
« J’ai souvent remarqué que la science-fiction de ma jeunesse était la réalité d’aujourd’hui », explique Norman Foster. L’histoire contemporaine se poursuit avec le Red Sea Global dont il signe le Red Sea Airport, le Zayed Museum et le resort Six Senses Southern Dunes. Visite.
Red Sea Global (RSG) c’est quoi ? Officiellement annoncé le 31 juillet 2017 et mis en place l’année suivante, le projet RSG est clairement une entreprise de développement immobilier détenue par le Public Investment Fund, c’est-à-dire le fonds souverain d’Arabie saoudite.
Exactement en même temps, par décret royal, est constituée la Royal Commission for Al Ula (RCU), axée sur la restauration et la mise en valeur accélérée de sites patrimoniaux, l’objectif clairement exprimé étant de transformer Al Ula en « destination mondiale ».
RSG (1) n’est pas un projet de tourisme « culturel » mais balnéaire, centré sur deux destinations phare pour un tourisme de très grand luxe : sur la côte nord-ouest de la mer Rouge – les projets AMAALA et THE RED SEA sont traités comme des laboratoires territoriaux. Une version du plaisir magnifiquement vertueuse – disons SEA, MONEY AND SUN…
Les deux projets – RCU et RSG – ont en commun l’objectif de diversifier l’économie post-pétrole et post-carbone avec des stratégies durables, et sont censés coopérer pour partager les meilleures pratiques.
Leur nouveau mantra : régénératif. Un mot pas très poétique mais forcément très en cours. Pour signifier quoi ? Que ne pas nuire n’est plus suffisant, qu’il faut améliorer. Bienvenue dans un monde parfait…
Si tourisme il y a, Red Sea Global doit donc fabriquer son économie post-carbone par l’espace construit. Hôtels, ports, infrastructures énergétiques avec empreinte bâtie minimale. Officiellement, il s’agit de restaurer les écosystèmes, la biodiversité et les tissus sociaux, un petit glissement sémantique entraînant une petite contradiction piquante, ces lieux (désertiques) étaient peu ou pas habités…
Architecture donc ou plutôt Starchitecture – à ce niveau d’exigence il fallait un héros – FOSTER…
C’est ainsi que RSG offrit à Norman Foster, ancien champion de la High-Tech spectaculaire, le laboratoire grandeur nature et vierge de l’économie postpétrole. « Just in time », diront les méchantes langues… qui n’ont pas manqué.
En vrai, appliquer à Foster la grille greenwashing est à peu près aussi intelligent que juger la révolution industrielle comme si elle avait eu accès au GIEC. Ou les années ‘70 à l’aulne de 2025… Il serait plus juste de s’émerveiller en regardant en arrière les projets utopiques de contrôle intégral de l’environnement de Buckminster Füller puis de son disciple… Norman Foster (2). Recouvrir Manhattan de dômes géodésiques pour créer un environnement climatisé réduisant les coûts de chauffage (1960), ou encore la Biosphère de Montréal, une coque légère acier et acrylique créant un climat contrôlé (1967) furent plutôt, en leur temps, l’expression d’une foi dans la capacité de la technique à améliorer la vie humaine en se protégeant et non une honte. Des projets futuristes qui tous disaient déjà faire plus avec moins.


Foster est en revanche l’un des rares à avoir, dès les années high-tech, travaillé sur l’enveloppe, la lumière naturelle, la ventilation naturelle et l’optimisation structurelle et énergétique. Le cultissime City Hall (3) de Londres, livré en 2002, sur la rive sud de la Tamise, se présentait déjà comme une machine climatique, avec son volume ovoïde compact pour réduire la surface de l’enveloppe, sa façade vitrée haute performance, sa géométrie asymétrique limitant l’ensoleillement. Le Gherkin, à Londres, livré en 2004, est une enveloppe à double peau, utilisant le vide hélicoïdal sur toute la hauteur, créant ainsi un effet aérodynamique pour une ventilation naturelle et un climat intérieur optimisé.
L’histoire contemporaine n’est donc chez Foster ni rupture ni blanchiment. Elle se poursuit avec le Red Sea Global, qu’il faut comprendre comme une démonstration du même exercice, version XXIe siècle, où le Faire avec a remplacé le Faire sans…
« J’ai souvent remarqué que la science-fiction de ma jeunesse était la réalité d’aujourd’hui », dit-il. Elle poursuit une même ligne, soit faire évoluer l’héritage technico-industriel de Füller en architecture protectrice du désert. En douceur et sans la moindre agression du paysage.
