
Entre l’AFNOR et le CSTB, de normes en DTU, les architectes s’interrogent sur l’existence d’un soubassement réglementaire qui permet de construire au meilleur goût.*
Au CSTB, c’est l’euphorie ! Après avoir achevé la mise au point d’une nouvelle méthode d’essai couplée à la simulation numérique pour apprécier la durée de vie des canalisations en matériaux de synthèse à horizon 50 ans, où, chacun le sent bien, se joue l’avenir de la ville et de l’architecture, que pourrait-on bien encore normer ? Que reste-il comme espaces de liberté pour les normalisations dans un monde quasi saturé ? Sur quels délices normatifs vont se lancer les talentueux ingénieurs de l’AFNOR et autre CSTB ?
Après avoir achevé récemment le glossaire du développement des moyens de communication sans-fil des systèmes électroniques induisant des exigences renforcées de compatibilité électromagnétique des équipements – de nouvelles exigences de performances RF (normes RED) conciliant la nécessité de mieux maîtriser l’exposition aux champs électromagnétiques – on s’ennuyait sec avenue Jean Jaurès à Champs-sur-Marne dans les bureaux austères du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB), couveuse de toutes les délicieuses attentions portées à la normalisation de l’architecture par ces cerveaux à la recherche de la perfection, Procuste des temps modernes.
Rongeant leur frein, les ingénieurs déprimaient quand, soudain, un eldorado s’ouvrit devant leurs yeux émerveillés : un confinement violent puis un déconfinement tâtonnant auguraient d’une reprise en main sérieuse de l’objet de leur délicate attention. Distance entre les vasques dans les toilettes d’autoroutes, reconfiguration totale des salles de cinéma, gestion des queues à la poste, configuration des caisses de grande surface. Le chantier du siècle pour la noble croisade de la normalisation galopante issue d’une pandémie bienfaitrice.
Car la norme est une tradition toute française, à travers l’Association Française de Normalisation (AFNOR), créée en 1926 et placée sous la tutelle du ministère chargé de l’Industrie. Son rôle est précisé dans le décret no 2009-697 du 16 juin 2009 relatif à la normalisation. Elle compte environ 1 600 membres-adhérents.
Depuis sa fusion avec l’Association française pour l’assurance de la qualité (AFAQ) en 2004, elle fait partie du Groupe AFNOR. L’AFNOR est chargé d’animer et coordonner l’élaboration des normes, de représenter et défendre les intérêts dans toutes les instances de normalisation, d’homologuer les normes, de promouvoir et faciliter l’utilisation des normes, de développer la certification des produits et services avec la marque NF.
L’AFNOR est doublée sur sa droite par un organisme autrement puissant : Le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) est un établissement public français à caractère industriel et commercial (EPIC), placé sous la tutelle du ministère de la Cohésion des territoires, du ministère de la Transition Ecologique et Solidaire et du ministère de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.
Le CSTB produit des DTU, les si riants Documents Techniques Unifiés qui sont des règles applicables aux travaux de bâtiment en France. Ils sont établis par la Commission Générale de Normalisation du Bâtiment/DTU dont le Centre scientifique et technique du bâtiment assure le secrétariat. Ces règles sont intransgressibles, gardées jalousement par l’espèce la plus étrange du BTP, les contrôleurs techniques qui lisent l’architecture à travers les 170 volumes de tous les DTU produits par le CSTB depuis 1947.
Les DTU sur l’assainissement hors réseaux urbains sont, un peu après le coussin péteur, le document le plus hilarant de ce qu’un architecte doit produire dans les enivrants Cahier des clauses techniques particulières (CCTP).
Il existe 277 DTU, non compris les alinéas. Ils concernent aussi bien la pose d’un joint sur le flexible de douche que le boulonnage des structures métallique complexe ou la nature du relevé d’étanchéité en toiture-terrasse. Un nectar ! Et le travail de l’ensemble des 950 employés de cette docte institution (chiffre d’affaires 115 M€) est de tenir à jour les millions de fiches produits et de mise en œuvre en fonction de différents paramètres : la nouveauté des produits issus de la recherche des industriels et, surtout, de l’actualité.
Abonné à Gala, le CSTB ne rate rien de l’actu.
L’effondrement du stade de Furiani 18 morts ? 180 modifications et contraintes supplémentaire sur la charpente métallique, et hop. Un mort égale dix modifications des DTU. Alors le Covid ! Trente mille morts, trois mille articles nouveaux sur les normes de distanciation architecturale ! Pensez donc, rien que les bureaux de la Sécu ! et la Poste !!!
L’ensemble des normes et autres documents sur les règles usuelles de la construction s’ajoutent aux recommandations nombreuses de l’urbanisme réglementaire, où l’on s’étonne dossier de Permis de Construire après dossier de Permis de Construire de la confusion mentale entre la créativité formelle et l’urbanisme réglementaire. Comme si l’architecte n’avait pas assez à faire avec les DTU !
D’apprendre ainsi que, dans une commune des Hauts-de-Seine, une maison de plus de 6 mètres ne peut recevoir de soubassement de peur de paraître « tassée ». Une maison de 6,10 m en revanche, même sans étude fine ni hauteur de soubassement peut, elle, être dotée de soubassement. Merveille !

Le soubassement est à l’Administration ce que le violon est à Ingres, une passion coupable et secrète.
Mais, par quelle académie, le fameux soubassement interdit en dessous de 6 mètres de hauteur d’un pavillon a-t-il été conféré ? A quelle réflexion de penseurs de l’Architecture se réfère ce diktat ? Piranèse ? Viollet-le-Duc ? Le Corbusier ? Lucien Kroll ? Robert Venturi ? Thierry Paquot ? Et ce en dehors de tout DTU ! C’est peu dire de la puissance de l’incroyable arbitraire de la hauteur de soubassement
Il s’agit sans doute simplement d’une décision issue de l’esprit obtus qui se cache sous les cheveux gras de l’élu qui, choisissant ses cravates à canard dans son centre commercial des Quatre Temps usuel – quartier La Défense – voit son goût s’affirmer à chaque nouvelle cravate à canards. C’est à lui, en tant qu’élu, qu’ont été conférés les pouvoirs d’induire le paysage de sa commune vers la banalité affligeante, laquelle est fille de cette totale absence d’analyse contextuelle quant aux règles de hauteur « relative » d’un soubassement.

La différence entre la pensée ubuesque d’un élu local et le covid est qu’on ne désespère pas de trouver un vaccin.
François Scali
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*MAJ le 8/07/2020