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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Chronique d’Outre-Manche > Architecture animale verticale en cinq étapes

Architecture animale verticale en cinq étapes

13 octobre 2026

 Architecture animale verticale
Candelabra, un évent hydrothermal « fumeur noir » situé à une profondeur de 3 300 m dans la dorsale médio-atlantique @MARUM − Zentrum für Marine Umweltwissenschaften, Universität Bremen (2019)

L’année prochaine sera probablement la plus chaude jamais enregistrée. Les termites s’en sortiront bien. Voyage au cœur de l’architecture verticale des animaux. Chroniques d’Outre-Manche.

Les animaux, dont nous sommes, sont définis au sens large comme des espèces multicellulaires mobiles qui se développent à partir d’embryons, se nourrissent de matières organiques trouvées dans leur environnement et traitent les informations sensorielles via un système nerveux. Mais, ici, il ne sera pas question de nous mais des autres. Nous ferons cinq escales, allant de structures vieilles de plusieurs millions d’années à une réalisation achevée cette année. À chaque étape, nous examinerons les leçons que ces exemples nous offrent pour la conception de l’habitat humain.

Les sources hydrothermales se forment là où de l’eau surchauffée, provenant des profondeurs de la Terre, jaillit à travers le plancher océanique. Au contact de l’eau froide, des minéraux précipitent et forment des cheminées pouvant atteindre 60 mètres de hauteur. Elles ressemblent à des stalagmites géantes et tourmentées, se ramifiant parfois vers le haut et restant en éruption constante, à l’instar d’un volcan. La vie pourrait être apparue au niveau de ces sources il y a environ 4 milliards d’années, bien que la question reste débattue. Aujourd’hui, elles abritent des écosystèmes symbiotiques complexes et riches en faune, notamment des escargots, des crabes, des homards, des poissons et des anguilles. Les bactéries constituent la base de leur chaîne alimentaire. Tout ce monde vit dans une obscurité totale mais, si l’on braque une lumière, les créatures les plus saisissantes qui apparaissent sont des vers tubicoles géants fixés à la roche ; ils peuvent atteindre deux mètres de long et possèdent des panaches rouges gorgés d’hémoglobine.

La géophysique et la chimie sont les architectes des sources hydrothermales, dont la structure se déploie de manière verticale et chaotique. Quel message adressent-elles aux architectes humains ? Premièrement, que la pierre est un matériau structurel pouvant être utilisé in situ plutôt que d’être extrait, transporté et taillé. Nous avons oublié la longue histoire de l’architecture taillée directement dans la roche, à l’instar du « Cliff Palace » et de ses 23 pièces situé dans le parc national de Mesa Verde (Colorado), construit par des Amérindiens il y a huit siècles. Deuxièmement, elles suggèrent que les architectes pourraient concevoir les bâtiments comme des systèmes multi-espèces. Il est certes louable d’intégrer des plantes favorables aux abeilles ou des arbres en toiture, mais que se passerait-il si l’approche conceptuelle descendait jusqu’à l’échelle des bactéries et se fondait sur les interconnexions entre tous les êtres, humains inclus ? Cela peut sembler insensé, mais c’est précisément ce que proposent Mark Wigley et Beatriz Colomina dans leur ouvrage We the Bacteria – Notes towards Biotic Architecture, qui fait également l’objet d’une exposition à Anvers* jusqu’au 31 janvier 2027.

Notre deuxième étape nous mène aux termitières. Les termites se nourrissent de matières végétales mortes ou en décomposition ; elles agissent de manière collective et vivent en colonies pouvant compter des millions d’individus. Leur intelligence en essaim donne naissance à de véritables architectures. On trouve des labyrinthes souterrains ainsi que des galeries protectrices qui s’élèvent au-dessus du sol, par exemple dans les arbres, pour y abriter les nids. Ils édifient également des termitières à l’organisation spatiale interne complexe. Certaines s’élèvent à la verticale, telles des tours déchiquetées et dépourvues de fenêtres, atteignant jusqu’à neuf mètres de hauteur. Il s’agit peut-être des constructions non humaines les plus complexes sur Terre.

Architecture animale verticale
Termitières « Cathédrale » dans le Territoire du Nord, Australie @Ray Norris

Les termitières sont édifiées à partir d’un mélange de terre, d’excréments et de leur propre salive, pour ensuite durcir rapidement. Cette forme d’architecture terrestre, qui semble venue d’un autre monde, a perfectionné la manière dont des structures closes régulent leur environnement interne, notamment grâce à une ventilation canalisée par une cheminée centrale ainsi qu’à des parois et des conduits extérieurs perméables aux gaz. Les termites jouissent d’un confort thermique constant à l’intérieur, quelles que soient les conditions extérieures – soleil de plomb, nuits glaciales ou intempéries – tout en réagissant promptement pour réparer la structure en cas de dommage. Ces techniques architecturales, dignes des maisons passives, sont le fruit de millions d’années de savoir collectif accumulé. Une grande partie de l’humanité pourrait survivre à l’urgence climatique si nous construisions comme les termites. Il ne nous resterait plus qu’à ajouter les fenêtres.

