
Les architectes sont habitués à composer avec la complexité, l’incertitude et les contraintes. Ce à quoi ils devraient moins s’habituer, en revanche, c’est à la versatilité chronique des maîtres d’ouvrage, et tout particulièrement des donneurs d’ordre publics.
Dernier exemple en date — et non des moindres : le Musée du Louvre, qui, avec le soutien très appuyé de l’Elysée lance un concours international pour une nouvelle entrée du public et un écrin dédié à la Joconde. Un programme annoncé autour d’un milliard d’euros. Une opération emblématique, médiatiquement exposée, politiquement portée.
Cinq équipes sont sélectionnées. Elles travaillent pendant des mois. Elles mobilisent agences, bureaux d’études, consultants, ingénieries multiples. Elles engagent du temps, de l’énergie, des moyens financiers considérables. Elles remettent leurs avant-projets le 22 janvier.
Puis le silence. Enfin presque, car le vol des bijoux de la couronne sature les médias.
D’abord, une annonce discrète : les résultats, initialement prévus fin 2025, sont repoussés au 13 février 2026. Puis, la semaine dernière, encore plus discrètement, on apprend que la désignation du lauréat est reportée sine die. Sans explication officielle. Sans calendrier. Sans parole publique assumée.
Rien, sinon quelques rumeurs : la ministre de Culture serait bientôt remplacée par Catherine Pégard et la présidente du Louvre par un haut-fonctionnaire ad hoc. Sur les réseaux, les complotistes ne chôment pas : « Macron gagne du temps pour pouvoir inaugurer la Renaissance du Louvre…lors de sa réelection (sic) en 2032 ! »
Ce type de comportement n’est pas anodin. Il participe d’une banalisation inquiétante : celle où le travail intellectuel et créatif est traité comme une variable d’ajustement, où d’aucuns considèrent normal de laisser dans le flou des équipes entières après des mois d’engagement, où la puissance publique elle-même donne l’exemple d’une communication évasive et d’un manque de considération.
Un concours d’architecture n’est pas un simple appel d’offres. C’est un processus lourd, exigeant, coûteux pour les candidats. Il repose sur un contrat moral implicite : celui de la clarté, du respect des délais annoncés, et a minima de la transparence lorsqu’ils ne peuvent être tenus. À force de reports non expliqués, d’arbitrages opaques et de décisions différées sans parole claire, tout un écosystème est fragilisé. Les agences se découragent, leurs pratiques précarisées et s’installe l’idée que, même au plus haut niveau de l’État, la parole donnée peut devenir optionnelle.
Le Louvre n’est malheureusement pas un cas isolé.
Même musique devant le Palais Bourbon, pour la création d’une entrée (la aussi!) et d’un pavillon d’accueil du public.* Budget 53 M€. Lauréat désigné (Moatti-Rivière). Permis déposé. Puis viennent les cris patrimoniaux, l’insulte architecturale (« une bouse », dixit un député), les recours annoncés.
Depuis six mois : rideau. Silence assourdissant. L’équipe lauréate attend, suspendue dans le vide administratif.
Et pour finir en beauté : « Réinventer Paris », concours international ouvert lancé en 2014 par la municipalité.
Des centaines d’architectes mobilisés. Des milliers d’heures de travail offertes. Une gigantesque machine à produire de l’espoir… et de la frustration. Dix ans plus tard, la Ville continue de se congratuler — pile à l’approche des municipales, quelle coïncidence — sans un mot pour cette armée invisible de concepteurs bénévoles, alors qu’une vingtaine d’opérations ont vu le jour.
Un concours, rappelons-le, ce n’est pas un hobby créatif. C’est long, cher, énergivore. Ça engage des agences entières. Ça repose sur un minimum de contrat moral : calendrier, clarté, respect.
À force de reports muets et d’arbitrages opaques, on a inventé une nouvelle figure professionnelle : l’architecte-travailleur social du projet public — toujours disponible, toujours compréhensif, rarement considéré. Le temps du dialogue entre le Prince et l’architecte-démiurge est fini. Soit. Mais manifestement, celui du mépris institutionnel, lui, se porte bien.
Ce coup de gueule vise une méthode. Et un symptôme plus large : celui d’une maîtrise d’ouvrage publique qui oublie trop souvent que derrière chaque concours, il y a des femmes, des hommes, des équipes entières — et un métier déjà soumis à une pression extrême. Le prestige d’une institution ne devrait jamais s’exonérer du respect élémentaire dû à ceux qui la servent par leur travail.
Jean-Claude Ribaut
* Lire notre article Les architectes humiliés par l’Assemblée nationale. À dessein ? (Février 2024)