
Le samedi 17 janvier 2026, dans un salon de l’hôtel Shangri-La, avenue d’Iéna à Paris (XVIe), Christian de Portzamparc a reçu le « Andrée Putman Lifetime Achievement award » décerné par les Créateurs Design Awards (DCA). Un Prix pour l’ensemble de son œuvre qu’il reçoit après Tadao Ando (2023), Gaetano Pesce (2024) et Norman Foster (2025). Tintin reporter y était.
Si ces prix sont distribués à Paris au mois de janvier depuis 2020, quid de ces si discrets Créateurs Design Awards ? Il s’agit, explique la brochure, d’un programme « de récompenses entre pairs visant à mettre en lumière des travaux exceptionnels dans les domaines de l’architecture, du design d’intérieur, du design de produits, de l’art et de la culture, en célébrant les personnes qui incarnent une vision ».
Fondés par Yuri Xavier, « stratégiste culturel et entrepreneur » et l’hôte de la soirée (sponsorisée par une marque d’électroménager de luxe), ces prix internationaux – Christian de Portzamparc le seul lauréat français – sont divisés en quatre catégories (en anglais dans le texte et langue vernaculaire des cérémonies) : Architecture ; Product ; Best Limited Series and Bespoke Design ; Art & Culture.
Chaque domaine est lui-même divisé en quatre sous-catégories, soit par exemple pour architecture : Best Residential Project ; Best Hospitality Project ; Best Commercial and Cultural Project ; Excellence in Landscape. Avec pour chacune quatre projets finalistes. Faites le calcul…
Compter par exemple, dans la catégorie Art & Culture, la sous-catégorie Excellence in Creative Journalism qui a valu à la lauréate, Anne Quito de CNN (excusez du peu), un voyage à Paris et les applaudissements d’une audience particulièrement bien mise pour l’article Design for women, by women : pivotal objects challenge the inherent gender bias in production design (que nous pourrions traduire par Design pour les femmes, par les femmes : des objets phares remettent en question les préjugés sexistes inhérents à la conception de production).
Plus intrigant encore est la composition du jury. En effet les membres votants des Créateurs Design Awards « forment un groupe prestigieux de leaders du design et de journalistes internationaux qui peuvent voter dans toutes les catégories et soumettre des projets ou des produits pour les nominations », indique CDA qui revendique à ce jour plus de 300 membres, des professionnels issus de 55 pays différents. L’adhésion est sur invitation. Pour les impétrants qui souhaitent se soumettre à ce jury, le coût de la soumission de projets est inconséquent, deux fois moins cher que l’Équerre d’argent.
Enfin, hors catégorie, CDA décerne en sus chaque année le « Andrée Putman Lifetime Achievement award » donc, et le « Charlotte Perriand award », pour une architecte prometteuse, décerné cette année à l’architecte chinoise Xu TianTian, après Kazuyo Sejima and Ryue Nishizawa (2025), Frida Escobedo (2024) et Jeanne Gang (2023). CDA se félicite d’ailleurs que ses deux prix les plus prestigieux « portent le nom de femmes visionnaires ».
Bref, que du beau monde, mondial, était réuni, en personne et sur écran, pour la cérémonie ! Et des projets d’architecture et de design à foison pour ne pas voir passer le temps. (Pour retrouver tous les nommés 2026 dans chaque catégorie et sous-catégorie, c’est ici : https://www.createursdesignawards.com/2026)
En tout cas, Christian de Portzamparc, lui qui en a tant reçu, n’a pas accueilli ce prix à la légère et il était sincère en expliquant pourquoi il lui était aussi important que le Pritzker (il n’avait alors que 50 ans. NdA). « Un prix pour l’ensemble d’une carrière, c’est comme faire le bilan de sa vie. Nous [les architectes] sommes tous modernes, habitués à ne pas regarder le passé, toujours tournés vers la nouveauté, la modernité et le travail nouveau. Ce prix me fait réfléchir à ce que j’ai accompli et il revêt une signification plus forte que ce que j’imaginais », dit-il.