Notre troisième étape nous amène à l’architecture humaine et plus précisément aux bâtiments conçus pour les dinosaures. Certes, ils ont été presque entièrement décimés par l’impact de l’astéroïde de Chicxulub il y a 66 millions d’années, mais des dinosaures volants à plumes ont survécu. Nous les appelons oiseaux. Le pigeon s’est révélé particulièrement utile à l’humanité pour sa viande et ses déjections qui fournissaient engrais et ingrédients pour la poudre à canon tandis qu’il servait également à livrer messages et petits colis. Les premiers pigeonniers, structures destinées à abriter les pigeons, auraient été construits en Égypte il y a cinq millénaires. L’Empire romain a construit des « columbaria », des pigeonniers ronds percés de petites ouvertures à claire-voie pour permettre aux oiseaux d’y accéder. Les pigeonniers qui se sont répandus dans l’Europe médiévale étaient de conception fonctionnelle, généralement de forme circulaire avec un toit conique s’ils étaient construits en pierre, ou de forme carrée avec un toit à pignon.

Architecture animale verticale
(De gauche à droite) (a) Pigeonnier à Woodstock, comté de Kilkenny, Irlande @ Sheila (1988) ; (b) Tour à pigeons à Maybod, Iran @iransafar.co ; (c) Pigeonnier « Pombal » à Brasilia (Oscar Niemeyer, 1961) @Eric Gaba

Sous la dynastie perse des Séfévides, aux XVe et XVIe siècles, l’architecture des pigeonniers a connu un véritable essor créatif. Érigées en briques de terre crue selon une structure de cylindres concentriques, parfois regroupés entre eux, ces tours offraient des intérieurs spectaculaires, jalonnés d’innombrables niches aménagées dans les parois. De la paille y était incorporée pour l’isolation, ainsi que du sel pour absorber l’humidité. Parmi les éléments décoratifs distinctifs figuraient des bandes horizontales rouges et des « muqarnas » (motifs complexes en alvéoles concaves) disposés sous les débords de toiture. Il en subsiste des centaines en Iran, notamment la tour monumentale de Mardavij à Ispahan (haute de 18 mètres), capable d’accueillir 15 000 oiseaux. En Europe, les pigeonniers destinés aux propriétaires terriens ont également fait l’objet de recherches esthétiques ; des architectes comme Palladio les ont intégrés à la conception de domaines ruraux. Plus récemment, au milieu des bâtiments publics monumentaux et modernistes de la place des Trois Pouvoirs à Brasilia, se dresse le « Pombal » (1961) : un pigeonnier en béton de 20 mètres de haut, œuvre d’Oscar Niemeyer, dont la structure intérieure laisse apparaître les étagères de nidification.

L’exemple perse démontre que toute typologie peut s’affranchir d’une conception générique pour atteindre le sublime ; par ailleurs, à l’instar du « Pombal », ces pigeonniers rappellent aux architectes l’intérêt de privilégier des matériaux locaux et naturels.

Direction Ezhou, dans la province du Hubei, où des porcs disposent d’un nouveau foyer, du moins jusqu’à ce qu’ils soient abattus pour leur viande. On a beaucoup parlé de l’élevage porcin vertical de 26 étages inauguré en 2022, mais l’essentiel est ceci : pour répondre à l’appétit immense et croissant de la Chine pour la viande de porc, la société Zhongxin Kaiwei Modern Animal Husbandry a conçu et construit une ferme verticale de 800 000 m². Celle-ci se compose de deux blocs rectilignes identiques, longs de 200 mètres et hauts de 70 mètres, affichant une capacité de production annuelle combinée de 1,2 million de porcs.

Dès 2001, le projet « Pig City » du cabinet néerlandais MVRDV envisageait des tours d’élevage de 622 mètres de haut pour satisfaire la demande néerlandaise en porc ; toutefois, l’installation d’Ezhou relève d’une initiative opportuniste du groupe de construction en béton Zhongxin Kaiwei, visant à diversifier ses activités après que l’épidémie de grippe porcine de 2018 a décimé la moitié du cheptel chinois. Une vague de projets d’élevages porcins verticaux a suivi à travers la Chine, promettant une biosécurité renforcée et une maximisation des revenus par mètre carré de terrain. La plupart de ces installations ressemblent à celle d’Ezhou, mais ne comptent que 6 à 12 étages. Il est estimé qu’environ 2 000 d’entre elles sont aujourd’hui opérationnelles.

