
« Louvre – Nouvelle Renaissance ». En octobre 2025, la liste des cinq équipes retenues pour le concours du Louvre était publiée. Une seule agence française au programme…* Une fois encore, perd et manque la France ? Rencontre avec Bertrand Lemoine, architecte DPLG, historien de l’architecture.
Chroniques – Cette situation est-elle récente ?
Bertrand Lemoine – Situation nouvelle, non, on peut remonter à Louis XIV qui appelle le Bernin (1) pour l’achèvement du Louvre – mais n’est finalement pas retenu… Le Corbusier était suisse… mais beaucoup de ces architectes ont vraiment vécu en France.
Et le concours Beaubourg lancé en 70, ouvert à tout talent de toutes nationalités, comme voulu par Pompidou, avec 681 projets déposés…
Lauréats en juillet 1971 – Piano, Rogers – un anglais et un italien, une équipe jeune quasi inconnue.
En revanche pour le futur musée d’Orsay, concours lancé par Giscard à la toute fin des années ‘70, ACT Architecture – Bardon, Colboc, Philippon – une équipe française, la seule qui conservait le bâtiment existant de Victor Laloux et surtout la grande nef de la gare et sa verrière, un coup de génie quand tous les autres démolissaient. Ils seront rejoints ensuite par Gae Aulenti, italienne, pour l’aménagement intérieur et la promenade architecturale en remontant la nef.
Dans les années 60-70 les ministères « constructeurs » mettent en place des listes d’architectes sur des critères de compétence… une volonté de contrôle de la commande publique…
Oui ce sont les listes d’agrément. Impossible de faire un hôpital si on n’est pas sur une liste, pareil pour les logements sociaux, les lycées, les équipements sportifs. Cela a engendré un vrai blocage de la commande, ce qui explique que dans les années ‘80, on aspirait à une réouverture.
À partir de ‘81, François Mitterrand veut des monuments et met en place une politique de grands projets…
Une politique qui surprend le monde… On aurait pu imaginer que le socialisme allait favoriser une politique locale, au moins dans les communes, les petits projets, on aurait espéré une revitalisation du tissu de la conception en France face à la sclérose qui s’était mise en place avec les listes d’agréments.
Or ce n’est pas arrivé. C’est même depuis les années ‘80 que la situation s’est aggravée, et pas seulement dans la commande publique mais aussi dans la commande locale : les élus, les maires, les communes, favorisent l’habilitation des architectes étrangers pour concourir. Mitterrand a mis en place une politique de projets somptuaires qui se sont ensuite déclinés en projets régionaux.
La Villette, le Grand Louvre, l’Opéra populaire de la Bastille, Tête Défense, la Bibliothèque de France, la Cité de la musique… la liste est étourdissante… et tout de même Paul Chemetov et Dominique Perrault, quelques jeunes français !
Le principe du déménagement des Finances hors du Louvre et le projet de Bercy sont lancés sous Giscard, mais le chantier se déroule en effet à l’ère mitterrandienne, par Borja Huidobro (2), chilien installé en France pour le dessin, et Paul Chemetov (3), français…
Pour la Villette en 1982, 472 réponses, c’était l’ordre de grandeur pour les grands concours – un concours ouvert, international, anonyme, c’est-à-dire chaque projet examiné sans nom par le jury. Et pourtant, on a su par une indiscrétion que l’histoire se jouait entre Bernard Tschumi et Rem Koolhaas ; le ministère a reconnu plus tard que l’anonymat absolu ne pouvait être total entre professionnels… capables de s’identifier entre eux !
C’est ainsi que, lors du concours vraiment anonyme pour l’Opéra Bastille en 1983, grosse bourde : le jury rêvait de Richard Meier (4)… et a élu Carlos Ott (5), un projet plus que moyen… Pour Tête Défense, toujours un concours anonyme, le jury sort Johan Otto von Spreckelsen (6), un projet magnifique, mais un inconnu qui n’a que peu construit…
Cette fois on serre les boulons, le projet est vraiment anonyme, l’esquisse très belle, mais, problème, Spreckelsen est plus théoricien et enseignant que praticien. Il n’a pas l’envergure pour l’enjeu technique, constructif et politique d’un tel projet et finit par démissionner en 1986. La réalisation finale sera menée par Paul Andreu avec une maîtrise d’ouvrage très engagée – Robert Lion, l’un des instigateurs du concours de 1983, et Jean-Louis Subileau, directeur adjoint de l’APUR.
Et le « Grand Louvre », déjà, en 1983, Mitterrand en républicain monarchiste écarte volontairement les circuits français, et choisit Ieoh Ming Pei (7), sino-américain, sans concours, comment est-ce possible ?
Il y avait eu de grandes déceptions avec les concours internationaux ouverts qui n’accouchaient pas toujours de chefs-d’œuvre. Déçu à la Bastille, compliqué à la Défense… Donc cette fois-là, Mitterrand choisit…
À force de dire qu’on veut faire parler de la France à l’étranger en important des vedettes étrangères, les architectes français ne se seraient jamais remis du coup porté ?
Les maires se sont dit que c’était bien de faire venir des vedettes étrangères, que cela les valorisait, au niveau local comme au plus haut niveau. Et cela dure… Pont de Anne-de-Bretagne à Nantes 2022 – 3 équipes étrangères, lauréat Feichtinger, architecte autrichien certes installé de longue date en France. Palais des Congrès de Rouen 2023, lauréat BIG architecte danois devant deux équipes étrangères. Et c’est pareil pour des projets moyens comme à Lascaux en 2012, gagné par Snøhetta, agence norvégienne, le Centre Pompidou Metz en 2003, le Louvre Lens en 2005 gagnés par des agences japonaises, etc.
