
La visite est déjà bien avancée et nous, la presse locale surtout, en cette journée de printemps 2022, passons d’une salle blanche à une autre. Il faut imaginer une salle nue, quasi vide, de la taille d’une grande salle à manger, lumineuse avec une vue sur le grand paysage. Nous sommes à Amiens, dans la Somme. Puis passer à une autre salle blanche, nue, de même dimension, quasi vide, lumineuse avec vue sur le grand paysage. Puis une autre, et une autre, et encore une autre, nues, vides, lumineuses.
D’ordinaire, une visite de presse révèle peu de surprises. Nul n’est étonné de trouver des salles de classe dans une école, un auditorium dans un conservatoire, un plateau libre dans un immeuble de bureau, des étagères et un coin lecture dans une médiathèque, etc. L’espace est habituellement le moule qui se plie au besoin et c’est, parfois, ce moule qui fait l’originalité de l’espace. Mais d’une salle blanche à l’autre, similaire, quelle visite !!!!
Nous sommes au second étage du nouvel Institut Faire Faces d’Amiens. Un noyau central dessert une circulation autour d’une zone de services, au centre et toute rouge. « Ce sont les laboratoires pour la biologie et ceux dont tout le monde a besoin ; le rouge, la couleur du cœur », explique Laurent-Marc Fischer, associé d’architecturestudio, qui a livré l’ouvrage au printemps 2022.
Tout autour de ce noyau, une artère relie des salles qui, à l’heure de la visite, sont toutes blanches, nues, quasi vides mais avec une vue splendide soit sur le grand paysage soit sur l’entrée du CHU qui ressemble à celle d’un aéroport exotique. Sinon que dire ? Même ma petite sœur, elle y arrive à dessiner un plan d’étage pareil ! Pour être fonctionnel, c’est fonctionnel. Pourtant, rarement visite fut plus passionnante et l’architecture dans sa plus grande simplicité se montre ici capable d’exprimer le meilleur de l’humanité.

L’institut Faire Faces est un centre de recherche et pôle d’expertise en chirurgie de la défiguration. C’est inhabituel, nos hôtes et guides ce jour-là ne sont rien moins que trois professeurs de médecine, des grands. Citons-les : les Professeurs Bernard Devauchelle et Sylvie Testelin, auteurs le 27 novembre 2005 avec l’équipe de chirurgie maxillo-faciale du CHU d’Amiens de la première mondiale d’une greffe partielle de visage, et la professeur Stéphanie Dakpé, chirurgien maxillo-facial et responsable de l’axe fonctions et mouvements au sein de l’Institut. Un nombre de professeurs en médecine au mètre carré qui doit bien souligner une forme d’excellence.
De cet équipement rêvé, sinon dessiné, ces étonnants maîtres d’ouvrage – toutes proportions gardées, les équipes techniques du CHU étant mieux armés pour construire le projet ; que sait un chirurgien de haut vol du PLU et des calculs de descente de charges ? – avaient une excellente idée de ce qu’ils voulaient en faire. Pour un architecte, Byzance : à l’étage, un noyau central et tout autour des salles toutes pareilles.
Ce serait trop simple évidemment. En réalité, le bâtiment est organisé sur quatre niveaux, dont deux invisibles depuis la rue menant au CHU. L’orientation des lames de ses brise-soleil est issue de la conception paramétrique.*

La vocation de l’Institut Faire Faces est de développer des programmes dans trois champs d’action complémentaires : la recherche, la formation et l’information.
Le rez-de-chaussée, un espace entièrement ouvert sur tous les paysages et qui ne ressemble en rien à l’idée que d’aucuns peuvent se faire d’une banque d’accueil, répond à cette notion d’information. Le professeur Devauchelle est féru d’art. « Il y a une correspondance entre l’architecture et les arts », dit-il, tout en expliquant que les gueules cassées ne bénéficiaient pas d’une aide de l’État qui considérait que ce handicap était juste esthétique, ce qui évidemment n’est pas le cas. Mais c’est ce qui explique que la chirurgie esthétique était au départ exclusivement pour le visage.
« Il ne faut pas avoir honte de parler d’esthétique, c’est une notion qui passe par le regard : comment on voit et comment on est vu. Face et façade ont la même étymologie », souligne Laurent Marc Fischer. Cela vaut sans doute pour tout édifice mais a fortiori dans un tel bâtiment !
