
Plus de 40 bases antarctiques restent occupées toute l’année, dont la station de recherche britannique Rothera qui abrite désormais Discovery, un nouveau bâtiment ultramoderne conçu par le cabinet Hugh Broughton Architects. Découverte. Chronique d’Outre-Manche.
Vous trouvez février sombre et déprimant ? Ce n’est rien comparé à février en Antarctique, lorsque l’« été » de l’hémisphère sud s’achève et que les conditions sont si extrêmes que la quasi-totalité des 5 000 personnes travaillant temporairement dans les stations scientifiques commencent à rentrer chez elles.
Des nuances de bleu éphémères dans le ciel et la glace contrastent avec le paysage blanc et gris de l’île Adélaïde, près de la péninsule Antarctique. Désormais, une vaste structure intensifie ce bleu, d’une teinte que l’architecte Hugh Broughton nomme « bleu Discovery ». Il la baptise ainsi en référence au grand bâtiment rectangulaire Discovery que le cabinet Hugh Broughton Architects a conçu pour le British Antarctic Survey (BAS) à la station de recherche Rothera, à 1 800 km au sud de la pointe de l’Amérique du Sud. Ce bâtiment aérodynamique et multifonctionnel représente la dernière avancée dans le domaine en constante évolution de l’architecture habitable pour l’environnement le plus hostile de notre planète, où les températures peuvent chuter bien en dessous de celles de Mars.

Avant d’explorer le Discovery Building, revenons sur l’évolution de l’architecture antarctique. La première base permanente, Omond House, était une structure en pierre sèche et en bois de 36 m², dotée de deux fenêtres, construite par l’expédition antarctique écossaise sur les îles Orcades du Sud, un archipel isolé, en 1903. Ce n’est que dans les années 1950 que des bases furent construites sur le continent antarctique et ses îles adjacentes ; elles se composaient alors de cabanes en bois préfabriquées et de bâtiments modulaires à ossature métallique.
Une coopération scientifique internationale sans précédent a entraîné une explosion d’activités antarctiques lors de l’Année géophysique internationale 1957-1958, qui s’est concentrée sur des domaines allant de la physique de la haute altitude aux océans et aux glaciers. De nouvelles bases ont proliféré, à commencer par celles construites sur la côte en 1956, comme la base française Dumont d’Urville, puis celles construites profondément à l’intérieur des terres l’année suivante : Amundsen-Scott aux États-Unis, au pôle Sud même, et Vostok, en Union soviétique, à l’endroit le plus froid de la planète. Aujourd’hui, plus de 40 stations antarctiques, gérées par 21 pays, sont habitables toute l’année. D’autres bases ne sont toutefois occupées que durant l’été austral.
Peu de vestiges des anciennes constructions antarctiques subsistent en raison de l’environnement extrêmement hostile. Le vent y est un ennemi redoutable, accumulant la neige derrière tout ce qu’il rencontre. « Si la neige s’accumule contre un bâtiment, elle peut geler par temps froid et endommager sa structure », explique Hugh Broughton. C’est pourquoi on distingue deux types de bâtiments : ceux construits au niveau du sol et ceux surélevés. Comme l’explique Broughton, « lorsqu’un bâtiment est surélevé, le vent le comprime et s’engouffre sous la structure. Cela contribue à dégager la neige et à éviter la formation de congères contre le bâtiment ».

La conception primée de Broughton pour les huit volumes reliés de la station Halley VI (2013) du BAS évoque un train sur pattes, dont les pieds sont des skis, car l’ensemble de la structure doit être déplacé au gré des mouvements de la barrière de glace de Brunt sur laquelle elle repose. La station espagnole Juan Carlos 1 et la station australienne Davis (2022), ainsi que la base néo-zélandaise Scott en cours de réaménagement, sont toutes conçues par Hugh Broughton et surélevées, mais ne sont pas mobiles. « Extrêmement novateurs », selon lui, sont les bâtiments cylindriques reliés (2013) conçus par Patrice Godon pour la station franco-italienne Concordia, située au Dôme C sur le plateau antarctique. Ses pieds hydrauliques indépendants permettent de la surélever pour la maintenir au-dessus de la neige qui s’accumule.

Mais le bâtiment Discovery devait être construit au sol en raison du va-et-vient des véhicules, et comme nous le verrons, il résiste au vent et à la neige d’une manière inédite. Il domine l’ensemble des bâtiments plus anciens de la station de recherche Rothera, regroupant les différentes fonctions de neuf d’entre eux, qui sont en cours de démantèlement et de recyclage au Royaume-Uni. Comme l’explique Hugh Broughton : « L’architecture antarctique primitive prévoyait un bâtiment par fonction : un bâtiment pour la science, un bâtiment pour l’énergie, un bâtiment pour l’eau. Mais il fallait ensuite les relier par des réseaux extérieurs extrêmement difficiles à entretenir ». Aujourd’hui, ajoute-t-il, « on observe une forte tendance à la multifonctionnalité, afin de réduire l’empreinte environnementale, d’améliorer l’efficacité opérationnelle et de diminuer la consommation d’énergie ».
L’une de ces fonctions est de gérer les mouvements des navires et des aéronefs à destination de Rothera. Une tour de contrôle, culminant à 16 mètres, émerge du toit incliné du bâtiment. Discovery devrait ainsi devenir le plus haut bâtiment d’Antarctique, dépassant les 15 mètres de hauteur des cylindres de Concordia et des bâtiments de préparation des ballons de longue durée de la station américaine McMurdo.

