La Galerie Colbert, passage couvert parisien datant de 1827, dont la métamorphose a été livrée en décembre 2025 par l’architecte en chef des Monuments historiques Pierre-Antoine Gatier, et Studio Constance Guisset pour les aménagements intérieurs, est une architecture survivante. Ou quand l’industrie est rivale des arts ? Visite.
« Les passages couverts sont en France le fruit d’une époque bien déterminée, qui va de la fin du XVIIIe siècle aux premières années du Second Empire. Aucun autre pays n’a compté autant de passages couverts ». (1)
Difficile d’évoquer la galerie Colbert (Paris IIe) sans raconter son histoire chaotique, incroyable palimpseste entre naissance, abandon, destructions et renaissances, depuis le XVIIe jusqu’à nos jours.
L’urbanisation du quartier Richelieu commence par l’acquisition par le cardinal de Richelieu en 1624 de l’hôtel d’Angennes. Il obtient du roi l’autorisation de démolir l’enceinte de Charles V pour y construire un palais et un grand jardin. Des voies nouvelles sont tracées selon un réseau orthogonal, d’autres palais se construisent. Le premier hôtel de ce quartier nouveau, dit des Fossés-Jaunes, est construit entre 1634 et 1637 sur les plans de Le Vau (2) pour Guillaume Bautru de Serrant, diplomate au service du roi, et poète – l’un des premiers élus à l’Académie Française en 1634 au fauteuil n°2. Entre cour et jardin, c’est un dispositif classique, raffiné et discret.
Son destin pourtant s’accélère. En 1665, Colbert (3) achète l’hôtel Bautru et fait exécuter les premiers changements par l’architecte Pierre Bréau (4) qui conforte les fondations – le sol était constitué d’alluvions et meubles, vestiges d’anciens bras du Fossé du Palais Royal (5) – ferme la façade sur rue et agrandit l’espace habitable en surélevant les ailes.
Après la mort de Colbert, commence une autre vie, pas la meilleure : les bâtiments sont rachetés en 1719 par Philippe d’Orléans qui, habitant le Palais-Royal (6), y installe… ses écuries (7). En 1780 l’ensemble est acquis par Louis XVI pour y installer le bureau des Domaines, chargé de gérer les Biens du Roi.
La Révolution bouleverse tout, l’hôtel est saisi comme bien national en 1791, plusieurs ailes démolies, les fresques et les décors intérieurs disparaissent. Seules subsistent la façade sur rue et une partie de la cour.
Tout près, il y a le Palais Royal, transformé dès 1720 par le Régent en un lieu parisien très fréquenté pour ses jardins, cafés, librairies et salles de spectacles. La mode est aux passages couverts, qui offrent aux piétons des chemins sécurisés et aux marchands des vitrines…

Le quartier change de dimension. La rue Vivienne est prolongée jusqu’aux grands boulevards. Le projet de galerie est lancé en 1826 – l’hôtel Colbert, devient un passage couvert commerçant qui célèbre le siècle de l’industrie avec le fer, la fonte et le verre. Traversant les hôtels particuliers du XVIIe, les galeries Colbert et Vivienne constituent le premier maillon du réseau des passages qui vont relier le Palais-Royal au boulevard Montmartre. La galerie franchit ingénieusement la cour de l’hôtel, se glisse sous le corps de logis, et occupe l’ancien jardin devenu écurie. La rotonde et le dôme imposé par l’architecte Jean Billaud (8) donnent à la galerie sa centralité et transforme le passage commercial en architecture monumentale.
Mais après le rêve du passage, la proximité des grands magasins engendre sa mort lente. Les commerces ferment, l’entretien est négligé. Les destructions reprennent, les volumes latéraux sont supprimés. Subsistent la rotonde et le dôme de Billaud, fragments isolés, décontextualisés – inscrits aux Monuments Historiques en 1974.
Années ‘80. On ne choisit pas la restitution du passage XIXe mais une recomposition, une reconstruction spectaculaire par l’architecte Louis Blanchet (9). Blanchet utilise les moulages des décors sculptés subsistants et étudie les gravures de l’époque pour réaliser une restitution fidèle des éléments disparus. En 2001, la galerie Colbert est affectée à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA).
C’est cette version postmoderne que Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques, a décidé de respecter. Les décors, l’ensemble des épidermes et des faux marbres, peints à l’huile, ont été traités dans une démarche de conservation des fragments de l’histoire.

L’état de référence pour la restauration des décors est l’état 1985. Pour les reprises des peintures écaillées, les teintes existantes, issues de la restauration des années ‘80 ont été contretypées après nettoyage.
Un nouvel accueil est composé autour des vestiges de l’Hôtel Bautru, visibles dans le Hall Rose Valland et dans la courette. Ce sont les arcades du rez-de-chaussée des deux ailes en retour de l’hôtel particulier vers sa cour d’honneur. Un nouveau café est installé dans la rotonde et une galerie en retour fait face au jardin de la bibliothèque nationale.
La Galerie Colbert n’entre pas dans l’histoire par la continuité mais par la rupture.
Pierre-Antoine Gatier travaille sur une architecture survivante. Walter Benjamin (10) aimait cette chanson, qu’il cite dans son ouvrage « Le livre des passages » :
« De ces palais les colonnes magiques
A l’amateur montrent de toutes parts
Dans les objets qu’étaient leurs portiques,
Que l’industrie est rivale des arts »
Tina Bloch

(1) « Les Passages couverts en France » par Bertrand Lemoine Délégation à l’action artistique de la ville de Paris.
(2) Louis Le Vau 1612-1670 architecte majeur du Grand Siècle français (Hôtel Lambert, Vaux-le-Vicomte, façade Sud du château de Versailles,…)
(3) Jean-Baptiste Colbert 1619-1683, Intendant des finances et Surintendant des bâtiments du Roi.
(4) Pierre Bréau 1635-1687 architecte – dessinateur des Bâtiments du Roi – le service royal chargé des constructions, plutôt technicien que concepteur.
(5) Les passages Vivienne et Colbert sont très proches du Palais Royal, ce qui explique leur emplacement stratégique et leur succès commercial.
(6) Le « Palais-Royal » est construit à la fin XVIe pour le cardinal de Richelieu, puis transformé en Palais Royal pour le roi Louis XIII. Mais au XVIIe le palais est surtout une résidence aristocratique, non ouverte au public.
(7) Le dispositif cour + jardin permit de transformer une partie des bâtiments arrière en écuries – chevaux et carosses.
(8) Premier architecte du projet de la galerie Colbert : François-Jacques Delannoy en 1826 qui se retire un an plus tard. Jean Billaud reprend le chantier et réalise la rotonde et le dôme 1827-1829.
(9) Louis Blanchet architecte et Grand Prix de Rome en 1952.
(10) Walter Benjamin 1892-1940 Philosophe, critique littéraire et essayiste, connu pour ses travaux sur l’histoire, la modernité et la culture urbaine.