Tout commence donc avec les gueules cassées, décidément une constante de l’humanité : d’un côté ceux qui vous cassent la gueule et de l’autre ceux qui s’échinent ensuite à la réparer. Cela doit surprendre les extraterrestres quand ils passent par chez nous. De fait, nul doute que les chirurgiens esthétiques ukrainiens feront un tour à l’Institut Faire Faces pour se former. Faire Face, pour eux jamais tel institut n’aura mieux porté son nom ! Parce que, du travail, ils vont en avoir, et pas pour refaire les fesses ou les lèvres d’une belle ou d’un beau nouveau riche avec des problèmes d‘estime de soi.
À l’étage donc, au centre, le département biologie est tout rouge. Pourquoi un département biologie avec son enfilade de salles sombres et mystérieuses ? Parce que pour la reconstruction faciale, il faut aussi « créer de l’os, créer du tissu, travailler le tissu ». Il y a une chambre noire pour les cultures sans lumière.
Tout autour, des salles blanches, toutes peu ou prou les mêmes. Dans la première, la Pr. Testelin rappelle que plusieurs spécialités interviennent dans le processus de reconstruction – la décontamination, la cancérologie biologique, la bactériologie, etc. – mais dans cette salle nue, il faut imaginer la mise au point et le développement d’un système de ‘eye tracking’ tout à fait original permettant « d’avoir une meilleure compréhension du regard ». Sur la façade arrière du bâtiment, l’artiste plasticien Michel Paysan a reproduit le skyline d’Amiens en s’appuyant sur les données recueillies par son œil en mouvement.
Sylvie Testelin explique à quel point le regard est capable d’intercepter tout mouvement imperceptible sur un visage selon la façon dont il est irrigué, et comment regarder implique plus que l’œil pour un chirurgien dont la passion est de reconstruire un visage à partir d’un cauchemar. L’irrigation des lèvres par exemple est un sujet en soi. Plus les connaissances augmentent, plus chaque détail compte, c’est ce que raconte Sylvie Testelin et chacun à l’écouter voit exactement ce dont elle parle et la pièce semble soudain animée d’une vie propre.
De fait, lauréat du Programme d’Investissement d’Avenir, l’Institut est doté de deux plateformes d’imagerie de pointe au cœur de ses programmes de recherche : deux IRM et, donc, une plateforme de capture du mouvement. Innovation de pointe ?
Dans la pièce adjacente, toute blanche comme les autres, un drôle d’objet posé contre un mur, qui semble tout juste sorti des cartons et, sans vie dans cet environnement dépouillé, ne suscite aucun enthousiasme. Jusqu’à ce que la Pr. Stéphanie Dapké prenne le relais. Voici Carlo.
« Ce robot d’ostéotomie permet de planifier la découpe osseuse grâce à la navigation par ordinateur et utilise la technologie au laser pour découper l’os avec une précision de l’ordre du millimètre. L’objectif de l’Institut est d’utiliser ce robot pour créer de nouveaux protocoles chirurgicaux applicables au massif facial ou crânien mais également aux autres chirurgies osseuses », explique-t-elle en substance (perdu dans mes notes, il s’agit de l’explication du communiqué de presse. NdA).
À l’aide de ce robot, mi-avril 2022, l’équipe de l’Institut a réalisé une première chirurgicale en France. Entre ces quatre murs blancs, il faut de l’imagination.
Au fil des pièces toutes pareilles ou presque, là, une table en formica blanc avec quelques artefacts destinés à l’exposition prévue pour l’inauguration le soir même. Les artefacts en question, une série de crânes, blancs, les orbites vides ouvertes sur les murs blancs et le paysage du CHU, la verdure et la nature, vraie et fausse, partout. Le premier de ces objets est l’empreinte d’un crâne affreusement difforme à côté duquel « L’homme qui rit » de Victor Hugo est un bellâtre. De comprendre qu’au-delà des gueules cassées de guerres toujours cruelles, il y a tous les jours des victimes de syndromes, de maladies, d’accidents, de vies à pas de chance. Stéphanie Dapké décrit pourtant précisément un processus de ‘refiguration’ qui s’inscrit dans nos imaginations avec autant d’acuité qu’un coup de peinture noire sur un mur blanc. Au fil des transformations, un nouvel espoir à chaque fois plus concret.
