
À quoi ça va ressembler ? Les architectes, tout comme les urbanistes, ne peuvent, sur l’instant, représenter la réalité d’un projet qui va mettre plusieurs mois, voire plusieurs années, avant de prendre forme. C’est pourtant ce qui leur est demandé. Quel que soit le projet, le maire veut tout de suite savoir à quoi ça va ressembler : quelle façade ? Comme si l’architecture pouvait se limiter à « une enveloppe » !
Si on pense au projet NEOM, un projet de ville de 170 km de long en Arabie saoudite, personne n’a osé dire au départ qu’il s’agissait d’une folie. Une réelle lubie qui nuit à la perception que le public peut avoir de l’urbanisme ! Il fallait le faire ! Une image excessive sans précédent, montrant une cage de verre de 500 m de hauteur, comprimée entre deux murs de miroirs écartés de deux cents mètres et au milieu l’image des prisons imaginaires de Piranèse mais en couleurs. Personne pour réagir. Le projet architectural nécessitait une image à l’échelle, d’où sa démesure.
Il serait donc plus facile de faire rêver sur une image que sur le monde réel ?
Le projet pharaonique s’est réduit comme peau de chagrin. La ville du futur s’est arrêtée à 2,4 km. Qu’en est-il de ses immeubles, de ses écoles, de ses centres commerciaux et de son million et demi d’habitants ? J’étais prêt à prendre un billet pour vivre ce moment exceptionnel, pour chausser des skis paraboliques et goûter à la neige artificielle, je me demande ce qu’est devenue la station de sport d’hiver dans le désert, ainsi que son gigantesque stade de foot, des images…
Ambitions contrariées : le Comité olympique saoudien et le Comité olympique asiatique (OCA) ont annoncé que « Les Jeux Asiatiques d’hiver 2029 », dont l’attribution à l’Arabie saoudite avait provoqué une polémique, ont été reportés à une date non précisée.
La patience est donc de mise mais en attendant les folies continuent de fleurir dans le désert. Il faut bien rêver, si ce n’est cauchemarder, quand on regarde les images pour les « resorts du désert » de Norman Foster ! Le même à l’origine du projet de NEOM. Chroniques d’architecture s’est fait l’écho du projet, de quoi faire rêver : « … Ce qui paraît à première vue incongru est une image de lignes et de tensions. Les structures palmiers sont des combrières, qui reprennent le vocabulaire de tendeurs et de structures de tensions communs à Füller comme à Foster. L’architecture climatique est de toujours la préoccupation de ce dernier et le recours à la ventilation naturelle combinée à de grandes zones ombragées sa solution ».
À première vue, compte tenu des températures actuelles et à venir, il semble absurde de ne pas comprendre que la seule solution viable serait de s’enterrer pour s’assurer d’une température vivable. Adieu la belle image, à craindre que le besoin d’image guide le projet ! Là se situe ma crainte, celle d’une architecture guidée par le besoin d’une belle image vidée de sa substance.
Une ville souterraine semblerait la bonne solution pour une architecture bioclimatique, mais très vite on se heurte à la difficulté, non de sa réalisation mais de l’image ! Il suffit de voir Matmata, dans le Sud tunisien, pour comprendre ce qu’est la réalité de l’urbanisme bioclimatique.
Notre avenir serait-il souterrain ?
Déjà dans les années ‘30, Edouard Utudjian développait ses idées d’un urbanisme souterrain à la suite de Hénard et du Baron Haussmann. Une manière commode de faire disparaître la culture de la façade. Pour le moment, la difficulté de rendre les images attrayantes, dans l’urbanisme souterrain, nous en préserve.
L’image permet de rêver à peu de frais, elle permet de proposer des musées dans le désert, une nouvelle façon de regarder un avenir vide de culture et de confrontation avec le réel. Tant qu’on a du pétrole, on peut croire à une climatisation naturelle. S’il faut rêver, le sens de l’architecture ne se trouve pas dans des dessins mensongers.
Nous ne sommes qu’au début d’une vague dont il va falloir se défier.
Cette vague, Paul Valéry la voyait déjà lorsqu’il disait : « Nous voici dans l’instant, voués aux effets de chocs et de contraste, et presque contraints à ne saisir que ce qu’illumine une excitation de hasard et qui le suggère. Nous recherchons et apprécions l’esquisse, l’ébauche, les brouillons. La notion même d’achèvement est presque effacée ».
Il fallait 300 ans pour construire une cathédrale.
Effet de la vitesse, nous n’avons plus le temps, l’image se suffit à elle-même. En effet le temps d’un projet est limité à celui d’un mandat de maire, de président… Six ans c’est peu pour énoncer, concevoir, réaliser et faire vivre un bâtiment. Nous sommes dans une situation délicate, la démarche est bouleversée mais rien ne nous empêche de réfléchir à cette uniformisation à laquelle nous sommes soumis. Réagir c’est demander plus de temps pour programmer et concevoir un projet, c’est inventer de nouvelles façons de coopérer entre un architecte, un maître d’ouvrage et un programmeur. Donc, une nouvelle manière d’envisager la consultation pour donner le temps de concevoir, mais aussi d’intervenir dans le temps du chantier et de s’assurer jusqu’au moindre détail que tout pourra se faire.
Le temps manque et l’image fait illusion.
