
Le paysage d’Al Ula n’est pas un désert de dunes romantiques. C’est un paysage colossal, une scène de géants de grès, de canyons et de rochers sculptés par la nature. Une démesure inoubliable, un opéra écrit par la nature – entre violences et envoûtements – qui suscite bien plus que de l’admiration. Visite.
Depuis quelques années, cette région d’Arabie saoudite dont le monde découvre à peine l’histoire et les splendeurs naturelles s’est transformée en un terrain d’influences diplomatiques entre les puissances occidentales où chacun tente d’avancer ses pions, à travers des accords culturels, touristiques et économiques. Deux joueurs au coude à coude avancent en rangs serrés – la France et le Royaume-Uni. C’est la course à l’échalote… et le temps presse… gare à celui qui finira par l’avaler tout rond (1)…
Il y aura pour une fois beaucoup de chiffres dans cet état des lieux. Il faudra nous pardonner. Des chiffres comme des rêves d’enfants éblouis, comme des bulles de savons si fragiles, avec des millions de dollars enfermés dedans…
Chronologie d’une histoire pressée
2017 – La ‘Royal Commission for Al Ula’ (RCU) est fondée par décret royal pour piloter la transformation de cette région au potentiel archéologique encore vierge et y développer un tourisme culturel. L’ambition : révéler l’oasis d’Al Ula au monde comme paysage archéologique, en s’appuyant sur les traces d’habitat de plus de 200 000 ans, du Néolithique aux périodes nabatéenne, romaine, et islamique.
L’endroit est simplement, naturellement sublime. Les fouilles commencent vers 2000, le récit se construit en trois piliers narratifs : Hegra la grande ville nabatéenne célèbre pour ses tombeaux ; Dadan, située sur les routes caravanières de l’encens, ancienne cité-oasis et capitale politique et religieuse au premier millénaire avant notre ère ; et Jabal Ikmah toute proche dont la « bibliothèque à ciel ouvert » – des roches gravées remontant au premier millénaire avant notre ère (2) – documente économie, religion, et organisation sociale, une merveille accessible au public et un témoignage extraordinairement émouvant.
Hegra revendique 111 tombes « monumentales » répertoriées, taillées dans du grès, incluant des tombes rupestres ou de petite taille… mais dont la plupart – trop fragiles ou en cours d’études – ne sont pas visibles dans le circuit touristique mis en place et imposé, en bus ou voiturettes, et très étroitement encadré en quatre arrêts.

L’euphorie
« C’est le fruit de la volonté du prince héritier de mettre en avant, dans la relation franco-saoudienne, l’expertise française en matière de développement culturel », précise le rapport sur le site du Sénat.
2018 – L’agence Française pour le Développement d’Al Ula (AFALULA) (3), bras opérationnel français du projet Al Ula, naît donc d’un accord gouvernemental – pour dix ans (4) – entre Français et Saoudiens, signé par Jean-Yves Le Drian alors ministre des Affaires étrangères, aujourd’hui président d’AFALULA. AFALULA est de droit français mais financée à 100 % par des fonds saoudiens – 30 millions d’euros à l’origine. La France censée devenir le partenaire privilégié de la RCU, apportera son expertise sur des terrains aussi vastes que… architecture, archéologie, muséographie, infrastructures, tourisme durable, mais aussi artisanat et économie locale, transfert de technologie et apport de savoir-faire. Depuis 2019, selon le site officiel de la RCU, 170 contrats pour 200 m de $ ont été signés. Le rapport du Sénat comptabilise, lui, 346 contrats déjà signés par 203 entreprises privées et acteurs publics français, (mis à jour en octobre 2024). Prudence requise avec les chiffres – à chacun les siens…
Oasis ancienne, carrefour nabatéen, territoire vierge, Al Ula devient soudain laboratoire et objet de fantasme. Les signatures et les dates s’enchaînent avec les promesses en dollars.
Le processus touristique censé offrir patrimoine, culture, nature et hospitalité haut de gamme est enclenché à grande échelle tandis que de nombreuses zones archéologiques sont en phase d’exploration. La connaissance scientifique et les diagnostics de conservation sont toujours en cours. Vite. Trop vite…
2021- Un nouvel accord est signé pour la création de la Villa Hegra, véritable complexe culturel et résidence d’artistes : un projet de 24 000 m² présenté comme une future Villa Médicis et, selon les architectes Lacaton et Vassal, un « pont » entre la vieille ville et l’oasis agricole. Ouverture en 2026.
2023 – Le Centre Pompidou confirme un accord pour « accompagner la valorisation et le développement des espaces culturels, artistiques et créatifs à Al Ula », et un second accord pour le développement du futur musée prévu en 2027.
Thales signe un « Strategic Security Integration Project » avec la RCU pour 159 millions de SAR (monnaie saoudienne, environ 36 M€). France Alstom signe un contrat de fourniture d’un système de tramway pour Al Ula à 547 millions de dollars…
Des noms et des marques prestigieuses, de Jean Nouvel à Ducasse sans transition, sauf pour le stop chez Cartier… À fond dans le branding, il ne manque pas même les influenceuses – déjà en poste dans les resorts alentour…