De fait, dans la salle blanche suivante, il est question de prothèses cachées mais essentielles au processus de reconstruction. On pense à ces films, « Mission impossible » notamment, dont les héros ou les méchants s’affublent de masques souples pour se faire passer pour quelqu’un d’autre. Un masque n’est rien de nouveau dans le domaine des gueules abîmées. Loin d’Hollywood mais pas de la science-fiction, cet organe flexible, difficile à décrire avec ces tissus et matériaux spéciaux évoqués plus tôt, même s’il ne se voit pas, est aujourd’hui une réalité de la régénération faciale.
Sciences humaines et sociales, ciblage thérapeutique, Ingénierie cellulaire…, chaque nouvelle salle toute pareille est une autre découverte. La dernière, la plus grande de l’étage, nue et blanche comme les autres, est la bibliothèque. Le temps de se souvenir des gueules cassées de la grande guerre, le CHU d’Amiens en première ligne, une nouvelle discipline était née. Le même endroit est devenu, pour les spécialistes, le centre du monde. Il n’y a pas de hasard.
Il faut imaginer cette bibliothèque, pointue et unique, destinée aux chercheurs et spécialistes tendus à reconstituer, au-delà des visages, de nouvelles vies pour des hommes et femmes atteints de difformités douloureuses pour eux-mêmes, effrayantes pour les autres. Le bâtiment n’est pas exactement ouvert au public mais il est ouvert et là, dans cette pièce encore toute blanche et vide comme on la traverse, sera nichée toute la profondeur historique d’un savoir-faire rare et inouï.
Le plan des deux niveaux enfouis dans le sous-sol quasi invisible n’offre pas plus d’originalité que celui de l’étage. Noter un système impressionnant de gestion des flux d’air et d’eau, tel le moteur d’un vaisseau autonome mais qui n’impressionne pas plus finalement que la salle technique d’une piscine. Sauf qu’en l’occurrence, cette machinerie est aussi reliée à un bloc opératoire où le diable n’a pas le droit de se cacher dans les détails. Derrière deux lourdes portes, une grande pièce, nue sinon pour les sorties de réseaux. Différence, elle est bleue, d’une forme singulière et le sol n’est plus celui du béton brut du sous-sol. Il y aura ici bientôt huit tables d’opération et tout le bastringue, comme dans les films de science-fiction.

C’est dans cette pièce aujourd’hui encore sans âme qu’il faut envisager, non des interventions sur des patients – opérations qui auront lieu au CHU tout proche, évidemment – mais des opérations à fins de chirurgie expérimentale et de formation. L’occasion de se souvenir que les premières recherches ont été effectuées sur des rats. L’expérimentation sur les animaux demeure. Ce n’est en effet que quand les dispositifs sont parfaitement validés – c’est l’équivalent en précision de la recherche spatiale – que ces médecins osent tenter de faire du bien aux hommes et, en l’occurrence, pas pour leur refaire les fesses ; pour cela il y a désormais d’autres spécialistes.
Bref, même si évidemment le sujet n’est pas mis en exergue dans le cadre de cette visite de presse, il n’est pas occulté pour autant. Il a fallu pour l’homme de l’art prévoir autant que faire se peut le bien-être des animaux comme celui des humains. Compter encore un amphithéâtre de 135 places, des salles de conférences et de réunion. La complexité du socle (amphi noir, régie, vestiaires, halle opératoire bleue avec vue, bureaux, animalerie, IRM, locaux techniques…) aurait à elle seule mérité un article mais qui sera ici laissé aux spécialistes.
Il demeure qu’au fil des salles blanches et de la salle bleue, chacun des visiteurs, journalistes et invités, prend bien la mesure de ce projet d’excellence, française ce qui ne gâte rien. Son architecture (3 400 m² ; 8,5 M€), d’une grande simplicité apparente mais d’une subtilité finalement surprenante, est au service avec modestie de la passion bienfaisante autant que dévorante de ses commanditaires.
Christophe Leray


*Voir le communiqué de ce projet : A Amiens, Institut Faire Faces signé Architecturestudio