Serait-ce devenu une tradition française d’accueillir le monde et non les siens ?
Nous avons une tradition d’ouverture, et en Europe, n’importe quel architecte peut concourir, et c’est bien.
Mais dans les organes internationaux, on aime placer les Français parce qu’il est connu qu’ils s’occuperont des intérêts internationaux avant les leurs !!! Nous jouissons d’une solide réputation… Chacun sait qu’un Anglais, un Italien, un Allemand, un Américain ou un Japonais pensera d’abord aux intérêts de son pays avant les intérêts supra nationaux !!! Les Français sont persuadés d’avoir une mission… œcuménique… qui flatte leur amour-propre. C’est un fait : le Français ne favorise jamais son propre pays…
La réciproque est-elle vraie pour les agences françaises à l’étranger ?
La réponse est clairement non, même si certains Français arrivent à travailler à l’étranger. Marc Mimram qui n’a pas été retenu pour le Pont de Nantes me dit : « Quand je fais un projet en Autriche, j’ai six équipes autrichiennes en face de moi, je suis le seul étranger… ». Qui a gagné l’Hôpital Universitaire Grand Paris Nord en 2021 ? Renzo Piano – associé à Jérôme Brunet, très bon dans les hôpitaux…
Le message global envoyé est donc que nous n’avons pas les compétences en France puisque nous serions obligés de faire venir des étrangers. Et que les architectes français ne sont pas compétents. Ce qui est faux !
Quel est l’état d’esprit du côté des entreprises associées ?
Les grosses agences internationales sont structurées, organisées et les entreprises associées aux choix savent bien qu’elles ne seront pas trop gênées sur le chantier, qu’il n’y aura qu’une agence française sur place pour suivre le projet… Cela leur convient. Et même s’il y a une crise partout, la France a toujours une politique de bâtiments publics et de logements assez soutenue, elle reste un bon terrain de chasse.
De plus, de nombreuses agences étrangères retenues pour un concours vont poursuivre des stratégies d’implantation en ouvrant des bureaux à Paris et en recrutant du personnel français. Après, comme il faut faire vivre la structure, la stratégie est de s’installer sur un marché et de répondre à des projets moyens, ou même petits, des projets communaux : une école, un gymnase, etc. Vous voyez le problème…
Vous expliquez, plus grave encore, que les gros projets gagnés par les agences étrangères ne se font pas en France mais dans l’agence du pays ?
La plupart du temps le projet se fait là où résident les architectes qui dirigent l’agence, les plans sont envoyés en France, les ajustements seront faits par l’agence française mais la compétence d’élaboration du projet se développe le plus souvent dans le pays d’origine. Pas en France…
Le Louvre donc…
Encore une fois quel message envoie-t-on ? Celui que les architectes français ne sont pas compétents… Et plus on fait venir des architectes étrangers, plus les architectes français sont privés de références et plus ils sont privés de la possibilité de développer et de confronter leurs compétences. C’est la loi des 3 ans. Pour faire l’entrée d’un grand musée il faut en avoir fait trois dans les trois dernières années. L’Architecture est et doit être un ambassadeur de la France. Nos élus doivent réagir contre cette tendance naturelle de flatter leur ego en faisant venir un grand nom qui arrivera en hélicoptère.
Quel remède proposez-vous ?
Je propose que l’on modifie la Constitution et que l’on importe aussi des maires, et des députés étrangers. Lors d’un appel à candidature, des dizaines de propositions émanent d’architectes français et nous ne serions pas capables d’en choisir au moins une ??? Alors remettons en cause la capacité de nos élus en en important d’autres d’ailleurs ! Au moins jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent de la situation dramatique de l’Architecture en France…
Propos recueillis par Tina Bloch
* L’agence architecturestudio, associée à Elizabeth Diller (Diller Scofidio + Renfro), est mandataire. (NdR).
(1) Louis XIV invite Gian Lorenzo Bernini à Paris en 1665. Ses dessins pour la façade orientale du Louvre ne sont pas retenus, mais il réalise le buste du Roi, aujourd’hui à Versailles.
(2) Borja Huidobro architecte chilien né en 1936, connu pour le ministère des Finances (Bercy) et l’ambassade de France à New Delhi, deux projets réalisés avec Paul Chemetov dans les années ‘80.
(3) Paul Chemetov 1928-2024, architecte français et urbaniste, a rejoint le collectif AUA en 1961, dans lequel il jouera un rôle majeur. Auteur entre autres de la seconde tranche des Halles de Paris, réhabilite la Grande Galerie de l’Evolution, de nombreux ensembles de logements sociaux à la Courneuve, Pantin, Romainvile…
(4) Richard Meier architecte né en 1934, américain, auteur du MACBA à Barcelone et du Getty Center à Los Angeles.
(5) Carlos Ott architecte né en 1946, uruguayen – canadien, auteur de la Libertad Plaza à Buenos Aires…et du décrié opéra Bastille.
(6) Johan Otto von Spreckelsen, architecte danois, né en 1929, mort en 1987 sans avoir vu sa grande œuvre achevée.
(7) Ieoh Ming Pei 1917-2019, né en Chine, de nationalité américaine, architecte, auteur de nombreux projets emblématiques principalement aux USA et en Asie. En 1983, il a déjà à son actif la National Gallery East Building à Washington, et la John F Kennedy Library à Boston.