue ancienne balustrade seulement au droit des contreforts extrêmes, c’est à dire au premier et au quatrième pilier  ?

Peut-on croire qu’un commanditaire ait pu faire un caprice aussi dispendieux en pleine guerre de Cent Ans, en un siècle où la Peste noire avait décimé un tiers de la population de l’Europe et où par la force des choses les chantiers des grandes cathédrales étaient désormais révolus ? Non, bien évidemment.

Il y a tout lieu de croire que Viollet-le-Duc a fait une grossière erreur de jugement, et il n’était pas homme à reconnaître ses torts, quitte à s’enfoncer dans un raisonnement de plus en plus absurde. Quant à Lassus, il n’avait pas pour habitude de contrer son jeune collègue trop zélé, et force est de constater qu’il n’a pas su trouver les arguments pour sauver la plus belle, la plus longue et la plus ancienne balustrade jamais construite sur la façade d’une cathédrale.

À la fin du XXe siècle, Alain Erlande-Brandenbourg ne se laissait pas abuser par Viollet-le-Duc. Dans son ouvrage Notre-Dame de Paris publié en 1997 et réédité en 2015, le célèbre historien de l’art dénombre quatre architectes anonymes qui se sont succédé depuis le début de la construction de la cathédrale dans les années 1160 jusqu’au milieu du XIIIe siècle ; il écrit au chapitre « Le quatrième architecte », pp. 95-102 : « Le troisième architecte dut disparaître alors qu’il était en train de monter la façade. Sa technique et son style se reconnaissent jusqu’à la galerie des Rois. C’est donc vers 1210-1220 qu’un nouvel architecte intervint, qui poursuivit le chantier […] Il renonça au tracé de la galerie ajourée qui surmontait la galerie [des rois] dont on voit encore les traces sur les contreforts extérieurs, au profit d’un dessin beaucoup plus élégant, que Viollet-le-Duc a fait disparaître lors de sa restauration »

Cependant, en ne développant pas son propos – et en ne montrant aucune illustration de la balustrade disparue –, Erlande-Brandenburg s’abstient de crier au scandale, de traiter Viollet‑le-Duc de traître à sa parole, de menteur pour arriver à ses fins, et finalement de l’accuser de vandalisme pour avoir éliminé ce que ni le temps ni les hommes n’avaient pu détruire jusque-là. 

Balustrade de Notre-Dame
Auguste Cardinal 1803-1848, maquette de Notre-Dame de Paris, détail de la balustrade de la galerie de la Vierge du côté nord, avant 1847, musée Carnavalet.

Mais revenons à la petite phrase que l’inspecteur des travaux a notée dans son journal le 8 juillet 1847 : « Remise à l’appareilleur du dessin de la balustrade XIIe siècle au devant du 2e contrefort ». Pourquoi a-t-il écrit du XIIe siècle ? Parce que nombre d’archéologues et de savants pensaient encore au début du XIXe siècle que la façade de Notre-Dame pouvait avoir été initiée dès la fin du XIIe siècle, du vivant même de son concepteur, l’évêque Maurice de Sully, et parce que les arcatures au droit du premier et du dernier contrefort paraissaient bien primitives à côté de celles des piliers médians et de la balustrade alors en place.

Le contraste entre les deux styles d’arcatures avoisinant aux extrémités était grand à l’évidence, mais rappelons-nous les sculptures du portail central qui présentent aussi, en termes d’exécution, un fort contraste entre les scènes du paradis et celles de l’enfer ; rappelons-nous les statues du Christ et de l’ange aux clous du tympan de ce même portail qui sont d’un style nettement différent de celui de l’ange à la croix, du Saint-Jean et de la Vierge – Viollet-le-Duc reconnaissant lui-même que tous ces éléments disparates étaient bien de la première moitié du XIIIe siècle, et donc exécutés à quelques années d’intervalle seulement.

Mais le célèbre architecte, qui n’a jamais cessé de dénoncer les transformations des maîtres de ce temps-là – « Malheureusement, cette église reçut très-promptement d’importantes modifications qui sont venues en altérer le caractère simple et grandiose » écrit-il au chapitre « Cathédrale » du Dictionnaire raisonné de l’architecture, et encore la même chose mot pour mot dans la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, – a trouvé là, au beau milieu de la façade dans cette balustrade de la galerie de la Vierge, le moyen de « corriger » une atteinte trop flagrante à cette unité de style qui lui était chère jusqu’à l’obsession alors qu’elle n’avait jamais existé, tout simplement parce que les architectes qui s’étaient succédé sur le chantier faisaient chacun à sa manière évoluer les formes tout en respectant ce qui avait été fait par les maîtres précédents.

Ainsi, en toute logique, les piliers extérieurs ont reçu les arcatures qui auraient été celles d’une balustrade qui n’a jamais été construite parce que le maître qui l’avait dessinée est mort en cours de chantier laissant dans les années 1220 la place à un successeur forcément plus « moderne ». Voilà comment deux styles se sont ici côtoyés pendant des siècles avant que Lassus et Viollet-le-Duc, trahissant éhontément leur parole de 1843, vinrent à commettre un crime irréparable contre un patrimoine exceptionnel en mettant en avant de fausses accusations pour justifier l’absurdité de leur geste. Analysons sur la photographie ci-dessous la balustrade actuelle que Viollet-le-Duc a osé déclarer « rétablie ».