Architecture animale verticale
La ferme porcine de la Zhongxin Kaiwei Modern Animal Husbandry Company à Ezhou, en Chine. @Xinhua

L’élevage porcin d’Ezhou a peut-être l’allure d’un « mikrorayon » – ces grands ensembles de logements sociaux russes de l’ère Brejnev – mais son intérieur est à la pointe de la technologie. L’alimentation, la gestion des déchets et la régulation du climat intérieur sont automatisées ; le biogaz est récupéré et un système bas carbone stérilise les eaux usées. Les employés doivent se soumettre à un protocole de désinfection de plus de trente minutes avant d’accéder aux vingt-trois étages occupés par les porcs.

L’élevage industriel soulève de graves problèmes, notamment en ce qui concerne le bien-être animal, l’impact sur les petites exploitations et la pollution des écosystèmes locaux par les effluents. Malheureusement, l’humanité n’est pas prête à affronter la question fondamentale : pourquoi diable consommons-nous des animaux ? Si la planète entière cessait de consommer de la viande rouge, les émissions de gaz à effet de serre liées à l’alimentation chuteraient de 60 %, selon l’Oxford Martin School. Certes, ce sont les bovins et la filière laitière qui sont à l’origine de la majeure partie des émissions agricoles mais les porcs sont, eux aussi, des animaux sociaux dotés d’une grande intelligence et d’une conscience de soi, capables de résoudre des problèmes. Chaque individu possède sa propre personnalité et garde en mémoire les autres, humains compris. Nous mangeons nos amis.

Notre dernière étape réserve un accueil plus chaleureux à ses nombreux visiteurs et hôtes. À Honeygar Farm, dans les tourbières du Somerset (Angleterre), l’agence locale Pearce+ a conçu et construit une structure à usage mixte organisée verticalement, réalisée presque entièrement à partir de matériaux de récupération et de réemploi.

Haute de 3,5 mètres, la « Wildlife Tower » (tour de la faune sauvage) accueille chauves-souris, oiseaux, insectes, amphibiens et bien d’autres espèces. Ses trois socles de pierre s’élèvent depuis une dépression souvent gorgée d’eau, invitant les petits animaux à se réfugier dans ses fissures, trous et interstices. Le volume principal, de forme trapézoïdale et réalisé en mélèze de récupération, repose sur une structure élancée en tubes d’acier. Des planches en porte-à-faux forment des perchoirs pour les oiseaux, tandis que des ouvertures situées dans la partie supérieure, aux formes adaptées aux crécerelles ainsi qu’à diverses espèces de chouettes, de hiboux et de chauves-souris, donnent accès à des nichoirs intérieurs. Des tôles d’acier ondulé de récupération protègent une façade des vents dominants et constituent la toiture en surplomb.

Architecture animale verticale
Somerset Wildlife Tower (Pearce+, 2026) @Samuel Bray

Comme en témoignent les pigeonniers, l’architecture destinée aux oiseaux remonte à des millénaires, tandis que les hôtels à insectes constituent une typologie apparue au XXe siècle dans les fermes et les forêts pour favoriser les pollinisateurs. La « Wildlife Tower » intègre ces deux éléments tout en recréant un milieu rappelant les zones humides : une véritable oasis propice au réensauvagement. De toutes les étapes de notre périple, cette tour est la seule structure conçue par l’homme qui place la nature au premier plan.

Nous avons exploré des habitats naturels riches en biodiversité au fond des océans jusqu’à l’agriculture industrielle en monoculture, pratiquée dans d’immenses bâtiments en béton bardés de technologies « intelligentes ». Parallèlement, l’année prochaine sera probablement la plus chaude jamais enregistrée, sous l’effet du changement climatique d’origine humaine qui amplifie le phénomène El Niño. Nous ne sommes qu’à quelques décennies, voire quelques années, de voir de vastes régions de notre planète devenir inhabitables et nos systèmes alimentaires mondiaux s’effondrer.

Les termites s’en sortiront bien et des oiseaux survivront, tout comme ils l’ont fait après l’impact de Chicxulub. Mais la plupart d’entre nous appartiendront au passé si nous ne commençons pas à bâtir nos habitats en pensant à un avenir partagé entre de multiples espèces. Ces tours pour la faune peuvent nous montrer la voie.

Herbert Wright
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* https://www.vai.be/en/agenda-expos-en-programma/opening-we-the-bacteria

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