
Il est « pas mal » ton projet. Ni bien ni mal en somme. La figure de style est devenue l’expression la plus en vogue. Plaisir ou (dé) plaisir ? Fuite devant l’argument, histoire de ne pas (dé) plaire ? Alors, finalement, il est comment mon projet ? Pas mal ?
Robert Schuman (1886-1963), ancien Premier ministre français, disait que « celui qui n’ose pas s’attaquer à ce qui est mauvais sait mal défendre ce qui est beau » ! Aujourd’hui, faute de dire « c’est bien », « c’est beau », « c’est banal », « c’est moche », c’est « pas mal » !
Que se cache derrière cette expression ? Au regard du sujet et de la question posée, cette synthèse des trois formules d’atténuation de la langue française – la litote, l’euphémisme, l’antiphrase – n’apporte aucun éclairage de ce qui « est » sinon de mettre en lumière l’avènement de la disparition de l’esthétique.
La litote, du grec « litotès », de litos – « d’apparence simple, sans apprêt » – consiste à dire moins pour suggérer plus. Que suggère de plus « c’est pas mal » ? C’est moins mal que mal ? Ce n’est pas tout à fait mal ?
L’euphémisme consiste pour sa part à parler avec bienveillance, à adoucir une expression qui pourrait choquer par sa crudité, sa brutalité ou sa sincérité. Du grec eu « bien » et phèmi « dire », il est utilisé au quotidien pour ne pas stigmatiser certaines personnes (petites tailles, à mobilité réduite, black…) ou certaines populations (pays en voie de développement), etc. Il est l’intermède du développement de l’idée et permet de dire le contraire de ce que l’on pense. Que suggère « c’est pas mal » ? Ca aurait pu être pire ?
Nous voici dans l’antichambre de l’antiphrase. En effet, du grec anti « contre » et de phrazeïn « exprimer, dire », l’antiphrase est l’art de dire le contraire dans un souci de bienveillance (l’euphémisme) pour en suggérer plus (la litote). Elle exprime le contraire de ce que l’on pense avec la volonté délibérée de ne pas engager l’échange et ne pas provoquer la foudre. L’antiphrase est le procédé que l’on manie à tort ou à raison et plus à raison qu’à tort avec beaucoup de naturel au quotidien ! « Alors, tu le trouves comment mon projet ? » Pas mal !
De fait, ces formules d’atténuation, aussi subtiles que volatiles, aussi magnanimes que pernicieuses, ne nous éclairent pas sur ce qui est « beau ou banal, mal ou pas mal », elles rendent compte de la volupté de la forme linguistique, de la convenance du phrasé et d’une vérité commune relative à l’esthétisme consensuel du « c’est pas mal ».
Chacun l’a compris, donner un point de vue est aujourd’hui devenu d’une complexité déconcertante. Cela vous plaît ou cela ne vous plaît pas ? peu importe, c’est pas mal ! Circulez, il n’y a rien à voir !
L’esthétique, dont le fondement en grec est l’aesthesis, est ce qui relève des émotions, des affects, des sensations, des perceptions et de la poésie, de la création et ne peut pas laisser quiconque indifférent. L’esthétique serait-elle ce qui motive la perception et détermine la sensation du beau ? Serait-elle l’exigence et le standard, le style et le stéréotype ? Ces questions restent ouvertes.
Dans l’Editorial de la Revue du C.E.R.E.A.P. – n°26 – Janvier 2021 – Dominique Berthet, directeur de la publication et de la rédaction, évoque l’abandon du traditionnel antagonisme entre les notions de plaisir et de déplaisir. Le (dé) plaisir est autre que le déplaisir. La formule (dé) plaisir suggère un mouvement dialectique, une oscillation entre plaisir et déplaisir. Elle invite à penser ces deux termes non dans leur opposition, mais comme une variation d’intensité.
Faut-il nécessairement qu’une chose plaise pour exprimer autre chose que « c’est pas mal » ? Ne peut-on pas trouver de l’intérêt dans ce qui déplaît et offrir une émotion ?
Le plaisir de la perception, ce sens qui nous émeut en (dé) plaisir, se retrouve meurtri à travers une simple expression devenue convenance et qui ne renvoie pas à nos émotions ni n’interpelle nos sens mais ménage nos relations sociales. Le point de vue se distille, perd de sa substance pour finalement se condenser en une expression insignifiante – c’est pas mal !
« Alors, tu le trouves comment mon projet ? » « Pas mal du tout ! »
Pas mal du tout ? C’est le « pas mal » version plus ! La Rolls du pas mal !
Et, à défaut d’idées claires, c’est déjà pas mal !
Gemaile Rechak