Le bâtiment Discovery, de deux étages et d’une superficie de 4 500 m², présente un plan rectangulaire et repose sur un sol de gravier concassé et compacté. Selon l’architecte, ce sol « permet l’infiltration de l’eau de fonte, l’empêchant ainsi de geler comme ce serait le cas dans un contexte de pergélisol classique ». La dalle de béton et les fondations sont isolées du sol par une isolation thermique épaisse. Un revêtement en panneaux composites bleus et un triple vitrage assurent l’isolation du bâtiment. À l’intérieur, le rez-de-chaussée abrite des réserves, des ateliers, un mur d’escalade se prolongeant au premier étage et un centre médical mais la pièce maîtresse est la salle de préparation des expéditions de terrain. « Autrefois, une grande partie des recherches scientifiques étaient menées à l’intérieur de la station, alors qu’aujourd’hui, une part importante se déroule très loin des côtes », souligne-t-il.
Les scientifiques seront transportés en véhicules, ou plus probablement en avion, au cœur du terrain pour des activités telles que l’étude des carottes de glace ou des colonies de manchots. À l’étage se trouvent des bureaux, des espaces de détente et des puits de lumière qui apportent la lumière naturelle. Ces espaces sont caractérisés par des couleurs vives, qui ont un impact psychologique important. Pour Halley VI, Hugh Broughton a collaboré avec la psychologue des couleurs Angela Wright, et sa palette printanière a été réutilisée à Discovery. Fait intéressant, pour la station australienne Davis, une palette différente a été choisie, reflétant « une relation différente avec la nature », commente Broughton. « Peut-être parce qu’en Australie, les tons de terre sont plus présents qu’au Royaume-Uni ».
Qu’en est-il du vent ? L’ensemble du bâtiment présente des lignes épurées, avec des avant-toits et des angles arrondis, mais son élément novateur réside dans le déflecteur de vent de 90 mètres de long qui s’étend sur toute la longueur du toit, du côté sous le vent dominant, afin de canaliser les vents vers le bas et de souffler la neige. Des déflecteurs de vent ont déjà été utilisés, mais jamais à cette échelle.

Le bleu extérieur « Discovery » illustre les couleurs vives des stations antarctiques du XXIe siècle, leur assurant une visibilité optimale même par mauvais temps. Il semble également faire écho à l’esthétique clé de l’architecture « high-tech » de Richard Rogers, James Stirling et d’autres architectes. Ce mouvement mettait en valeur la structure plutôt que de la dissimuler, à l’instar de la plateforme en bois primée de Hugh Broughton, qui s’élève au sein de la tour médiévale de Clifford (Clifford’s Tower) à York (2022). Ce dernier évoque le plaisir de « comprendre et d’observer la structure, de percevoir, au-delà des apparences, le fonctionnement réel du bâtiment. Je pense qu’en prenant un peu de recul et en simplifiant, cela devient évident dans le Discovery Building et dans la tour de Clifford ».

Le bâtiment Discovery est conçu pour durer 50 ans, mais qui sait quels seront les besoins de la science antarctique d’ici là ? « Peut-être ne seront-ce plus des scientifiques, peut-être que tout sera fait par des drones, peut-être que la science sera bien plus robotisée. Peut-être que ces stations deviendront simplement des centres de données massives. Je pense que cette durée de vie de 50 ans rend hommage à cette évolution potentielle de la science », suggère même Hugh Broughton.
La science antarctique sera vitale pour l’avenir de l’humanité face à l’urgence climatique. L’instabilité du glacier Thwaites, au sud-ouest de la péninsule, s’accélère et s’il fondait complètement, le niveau de la mer monterait de 65 cm. Si la totalité de la Plateforme de glace Ouest fondait, la montée des eaux atteindrait 3,3 m.

Pendant ce temps, l’Antarctique demeure un phare de la coopération scientifique internationale, protégé par le Traité de 1961 sur l’Antarctique. Mais nous vivons dans un monde où des dirigeants mégalomanes ignorent tout de la science et se soucient peu des obligations conventionnelles ou du sort de l’humanité et de son habitat. Si seulement nous pouvions trouver l’équivalent d’un gigantesque déflecteur de vent pour les souffler loin…
Herbert Wright
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