La balustrade de la galerie de la Vierge
entre le 1er et le 2e contrefort de la façade occidentale @ P. Machicote (2018). Lassus et Viollet-le-Duc sont portraiturés dans la galerie des rois, respectivement à la 5e et 8e place à partir de la gauche.

Comme l’architecte l’a déclaré, elle a pris pour modèle les arcatures restées en place au droit des contreforts extrêmes, le premier étant celui situé au nord, à gauche du portail de la Vierge dont nous apercevons ici la pointe du gâble. Selon le dessin remis à l’appareilleur, ce dernier a mis en place au droit du 2e pilier, situé à droite de la photographie, une maigre colonnette isolée suivie de deux arcatures beaucoup plus larges que celles du premier pilier qui en comporte cinq : rien n’est moins gracieux que cette réalisation, mais puisque tout cela est « rétabli », nous sommes priés de trouver le résultat parfaitement médiéval.

Il faut signaler ici une chose tout à fait remarquable dont Viollet-le-Duc, pourtant très disert, n’a pas dit un mot, ni personne après lui : à la hauteur de la balustrade, le premier pilier s’élargit vers la droite, c’est à dire vers le côté opposé où il a penché en cours de construction, ce qui fait que les trois arcatures en ressaut au-dessus du premier roi paraissent si excentrées. Si le pilier a été élargi à cette hauteur et dans ce sens, c’est probablement dans le but de redresser par un effet de contrepoids sa dangereuse inclinaison à l’origine des maintes bizarreries qui affectent les trois portails ; ce serait donc là aussi un signe supplémentaire d’une intervention immédiate après le subit affaissement de la tour nord autour de 1220.

De plus, si nous observons attentivement la grande baie géminée à l’arrière de la balustrade, désormais une œuvre du XIXe siècle à son apogée, nous remarquons que la fenêtre de gauche est plus étroite que celle de droite, l’élargissement du premier pilier en étant la cause apparente. Il est étrange que l’odieuse élimination de la balustrade de la galerie de la Vierge n’ait pas scandalisé l’opinion en son temps, pas plus qu’au nôtre où personne ne s’est indigné de ce vandalisme. Victor Hugo lui-même, qui savait si bien tonner contre les démolisseurs de notre patrimoine, et qui était domicilié alors place des Vosges à Paris, n’a pas dit un mot sur ce massacre, ou du moins n’en a pas écrit une ligne.

Le niveau de persuasion de Viollet-le-Duc étant très élevé, l’écrivain aura été berné par l’architecte avec lequel il garda de bons rapports, même après son retour d’exil à la chute du Second Empire, alors que la cathédrale était certes enfin restaurée mais outrageusement transformée. En 1844, l’éditeur Perrotin montrait dans le frontispice du Notre‑Dame de Paris de Victor Hugo les principaux personnages du roman avec un Quasimodo songeur appuyé sur la balustrade d’origine au-dessus de la galerie des rois encore vide, mais romantiquement ouverte sur un paysage où se distingue dans le lointain le gibet de Montfaucon. À peine trois ans plus tard, la balustrade de la galerie de la Vierge serait éliminée. Mais de quelle façon l’a-t-elle été ? 

Balustrade de Notre-Dame
Frontispice de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, Perrotin, 1844.

Peut-on croire qu’un tel chef-d’œuvre à la modénature la plus exquise, qui était à l’évidence l’une des plus belles parures de la façade de Notre-Dame de Paris, ait pu finir en gravats sous la pioche de stupides démolisseurs ? Il y a aujourd’hui à quelques mètres de la cathédrale, dans le square René-Viviani qui longe l’église Saint-Julien-le-Pauvre, une balustrade gothique. Sur place, rien n’indique d’où elle provient, mais on peut imaginer que ce beau morceau a été détaché d’une des nombreuses églises détruites sous la Révolution ou lors des grands travaux du baron Haussmann.

Quand le square a été créé en 1928 à l’emplacement d’une annexe de l’ancien Hôtel-Dieu, la balustrade et d’autres menus vestiges de monuments gothiques, dont certains proviendraient de Notre‑Dame, ont été déposés là dans un but ornemental. Dès lors, il est permis de penser que la balustrade de la galerie de la Vierge de Notre-Dame de Paris, après avoir séjourné quelque temps dans un dépôt lapidaire, a été volée et vendue à des particuliers car nul n’a retrouvé sa trace dans une collection publique.

Un jour, peut-être, la découvrira-t-on encastrée dans une villa de la Côte d’Azur ou clôturant un bassin dans un jardin de Californie. On peut toujours rêver.

Balustrade gothique
Balustrade gothique déposée au square René-Viviani, Paris Ve arrondissement.

Philippe Machicote
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Par Philippe Machicote Rubrique(s) : Chroniques de Philippe Machicote

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