
L’idée que portaient les concours d’architecture, tels qu’ils étaient imaginés dans l’esprit de la loi de 77 sur l’architecture est aujourd’hui dévoyée. Trop poussé hors de ses intentions d’origine pour promettre l’exception constructive, le concours d’architecture est devenu au fil du temps une parodie. Tribune.
Lors du congrès des maires de France de mi-novembre 2025, le Premier ministre proposa de relever le seuil au-delà duquel le recours à un concours d’architecture deviendrait obligatoire, risquant ainsi de réduire considérablement le nombre de consultations d’architectes ouvertes en France.
Cette proposition provoqua une levée de boucliers dans les rangs de l’académie d’architecture, des syndicats et de l’ordre des architectes*. Puis, comme souvent, parmi ceux qui trouvaient dans cette disposition une façon d’empaqueter élégamment les faux-semblants. On pouvait lire, en réaction à ce projet : « ce renoncement provoquerait la chute des politiques culturelles, urbaines et écologiques ambitieuses de ce pays et que la suppression pure et simple des concours conduirait à fragiliser la qualité de nos constructions, l’équité et la transparence des choix ».
Avec un environnement réglementaire rendu obèse avec le temps et l’émergence montante des clauses de participation, aussi arbitraires qu’imbéciles, nous nous retrouvons désormais devant un processus d’attribution de marchés d’architecture et d’ingénierie totalement essoré, convenant mieux à la renaissance de pratiques douteuses qu’à la production d’une architecture de qualité.
Car comment comprendre qu’autant d’opérations aussi médiocres que mal construites en soient issues ?
Historiquement…
Vers la fin des années ‘70, à la demande de Bernard Tricot, président de la MIQCP (mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques), je rédigeai le premier règlement de concours d’architecture mis à l’épreuve dans une France en pleine recherche de modernité. Ce travail, mené sous la vigilance de l’architecte Michel Macary, devait conduire à la nomination du lauréat pour la construction du nouvel Institut français de Lisbonne. Un jury ayant délibéré en toute indépendance, la procédure, précise et encadrée, s’est soldée par une réussite. La démarche s’inscrivait dans l’esprit de la loi sur l’architecture de janvier 1977, la désignant comme « une expression de la culture ».
Le règlement du concours et ses attendus tenaient seulement en quatre pages A4 et suffisaient à assurer que le choix se porterait sur un projet de qualité. Les ingénieurs et les entreprises étaient alors laissés hors du champ de la procédure. Les acteurs retenus pour concourir étaient considérés comme simplement compétents. Et on ne s’inquiétait pas encore de leurs références.
Bâtis sur le même modèle, les concours d’architecture qui s’ensuivirent favorisèrent de nouvelles créations et l’émergence de jeunes et de nouveaux talents. Les belles idées étaient couronnées de succès. Pour preuve, Beaubourg et la grande Arche de la Défense, deux œuvres issues d’un accès à la commande, plus libre encore que le concours sur sélection : le concours d’idées, ouvert à tous les architectes.
Or…
Avec le temps, les forces obscures de la construction publique et privée sont réapparues. Elles ont ensemencé les parcours des concours d’architecture d’obstacles et de résultats divers en infiltrant habilement les règlements pour y glisser tout ce qui permettait d’en dévoyer l’esprit. Mais en prenant soin toutefois de conserver le sceau de la légitimité. La suite, vous la connaissez : regardez autour de vous et vous constaterez qu’on vous refourgue ad nauseam la même ville, le même projet, la même misère, disciplinée, contrôlée et dupliquée à l’infini, au point qu’indigence fasse référence.
Les concours ne sont plus aujourd’hui que des simulacres de procédures initialement saines. La finance, le favoritisme, la paresse patentée des obsédés de l’élimination rapide ou automatique de candidats recevables, ont contribué à produire dernièrement (et en grand nombre) des architectures grossières ou insignifiantes. Aussi, forts d’un tel constat, pourquoi ne pas installer clairement, dans ce grand jeu de dupes, tous les commanditaires (qu’ils soient publics ou privés) en leur accordant le droit de choisir à visage découvert ceux qui, parmi les architectes, les ingénieurs ou les constructeurs, leur semblent les meilleurs pour mener à bien leur projet.
Ce que firent les rois. Mais aussi, avec la manière, l’industriel Henry Frugès, à Pessac,
Nous nous apercevrions alors, et très vite, avec le projet choisi, ce que valent l’engagement du commanditaire, la teneur de ses connaissances ou l’abysse de son ignorance, comme la complicité intellectuelle et l’engagement de sa maîtrise d’œuvre. Autant de compétences rendues automatiquement claires et représentatives d’une légitimité, rendant inopérante toute tentation de se défausser sur le choix naturellement « éclairé » d’un jury.
Aussi…
Trop éloigné de ses intentions et de son cadre d’origine pour promettre ou garantir l’exception constructive, le concours d’architecture et d’ingénierie, sous toutes ses formes actuelles, est à regarder comme une monumentale parodie à laquelle, sans hésiter, il est temps, de mettre fin.
Francis Soler
Architecte
* Lire la tribune Libérer la commande publique sans dégrader la commande d’architecture