
L’habit@, c’est d’abord l’habit.
L’habit est un des outils d’architecture (1) de notre habitat. Il est notre seconde peau.
En lisant, gardez en tête ce passage — du corps à l’habit, de l’habit à l’habitat : l’habit comme première couche/cloison de notre habitat. Chronique HABIT@.
L’habit, outil de survie, prolongement de soi
L’habit nous aide d’abord à survivre, ou à vivre plus confortablement dans notre environnement : se protéger du vent, de la pluie ou du soleil, avoir chaud quand il fait froid, etc. C’est un peu comme une fourrure interchangeable. Une fourrure qui n’est pas naturelle mais artificielle.
Historiquement, l’habit est l’ancienne peau d’un autre : d’abord celle d’un animal, une peau de bête.
Aujourd’hui, l’habit est manufacturé à partir de matières végétales, animales ou synthétiques. Il s’étend au-delà du textile pour intégrer les objets que nous portons sur nous, véritables organes exosomatiques (2), transportant notre savoir et nos données immatérielles ; prolongeant notre corps et notre esprit. Peut-être demain redeviendra-t-il une peau vivante ? Celle d’un autre organisme — électronique ? — à la manière des duos hôte–parasite…
Notre deuxième peau nous protège du climat. Les vêtements varient selon le lieu géographique, la météo et les saisons. Cette peau s’use, vieillit quelques fois avec nous : elle se transforme, se souvient, nous rappelle.
La fonction, le statut, la parure
Très vite, l’habit devient un attribut de différentiation, un apparat. Il permet d’agir instantanément — le temps d’un regard — sur la manière dont on apparaît à l’autre : se montrer, se singulariser (l’individuation au sens de Simondon (3)) ou affirmer son appartenance à un groupe, qu’il soit communautaire, social, sportif, etc.
Il identifie une fonction — l’uniforme du policier, du médecin, du religieux, du travailleur, de l’employé de bureau, du clown, etc. — et, par là même, il autorise ou il empêche.
Il signale l’appartenance à une classe sociale, à un groupe.
L’habit se complète de bijoux, d’accessoires, de coiffures, de maquillage, de parfum. Il différencie (souvent) les femmes et les hommes, les appartenances culturelles. Il participe de ce que l’on représente, de ce que l’on donne à voir de soi aux autres.
— L’adolescence est un temps de la vie où l’enfant, dans son devenir adulte, prend conscience de l’image qu’il renvoie. L’apparence y prend une place particulière. L’adolescent est attentif à l’habit parce que celui-ci l’individualise — ou, plus exactement, renseigne sur le type de groupe auquel il appartient — et projette une image modelée de lui-même, construite et adressée. —
Paraître, briller, disparaître
Notre deuxième peau sert à paraître, à briller ou à disparaître.
Le signe.
La plume.
Le cygne.
La couleur. La forme nouvelle. Le mouvement du drapé, qui dessine une forme toujours recommencée.
Le pied, la chaussure.
La tête, le chapeau.
Se faire remarquer ou s’effacer — le camouflage.
Entre apparition et disparition, l’habit devient langage.
L’industrie du luxe est d’abord celle de cette seconde peau.
Les stylistes ont fait de l’habillement un art : l’adaptation, la mise en valeur, la transformation du corps, la forme, le geste. Et l’ensemble des accessoires d’apparat — le bijou, dans son rapport symbolique au monde ; l’alliance ; la montre qui, d’outil utile, est devenue signe, souvent de richesse ; le tatouage ou le maquillage.
La surface externe : se parer d’une nouvelle peau, ce que nous renvoyons au monde, aux autres, à l’environnement. En-deçà, le toucher : confort interne.
L’interface, la sensation
Nous entretenons une relation de grande proximité avec cette seconde peau. Dans sa surface interne — là où le contact est direct avec le corps (4) — se joue le toucher de la matière. L’information sensorielle qu’il génère, la sensation même de ce toucher, s’efface souvent rapidement, court-circuitée par notre cerveau, qui la met en sourdine pour laisser place à d’autres informations jugées plus importantes.
La sensation tactile de l’habit est pourtant riche et plurielle. Elle varie selon la matière : coton, soie, lin, cachemire, lycra (élasthanne), polaire (polyester), laine, polyamide, cuir, métal — bracelet, montre, bijou —, silicone, acrylique, polyuréthane, latex, vinyle… Elle varie selon l’agencement de ces matières, ou selon leur mouvement, leur action, leur effet…
Le maillage du textile, ou des textiles, par exemple, a son importance : la sensation d’un jean est différente de celle d’un pantalon en coton.
Le bas nylon. La dentelle.
L’éventail, permet d’ajuster son « habit de vent »
Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
[…]
Vertige ! voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser (5)
Et d’autres vêtements, plus technologiques, qui réchauffent — gilet chauffant — ou rafraîchissent (6), prolongeant dynamiquement et artificiellement les capacités thermiques du corps. Des vêtements dont le rôle, exclusivement pratique, pourrait devenir esthétique, voire poétique.