Aujourd’hui, l’échec de l’urbanisme moderne est patent, la ville est un problème majeur, la société se défait, les quartiers se referment. Le centre des villes européennes s’est séparé de sa couronne périphérique, la production du « commun » n’existait déjà pas dans le cahier des charges de la Charte d’Athènes. Désormais, la réponse à apporter nécessite une vision à long terme, fini le bricolage de ZAC, fini le projet urbain sans vision d’ensemble. Le « commun » doit être susceptible de répondre au sens donné à la ville à venir, il doit se situer sur les grands axes et les transformer en véritables Avenues du XXIe siècle.
Pour y arriver nous avons les outils qui manquaient il y a cinquante ans. L’évidence est que le problème est politique, mais aussi qu’il faut cesser de produire une image sans projet. Paul Valéry disait une ébauche, un brouillon, une esquisse, vite terminée.
De façon charmante, le Petit Prince demandait au narrateur « dessine-moi un mouton ». Dans mon esprit, il demandait « dessine-moi une maison » et aujourd’hui je rêverais qu’il dise « dessine-moi une belle avenue sur laquelle chacun aurait une bonne raison de se retrouver : culturelle, commerciale, sportive, ludique, administrative ». C’est possible si on a un objectif et une vision.
Encore un problème de représentation
La perspective et la vision aérienne ont été les premières ruptures de la perception architecturale. Aujourd’hui le numérique, après la photographie, a prolongé l’attente d’une belle image. « Montrez-nous à quoi ça va ressembler ! » C’est ainsi que s’est exprimé Émile Biasini, le Monsieur Grands Travaux de François Mitterrand, à qui j’avais exposé le projet d’une entrée de ville de Paris sur la RN7. Dix kilomètres, dix fois les Champs-Élysées et l’impossibilité de proposer un projet concret, il fallait une métaphore ou plutôt une image pour dire que ce sera le projet du siècle ! Ce ne pouvait pas être un mur réfléchissant, ondulant, à l’image de NEOM, même si c’eût été bien plus facile.
Une belle image, à l’échelle d’un paysage de 500 m de hauteur, ce n’est pas une utopie, c’est une absurdité ! Mais quelle beauté !
Le danger est là, celui de l’IA, de la facilité à répondre à l’immédiateté de l’image. Le grand projet de ville à venir doit être pensé avant d’être dessiné, soumis à la séduction de l’image.
L’architecture va mal, elle est schizophrène.
D’un côté une uniformisation grise, neutre, frugale, indigente et de l’autre un délire permis par des images plus ou moins réalistes. Pour se faire une idée, il suffit de regarder les représentations des dix plus beaux musées à venir. Il est vrai qu’une image « raisonnable » serait de peu d’attrait quand il faut séduire.
Hors sujet, deux images ont retenu mon attention : la proposition de Donald Trump pour Gaza et la couverture de la voie sur berge à Paris proposée par Sarah Knafo.
Quel lien entre la voie Georges Pompidou à Paris et Gaza ?
Ce sont deux idées qui ont besoin d’une image avant de devenir des projets. La voie Georges Pompidou doit faire partie d’une grande réflexion sur les relations entre Paris et sa couronne. Cette façade sur la Seine sera-t-elle uniforme ? Séquencée ? Et sur quel rythme ? L’image pseudo-haussmannienne rend compte d’une idée, pas de sa faisabilité, pas de son esthétique. Alors à quoi sert-elle ? À susciter un débat, à dégager d’autres idées qui ne pourront pas être réalisées dans les délais du mandat. À y réfléchir, Paris s’offre la plus grande façade sur la Seine, de quoi concurrencer NEOM mais les illustrateurs se sont contentés d’une centaine de mètres sur les trois kilomètres de quais, du pont Marie au pont de l’Alma. Nous sommes loin d’une démarche architecturale globale et urbaine.
Une bonne idée peut être à l’origine d’un mauvais projet.
À Gaza, le Président américain a proposé, de façon précipitée, une Riviera. Encore une image, de quoi en choquer plus d’un. J’aurais plutôt pensé à Singapour, une situation rêvée pour développer un port franc, une place économique et accessoirement un bout de Riviera. Gaza a une superficie de 365 km², soit 40 fois celle de Paris, et Singapour 735 km² soit 80 fois la surface de la capitale. Tout cela pour dire qu’il y a matière à faire un magnifique projet, rien à voir avec les images faites dans la précipitation. Une politique sans projet va irrémédiablement à la dérive. À Gaza, les tunnels pourraient être le début d’un projet bioclimatique et écologique, loin des projets qui permettent les images de Norman Foster pour l’Arabie saoudite.
L’image reste le lieu de la co-constuction et du débat, elle a sa place dans un long processus de conception. Pour autant il ne faut pas s’y fier. Au mieux, elle peut prendre une dimension métaphorique et poétique qu’il faut conserver jusqu’à l‘achèvement d’une réalisation, un fil conducteur à ne jamais perdre de vue.
L’image doit être prise pour ce qu’elle est et non comme une réalité, elle est là pour soutenir une vision et, se faisant, pouvoir évoluer pendant trente ans. C’est ce qui la rend aussi indispensable que dangereuse, c’est pourquoi l’énoncé d’un projet est indispensable avant le premier dessin. Curieusement, c’est le chemin que devrait prendre l’IA, celui de demander l’énoncé, le projet architectural poursuivi avant d’aller vers l’image.
C’est une révolution du métier qui demande aux architectes de rêver avant de dessiner. Il faut avoir le courage de retrouver le temps long, d’énoncer des idées, de les transformer en images avant de développer de vrais projets qui pourront s’inscrire dans le temps. C’est seulement à ces conditions que la critique pourra reprendre des couleurs et l’architecture comme la ville leur place dans un débat de société.
Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste
Retrouvez toutes les Chroniques d’Alain Sarfati