La désillusion
La France n’est cependant pas seule dans cette course effrénée… Le rapport du Sénat (il faut manier les informations avec précaution dans une situation dont les certitudes pourraient se révéler… précaires…) relate une version moins rose entre exigences, fonds promis non versés, et… oups… concurrence sévère.
Pendant ce temps le budget AFALULA a été multiplié par deux. Audit, réorganisation, rationalisation. Panique à bord. Il y avait urgence …
Pendant ce temps nos amis britanniques…
2018-2025 – Premier accord bilatéral avec le Royaume Uni, suivis de nombreux partenariats avec les institutions britanniques – Department for Culture, Media and Sport, British Council, National Archives. Plusieurs agences britanniques ou anglo-saxonnes sont mobilisées via la RCU… Asif Khan, architecte britannique est retenu pour le musée de la Route de l’Encens. Buro Happold + Hopkins Architectes pour le nouveau siège de la RCU à Al Ula annoncé en 2024 ; AlUla Framework Plan pour Buro Happold (développement durable du territoire) et Prior + Partners (pour la light touch » du paysage), initié en 2019. Un Design Center pour Hopkins Architects, un « Plan directeur de tutelle » pour le district de l’oasis culturelle par Prior & Partners, initié en 2021… Liste non exhaustive compte tenu de l’opacité contractuelle…
Pendant ce temps… « Vision 2030 » … s’approche à grands pas. Tous ces projets s’inscrivent dans la stratégie saoudienne de réduction de la dépendance au pétrole, de développement des secteurs non pétroliers et valorisation du patrimoine culturel et touristique.
Ainsi fleurissent resorts (5), instituts et musées (6) à venir ou encore vides. Al Ula n’est déjà plus tout à fait vierge. Ajouter 5 000 chambres dans des formats variés – écolodges, hôtels… y compris ‘’canyon farms’’ sculptées dans le grès… sans oublier le projet de géant et néanmoins contesté de Jean Nouvel à Sharaan, censé célébrer l’âme nabatéenne et la géologie millénaire en creusant à même la roche à coups de bulldozer une quarantaine de suites, un spa, un centre sportif, un club enfant, un restaurant et un ascenseur vitré. Oh my god… Silence. Chantier fermé sous haute protection. Plus rien ne filtre.
Le rapport Unesco-Sorbonne 2014 (7) soulignait que le développement touristique de la région dépend de la capacité à assurer la parfaite conservation des vestiges archéologiques…
La marque Expérience Al Ula est portée par la RCU. On peut choisir entre le désert construit, de ‘resort’ à ‘desert camp’, avec toutes sortes de réjouissances comme activités, bien-être, festivals, concerts, évènements sportifs. « Évènements spéciaux pour tous les goûts » …

Le temps n’est peut-être pas si loin où le Prophète aurait enjoint les fidèles de ne pas pénétrer dans les ruines d’Hegra, sauf en pleurant, et où Al Ula était décrite comme « l’un des lieux les plus maudits de l’histoire islamique… »
Tina Bloch
* Lire aussi nos chroniques Voyage à Al Ula, ancienne cité interdite bientôt ouverte aux touristes (2021) et Retour à Al Ula, le calme du désert avant la cohue touristique (2022)
(1) Au Moyen Âge, des hommes se livraient à une course à pied ou à cheval dans laquelle les participants devaient tenir un oignon dans la bouche…
(2) Les premières études épigraphiques et relevés scientifiques datent de la seconde moitié du XXe siècle, mais n’a été mis en lumière que autour de 2020 grâce à la RCU et son inscription au registre de l’Unesco en 2023.
(3) L’agence AFALULA est d’abord présidée par Gérard Mestrallet – ex-PDG d’Engie. Jean-Yves Le Drian, ancien ministre de la Défense puis des Affaires Étrangères lui succède en 2023.
(4) Source : site du Sénat
(5) Les « resorts » sont des complexes hôteliers ou villages de vacances avec expérience complète de loisirs, spa, piscine, sports, etc.
(6) Design Space ALUla par le studio Gio Forma, en acier corten, verre et béton poli. Patrimoine du cheval arabe, à venir. Musée de la Route de l’Encens par Azif Khan, à venir. Musée d’Art contemporain par Lina Ghotmeh à venir…
(7) La Chaire UNESCO-« Culture, tourisme et développement » a été créée en 1998 par l’UniversitéParis1-Pantheon-Sorbonne en coopération avec l’Unesco au sein de l’Institut de Recherches et études supérieures du Tourime (IREST).