Red Sea International Airport (2019-2023), Six Senses Southern Dunes resort (2019-2023), et Zayed National Museum d’Abu Dhabi inauguré en décembre 2025 sont les trois premières œuvres livrées par Foster pour Red Sea Global. Nous les avons rencontrées…
Le Red Sea Airport – La porte d’entrée du Red Sea Global, avec l’objectif d’un million de passagers par an, est organisée en cinq grandes coques biomimétiques, chaque module constituant un mini-terminal autonome et raisonnable, disposant de ses propres systèmes capables de s’ajuster selon le trafic et le flux réel des passagers. « Inspiré par les formes du désert, l’oasis verte et la mer », l’ouvrage se revendique selon Foster comme une machine climatique visant à réduire le refroidissement et la consommation d’énergie. Conçu en étoile autour d’un espace central, le Red Sea Airport tient plus d’une installation biomimétique posée dans le paysage et génératrice d’ombre que d’une infrastructure. Les images aériennes, sublimes, en témoignent.
Foster répète souvent que l’architecture n’est pas une enveloppe mais un système, et ceci peut s’appliquer dès son premier projet. Le Zayed Museum est, dit-il, « façonné par le climat avant d’être façonné par la forme ». Ses cinq ailes d’acier fonctionnent comme des tours à vent, des cheminées thermiques. Elles sont pensées comme des dispositifs environnementaux aussi bien que des marqueurs spatiaux. Là encore Foster privilégie une architecture organisée en éléments indépendants, où la performance environnementale prime sur l’effet iconique. La forme découle d’abord de la fonction, même si les silhouettes élancées, non symétriques, évoquent inévitablement les dunes.
Le resort Six Senses Southern Dunes est inscrit dans une géographie qui dit son nom, à l’intérieur des terres, à une quarantaine de kilomètres du Red Sea Airport, dans l’arrière-pays désertique du Red Sea Global. Il relève d’une architecture paysage construite où la forme est entièrement subordonnée au terrain. Au bout d’une route chaotique et sinueuse encadrée par une végétation maigre de buissons, surgit une surprenante forêt de structures sculpturales tendues, en formes de palmiers, chacune formée par un cône de câbles ou cordes tendus vers un mât central brun.
Au premier abord, c’est l’incompréhension. Cette soudaine image luxuriante, foisonnante, joyeuse, trop pressée et trop parfaite jusqu’à la dissonance, tiendrait presque de la bande dessinée et n’est pas lisible au premier regard. Il faut entrer, lâcher, se laisser conduire, accepter… Ce qui paraît à première vue incongru est une image de lignes et de tensions. Les structures palmiers sont des ombrières, qui reprennent le vocabulaire de tendeurs et de structures de tensions communs à Füller comme à Foster. L’architecture climatique est de toujours la préoccupation de ce dernier et le recours à la ventilation naturelle combinée à de grandes zones ombragées sa solution.


Une fois franchi ce « dôme » climatique, l’architecture se dissout, les vrais toits couleur de sable s’effacent. Le luxe de cette architecture est une non-architecture, un silence, une bonté et un respect. On quitte le difficile pour se laisser conduire par la fraîcheur, on quitte l’aride pour s’adonner à la beauté. Nulle violence, nulle brutalité. Ici le paysage est un spectacle. La nature est sanctifiée.
Le resort Six Senses par Foster n’existe que pour le paysage de dunes et n’y déroge que pour instaurer des zones d’ombre, c’est-à-dire d’humanité. Il est conçu comme une scène de théâtre où le désert joue sur tous les registres son pouvoir hypnotique, du lever du jour à son coucher.
C’est une expérience de voyage intérieur, ni insulaire ni littorale mais une halte, un ralentissement du temps. Il faut un moment pour l’accepter, tant le face-à-face avec le silence est déroutant. Les cartes sont dans nos mains. Il faut juste accepter les règles. Regard et silence.
Tina Bloch
*Lire aussi, de la même auteure, Al Ula, la course à l’échalote (2026) et Al Ula, AFALULA et la ville du quart d’heure (2026)
(1) RSG : RED SEA GLOBAL, dont le président du conseil d’administration est Mohammad bin Salman (MbS), Prince héritier, Premier Ministre, et président du Public Investment Fund (PIF) qui détient et finance la société.
(2) Les deux hommes collaborent régulièrement de 1970 à 1980 notamment avec le projet Autonomous House. En 1970, Foster réinterprète le pavillon de Füller pour en faire une coque climatiquement contrôlée : Climatroffice, projet non réalisé.
(3) Le GLA (Autorité du Grand Londres) a officiellement quitté le City Hall de Londres. Ne possédant pas le statut de « listed building » malgré plusieurs demandes, il est aujourd’hui partiellement détruit pour une reconversion mixte bureaux commerces.

