
Les élections municipales sont un moment fort de la vie politique française, celui où les destins se forgent, puisque, paraît-il, à entendre les édiles, il n’est de fonction politique plus belle que celle issue de ce scrutin éminemment local.
Plus sacrificiel que député ou sénateur, le maire doit donner son corps et sa vie à sa ville, il doit se dévouer à sa tâche passionnante de gérer tous les vœux annuels, les noëls des anciens et les goûters des enfants des écoles.
N’est-il pas resplendissant de beauté le maire d’une ville moyenne, la cravate et les doigts tachés de chocolat, et le regard porté loin au-delà du calendrier des collectes des déchets recyclables, dont les négociations avec la communauté de commune entament leur septième année de concertation avec les associations d’usagers d’obédience vaguement écologiste ?
Il n’est pas de plus beau mandat que celui de maire
Tous les hommes ou femmes politiques soucieux d’une implantation locale indispensable à l’enracinement de leur carrière le diront avec humilité et trémolos. Ils ont le vœu sincère de consacrer six ans en crottes de chien et bals des anciens, la main brisée par les 17 clubs de football de division d’honneur lors du derby départemental dont on se réjouit d’avance d’assister à tous les matchs, vraisemblablement sous la pluie, puisque la procédure pour refaire la couverture de la tribune est bloquée par la brigade de répression des fraudes lors d’un banal contrôle de légalité entrepris par le département puisque le nouveau préfet est un ami personnel du chef de l’opposition.
Le 27 février, toute la dramaturgie sera fixée puisque c’est la date du dépôt des listes. Le scrutin désigne des individus figurant sur des listes et dont le devoir sera de voter ensuite pour le candidat qui manœuvre depuis les dernières élections (qu’il soit élu ou pas) pour être celui qui guidera l’équipe municipale.
On rappelle que celle-ci est formée d’élus, chacun dans un secteur de la vie locale (l’adjoint aux associations est celui qui souhaite vraiment s’occuper avec la même ferveur des pétanqueurs de la résidence des flots bleus, des macrameurs périgourdins et des collectionneurs de fleurs séchés cueillies sur le côté Ouest du vieux Viale).
Se superpose à cette équipe de notables généreux dévoués une équipe d’administratifs qui, sous la houlette du directeur général de services, gère les directions sectorielles correspondant aux domaines respectifs des «politiques» (les adjoints élus).
Il est de bon ton, en cas d’alternance ou de soutien massif de sang neuf issus des rangs incongrus d’alliances opportunistes, de virer l’équipe des administratifs pour ne pas risquer des relations contre nature entre deux mondes si différents que les cadres territoriaux peuplant les services administratifs et d’ex prof d’histoires qui viendraient saboter le programme ambitieux d’une mandature dévouée au bien commun (et accessoirement aux ambitions plus personnelles comme peut l’être éventuellement une réélection).
Quelles tocades, quelles extravagances sont contenues dans le destin municipal ! C’est Clochemerle mâtinée de prétentions de flirt avec la Haute Politique. Tel élu va s’ingénier à défaire ce que son prédécesseur a bâti sous le principe qu’il s’est positionné si longtemps contre, au titre de son opposition systématique aux propositions de la majorité d’hier ; tel élu va essayer de réaliser les absurdités dont son programme était truffé quels qu’en soient le prix et la raison au seul titre qu’il convient de ne pas mentir et consacrer toute son énergie à bâtir, déjà, les conditions de sa réélection.
Qu’il soit tenu pour acquis qu’on n’est pas réélu pour gouverner, on gouverne pour être réélu
Ainsi à Paris, on assiste à un ballet un peu similaire, légèrement dévoyé par la taille de l’enjeu dans l’échiquier politique soumis au thermomètre du pouvoir. Maire de Paris, c’est un mandat local mais qui vaut mieux dans l’échelle de l’autorité qu’un rang de ministre. Ainsi Benjamin Griveaux a quitté le porte-parolat du gouvernement pour se consacrer pleinement à sa candidature parisienne. Anne Hidalgo, quant à elle, a déclaré qu’elle ne serait pas candidate à l’élection présidentielle pour se consacrer à sa tâche d’élue de la capitale.
On constate donc que maire de Paris est mieux coté que ministre ou Président de la République (gérer les gilets jaunes, les grèves et Murielle Pénicaud) et mieux que porte-parole, puisque la tâche a été abandonnée au profit de la conquête de la capitale.
Alors c’est ce fonctionnement sublime qui inspire toutes les vocations désintéressées des candidats, petits et gros se disputant les suffrages à coups de promesses et d’astuces fulgurantes : d’aucuns proposent des forêts urbaines, d’autres des déplacements titanesques de gares, certains veulent éradiquer la violence urbaine, tous veulent le bonheur la prospérité pour tous et la propreté.
Prenons cette extraordinaire proposition de réduire la densité de Paris. Pas du tout démagogue, cette proposition veut réduire l’impact d’une éventuelle augmentation de la population parisienne. Et comme cette proposition s’accompagne de mesure pour faciliter l’accession à la propriété des classes moyennes, on a compris quels sont les suffrages concernés par ces mesures.
Happy few parisiens, classes moyennes, tenons-nous chaud
Certaines propositions sont complètement farfelues. Déplacer la gare de l’Est en banlieue (où cela ? quel impact sur le pauvre tissu urbain désigné ?). Les gares ne sont pas des nuisances, au contraire, elles sont les gares de Centre-Ville du Grand Paris, et il n’est pas question de retirer cette qualité archi-urbaine des gares parisiennes, magnifiques constructions du XIXe siècle, dont la plus belle, bien sûr est celle qui est dans la mire d’un des candidats maire de Paris : la Gare de l’Est.
En fond du boulevard de Strasbourg, cette gare fait un tout avec l’espace environnant et sa fonction, le souhait de la déménager est un grand risque pour le candidat qui essaye cette idée, comme une autre, pour se démarquer de ses rivales et rivaux.

Mais encore raté ! Il est d’ailleurs permis de se demander quelle équipe d’urbaniste du XXIe siècle a soufflé cela au candidat de la majorité présidentielle. D’autant plus que la seule chose qui serait possible sur cet ensemble ferroviaire est de construire des ponts nombreux sur les voies et densifier d’autant les dizaines d’hectares de terrains vierges occupés bêtement pour que les trains circulent (et ils circuleraient aussi bien en tunnels comme dans quatre des autres gares parisiennes) mais malheureusement le candidat qui prétend déplacer les gares est également celui qui veut dédensifier Paris. Ca tombe mal.
Il s’agit cependant, bien évidemment, d’une mesure vertueuse puisqu’elle a pour ambition de créer un Central Park à Paris (pas tellement central vu que c’est au nord de Paris – tellement au nord que le voisinage du Parc de la Villette ferait immédiatement concurrence au nouveau Central Park of Paris).
C’est donc un concours de forêts que se livrent deux des principaux concurrents à la fonction suprême.
Comme ils ont oublié tous les deux que l’équilibre métabolique de Paris (lieu ou la quantité de Co² absorbé s’équilibre avec l’oxygène émis par la photosynthèse) se situerait aux alentours de 37 étages de forêts pour commencer à respirer sainement, forêts urbaines ou Central Park, on est loin du compte.
François Scali
Retrouvez toutes les chroniques de François Scali