Nous portons très souvent plusieurs couches d’habit qui se superposent. La surface interne se limite alors principalement à la texture du vêtement le plus proche, même si un pull peut recouvrir des zones que le t-shirt ne couvre pas. Sauf en cas d’inconfort persistant, la sensation consciente des différents habits, tel un cocon, disparaît pour laisser toute la place aux autres messages sensoriels. Mais il nous est toujours possible d’y porter à nouveau attention, quelques secondes, pour nous réconforter, notamment face à un inconfort.
___VOYAGE ACTION
Prendre quelques secondes pour ressentir maintenant le contact de ses habits contre son corps : le frottement de la matière de son pull sur son avant-bras, d’un pantalon, d’une jupe, d’un collant, d’une chaussette, d’un sous-vêtement en contact avec sa peau (première), son torse, ses bras, ses jambes, ses fesses, ses pieds… Scannez, et parcourez quelques secondes ces sensations intérieures.
Dévoiler / masquer
Le vêtement n’est pas qu’une surface, mais une interface active : il permet de réguler la température — ouvrir un gilet, un manteau, régler la puissance — ou de se dévêtir, progressivement, suggestivement, se donner à voir, s’effeuiller.
La nudité étant proscrite ou reléguée à l’intime, la pudeur s’impose.
Se vêtir et se dévêtir est un acte souvent réservé. Des gestes quotidiens possiblement chorégraphique qui peuvent se révéler, et nous révéler : enfiler ou retirer, (dé)boutonner, lacer, fermer, ajuster.
Avec le vêtement, la peau naturelle disparaît au profit d’une peau artificielle. Retirer cette seconde peau, se déshabiller, est devenu avec le temps une marque d’entrée dans une intimité accrue : se montrer nu(e), ou à nu.
Nettoyer sa première peau invite à quitter sa seconde.
Rencontrer une autre peau invite à quitter la sienne.
Dans nos régions tempérées, il est d’usage de quitter ses habits pour prendre une douche, un bain, ou le soir pour se glisser nu(e) sous la couette, dans les draps – autre interfaces actives – ou, selon les habitudes et le froid, pour en enfiler d’autres : un pyjama, une chemise de nuit.
Les draps, le drapé, le tissu. La caresse.
What do I wear in bed ? Why ? Chanel No. 5, of course.
Just a few drops (7)
Augmentation, filtre, extension
Notre deuxième peau, notre habit…@, nous protège, mais sert aussi à communiquer, à transporter, à nous augmenter : la poche dans l’habit, le sac, l’armure.
La technicité de cette peau évolue. Elle combine de nouveaux organes, exosomatiques : des montres et des lunettes — simples ou connectées —, aux écouteurs à la texture silicone donnant accès au contenu infini du cyberespace via le smart-phone dans notre poche, et bientôt dans notre corps… (8)
Nous passons davantage de temps habillés que nus. L’habit est un filtre utile, joyeusement amovible : il nous transforme, nous représente et nous augmente. Il modifie notre perception de l’espace extérieur — une paire de lunettes de soleil, une casquette, protègent, filtrent, cadrent l’environnement. Il modifie aussi parfois notre perception de l’espace intérieur : une montre connectée nous indique combien de pas nous avons marché, combien d’heures nous avons dormi.
Il modifie la manière dont nous sommes perçus. Il transforme notre enveloppe et, avec elle, notre perception spatiale.
L’habit est une image de soi, aussi une image d’humeur (collective ou individuelle).
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Pouvoir s’habiller chaque jour d’une musique choisie, unique, que les autres pourraient recevoir et écouter, comme ils reçoivent quotidiennement les formes et couleurs de nos vêtements.
L’habit possède une dimension expressive, esthétique intrinsèque qui s’étend au delà de notre première peau. Habiller, c’est aussi couvrir, rendre plus agréable ou transformer l’esthétique d’un objet — ajouter une couche : habiller un mur, une chaise, une tasse.
De la 2ème à la 3ème peau
Au-delà de cette deuxième peau, l’espace s’habille. Apparaît alors un habit plus large, plus grand : l’habitat : la tente, la hutte, l’igloo, la caverne, les cabanes, puis les maisons, les appartements, les immeubles, les quartiers, les villes… Une manière de partitionner et s’approprier l’espace.
Si l’habit s’ouvre d’abord vers l’extérieur, l’habitat s’ouvre d’abord vers l’intérieur. La seconde peau colle au corps. La troisième peau, elle, cloisonne en espaçant l’espace.
Eric Cassar
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(1) Peu considéré voir oublié par les architectes. L’isolation thermique (notamment) se résout par un usage combiné de l’habit et de l’habitat.
(2) Un organe exosomatique est un organe technique extérieur au corps vivant. Héritée de la pensée de Gilbert Simondon et formulée par Bernard Stiegler, cette notion désigne l’externalisation des fonctions humaines — biologiques, sensorielles, cognitives — dans des objets techniques qui constituent le milieu même de l’individuation.
(3) L’individuation n’est pas ce que l’on est, mais ce que l’on devient, en relation constante avec les milieux — naturels, techniques, sociaux — que l’on habite.
(4) Pour la première peau voir Habit@.12
(5) Autre éventail, Stéphane Mallarmé
(6) https://www.youtube.com/watch?v=s3nnMwoVa8I
(7) Marylin Monroe
(8) Sur les bio-implants (encore peu concluants) https://www.youtube.com/watch?v=tbbNaAIVFd4