
Une impasse de l’est londonien est bordée de clôtures métalliques et d’une végétation sauvage. Lorsqu’un avion décolle de la piste située presque à côté, le bruit est si assourdissant qu’il faut interrompre toute conversation. Mais cette année, au bout de cette rue, une nouvelle installation appelée Tipping Point East (TPE) a commencé à transformer un vaste débat en actions concrètes. Chronique d’Outre-Manche.
Ce débat porte sur le traitement des déchets issus de la construction, des travaux d’excavation et de la démolition, qui représentent 62 % des déchets du Royaume-Uni, selon le gouvernement britannique. La majeure partie est valorisée et transformée en granulats mais la solution la plus circulaire consiste à réutiliser ces matériaux dans de nouvelles constructions, réduisant ainsi la demande de matériaux neufs et les émissions de carbone. L’économie circulaire – l’élimination des déchets par le recyclage et la réutilisation – est devenue essentielle pour atténuer l’impact de l’Anthropocène sur notre planète. Elle contribue également à renforcer la solidarité et la justice sociale.
TPE est le premier pôle de construction circulaire du Royaume-Uni. Soutenu par le maire de Londres, Sadiq Khan, et la municipalité de Newham, il ambitionne de devenir le plus grand d’Europe. Trois agences de conception-construction à but non lucratif se sont associées pour le concrétiser : Yes Make, dont l’activité s’étend de l’évaluation des matériaux en vue de leur réutilisation à la collaboration avec les architectes sur la conception (« les architectes manquent généralement d’expérience pratique », souligne son fondateur, Joel De Mowbray) – puis la construction. L’agence gère également les problématiques liées à la conformité et à l’assurance, et leurs projets ont permis de régénérer des espaces publics à travers Londres.
Le collectif RESOLVE a collaboré avec des institutions culturelles dans toute l’Europe (dont le Palais de Tokyo à Paris) et, comme l’explique son directeur, Seth Scafe-Smith, « notre ambition est de donner accès aux matériaux et aux connaissances ». Surtout, « nous disposons de réseaux de matériaux, ce qui nous permet de partager les modalités de mise en place de cette plateforme (TPE) », souligne-t-il.
Le troisième partenaire est Material Cultures, une organisation qui travaille avec des biomatériaux, mène des recherches et promeut une construction adaptée à un avenir décarboné. Elle perçoit le lien entre les bâtiments et l’extraction incessante des ressources naturelles, et remet en question les systèmes de l’industrie de la construction, de la technologie aux chaînes d’approvisionnement en passant par la réglementation. « Ce ne sont pas seulement les plombiers, mais aussi les économistes de la construction qui ont besoin d’être sensibilisés », indique Summer Islam, l’un des fondateurs.
Intéressons-nous au site. Le quartier de Silvertown, à Newham, est situé entre la Tamise et les vastes Royal Docks, fermés en 1981. Depuis, de nouvelles infrastructures de transport et un développement résidentiel axé sur le marché ont transformé le paysage. Pour autant les friches industrielles y sont encore très présentes et l’exclusion sociale persiste. Sous l’impulsion de la maire Rokhsana Fiaz, Newham a lancé son plan de « Transition juste » en 2023, fondé sur les principes suivants : accroître l’équité sociale, réduire les émissions de gaz à effet de serre et adapter son territoire aux enjeux climatiques futurs. TPE s’inscrit pleinement dans ce plan et constitue le premier élément du Village de l’économie circulaire. Pour l’instant, l’entreprise opère temporairement dans des locaux de 20 000 m² loués à la Greater London Authority, dirigée par Khan, pour une durée de cinq ans. Durant cette période, elle vise à éviter l’enfouissement de 950 tonnes de déchets.

Le premier bâtiment de Tipping Point East est un ancien entrepôt banal en briques rouges, bas et percé de puits de lumière parallèles. Il mesure environ 40 mètres de long et presque la moitié de large. Il a été réaménagé avec une nouvelle structure de bureaux sur deux niveaux, construite en CLT recyclé. Autour d’un grand espace central pouvant accueillir des événements tels que des réunions communautaires, se trouvent des ateliers et des réserves. Le site est encore en travaux : une liste de tâches sur un tableau blanc, au début du mois, comportait encore des éléments comme « découper de l’acrylique pour le toit » et « installer des faux plafonds ».
Un hangar adjacent, dont la peinture blanche extérieure s’écaille, est légèrement plus grand. Perpendiculaire au bâtiment en briques, il possède des portes sectionnelles en acier suffisamment larges pour permettre les manœuvres de véhicules. Les deux bâtiments donnent sur une grande cour où les matériaux usagés, tels que le bois, les vitrages, les matériaux d’isolation, les luminaires et les équipements sanitaires, peuvent être stockés et mis en quarantaine en vue de leur inspection. De Mowbray évoque la valorisation des matériaux de récupération et cite l’exemple d’un nouveau bâtiment de deux étages où 145 000 livres (environ 170 000 €) de coûts de construction ont été économisés grâce au réemploi des matériaux. Le défi, dit-il, est de se conformer à la réglementation.

En quoi le projet TPE profite-t-il à la communauté ? Il favorise les techniques de construction à faible émission de carbone pour la réalisation de milliers de nouveaux logements autour des Royal Docks, dont 30 % seront des logements sociaux. Il permettra de former et d’acquérir des compétences – le programme RESOLVE s’adresse particulièrement aux jeunes et aux personnes sous-représentées. Ces personnes seront prêtes pour les nouveaux emplois verts que la transition écologique crée déjà. Enfin, et surtout, il contribuera à enrayer la dégradation de notre planète.
La construction circulaire n’est pas nouvelle – des églises médiévales et des remparts construits avec des pierres et des briques provenant de ruines romaines sont disséminés à travers l’Angleterre, par exemple – mais elle était autrefois opportuniste et avec l’industrialisation de la production de matériaux, nous l’avons oubliée. Aujourd’hui, l’urgence climatique en fait une nécessité. Un autre aspect fait écho au passé : les savoir-faire transmis de génération en génération se sont estompés dans nos environnements de travail technologiques, de plus en plus axés sur les algorithmes. Les compétences techniques doivent suivre le rythme des mises à jour constantes des systèmes et maîtriser de nouveaux outils, mais les compétences de pratiques environnementales sont éternelles. Elles procurent aux gens un sentiment de fierté et un but, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour l’avenir commun.

L’économie circulaire est une tendance internationale, mais comme le souligne Akil Scafe-Smith, également directeur de RESOLVE, dans le secteur de la construction, « Londres a une dizaine d’années de retard. Nous essayons de rattraper notre retard ». TPE est bien positionnée pour mener ce changement, et son nom est tout à fait approprié. En anglais, « tipping point » peut désigner un lieu où l’on peut déverser de gros volumes de déchets, mais aussi le moment où le rythme du changement atteint un niveau tel qu’un système bascule automatiquement vers une dynamique différente, par exemple dans les écosystèmes naturels où la pression du changement climatique d’origine humaine les a menés au bord de l’effondrement.
Le grand tournant que TPE vise à franchir est de transformer le débat sur la construction en actions concrètes et de faire évoluer les mentalités au sein du secteur.
Herbert Wright
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