« Le bouillonnement que je ressens est une impatience, un besoin de faire apparaître les choses dont vous avez envie », disait-il encore en 2005.* Mais ce soir, le jury de CDA a expliqué « que ce qui rend son œuvre particulièrement significative est son refus des modes architecturales. Il n’a jamais appartenu à aucun mouvement stylistique, ni adopté les positions rhétoriques que les architectes utilisent parfois pour promouvoir leur travail. Au contraire, sa pratique témoigne d’une recherche constante sur la manière dont l’architecture crée les conditions de l’activité humaine ». Paradoxe, sur l’ouvrage édité pour l’occasion, sur une pleine page, la boutique DIOR de Séoul, à l’heure où il livre celle de Beijing…**
Pour autant ce fut pour l’audience l’occasion d’un rappel de quelques-uns de ses bâtiments les plus prestigieux, du Chai Cheval Blanc en Saint-Emilion au Centre culturel de Suzhou en passant par la Cité de la musique à Paris et celle de Rio, de la tour LVMH à New York à la Philharmonie de Luxembourg… Sans oublier le Grand Théâtre de Casablanca, au Maroc, où est né l’homme de l’art en 1944. Un sujet intime.
« J’ai découvert que mon travail prenait une place importante dans l’histoire de l’architecture mais je n’en avais pas pleinement conscience », explique Christian de Portzamparc. « J’étais constamment attiré par les nouvelles demandes, les nouveaux projets, et la concurrence exigeait une grande réactivité. C’était passionnant mais, maintenant, avec ce prix, je me dois d’expliquer pourquoi il est si important pour moi. Après chaque projet, il y a des conférences, des expositions, des voyages, des rencontres, et j’ai toujours été en mesure d’expliquer mes choix, pourquoi j’ai fait ceci ou cela, ou comment la continuité d’une théorie permet de progressivement lever un blocage. Je pense donc que ce prix est probablement dû au fait que beaucoup de gens ont écouté mes explications et qu’elles suscitent le débat », dit-il. Rares sont les architectes qui s’offrent au droit d’inventaire.
Évoquant la « beauté », il poursuit : « En réalité, [l’architecture] se passe d’explications. J’aime les explications, j’aime en parler mais, au fond, c’est une question d’émotion, et c’est ça la beauté. Est-ce beau ou non ? La réponse est cruciale pour l’avenir, pour la civilisation. La perfection technique de la nouvelle civilisation est-elle en train d’effacer la beauté ? », dit-il, avant de constater que « les conditions ne sont plus aussi simples qu’avant ». Un Prix pour l’ensemble de son œuvre est le signe que le monde a changé.
Christian de Portzamparc ne peut pas dans un discours ne pas évoquer Elizabeth de Portzamparc. D’ailleurs ils reçoivent ensemble en février 2026 à Bruxelles un autre prix international. L’occasion pour l’audience internationale, qui ne le sait peut-être pas encore, d’une nouvelle explication. « Certains disent que nous sommes le seul exemple dans l’histoire de l’architecture où chacun est reconnu pour son propre travail, sa propre vision. En effet, même si Elizabeth et moi partageons le même bureau, nous avons chacun notre équipe et nous réalisons nos propres projets. Pourtant, nous échangeons, nous nous expliquons et nous débattons ensemble. Nous sommes fiers que cette façon de travailler soit reconnue comme une spécificité pour un couple marié depuis plus de 40 ans dans la vie privée, mais « pas mariés au travail ». C’est pourquoi nous avons choisi d’appeler notre agence « 2 Portzamparc », pour souligner que nous sommes deux architecte-créateurs ». Autrement dit, si Elizabeth veut le Pritzker, elle va devoir se débrouiller seule…
L’architecte relate alors l’interrogation formulée en préparation de la cérémonie par Yuri Xavier : « dans 100 ans, dans le lieu que vous avez créé, qu’est-ce que vous aimeriez plutôt : que les gens ressentent ou qu’ils expliquent ? ».
« Il est trop facile de répondre : [que le lieu soit] confortable et accueillant », souligne Christian de Portzamparc. « Plutôt, il est important que tous les projets que nous avons découverts ce soir soient bien plus que « confortables et accueillants » car c’est ce qui nous permet de continuer à nous développer et à réaliser des projets ».
Des lieux, il disait en 2005 qu’il aime qu’ils aient une entrée et qu’on puisse y « déambuler ».
Ils furent pour ce trophée apparemment nombreux de par le monde à déambuler avec lui. « Ce jury composé de 300 personnes confère à ce prix un caractère unique. Ce n’est pas le même principe que pour le Praemium et le Pritzker, qui comptent de 6 à 10 jurés identifiés. Ici, on a l’impression d’une forte réflexion collective qui donne à ce prix une dimension particulière », conclut l’homme de l’art.
Champagne !
Christophe Leray
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