
Une nouvelle décennie ? Notre génération (celle du cynique «OK, Boomer») est la première à avoir vu la terre en vrai et en temps réel. Ceux d’avant se contentaient d’une simple et triste mappemonde sur le dessus de l’armoire de la classe de géographie alors que le professeur tentait d’échapper à la pluie de boulette en papier mâché qui faisait la gloire et le succès de cette heure sacro-sainte consacrée à la forme et à l’histoire du monde.
Simultanément, cette génération connaît, peu de temps après, la première vraie menace sur le devenir de l’humanité au prise avec la spirale folle de l’emballement climatique (plus tu cherches à refroidir la planète, plus tu dégages des gaz à effet de serre et plus tu émets des gaz à effet de serre, plus la planète se réchauffe). Ne manquez pas le prochain épisode : cybernétique et cycle des glaciers
L’Australie est en train de subir la première des grandes crises réellement effrayantes qui risquent, à plus ou moins brève échéance, de mettre en sommeil les ambitions de ce petit être chétif qui naguère entreprit, il n’y a pas si longtemps – à peine 100 000 ans, la colonisation de la planète.
Donc dernière décennie ? Avant-dernière ? Avant avant-dernière ? Ce qui fait le sel de ce début de troisième décennie du troisième millénaire de notre ère est que nous en sommes à sérieusement envisager le terme. Que s’est-il passé ? Accident chromosomique ? Dérèglement des gènes de la planète qui redoute sa fin, ou plutôt la fin de sa colonisation par la race humaine.
Bien plus effrayant que le péril nucléaire longtemps considéré comme l’écueil du progrès scientifique, le péril climatique menace nos côtes, nos forêts, nos îles et le péril devrait venir des hordes de réfugiés climatiques venant chercher auprès des populations nanties le mètre carré sec qui leur permettrait de survivre encore un peu, si les armes de Marine Le Pen leur laisse la vie sauve encore un peu, quelques jours…
Naguère, l’apprenti sorcier voyait se rebeller contre lui les foudres du feu nucléaire qu’il avait lui-même semé à travers l’horreur d’un vingtième siècle très dangereux.
Aujourd’hui, pire encore, la machine s’emballe sans que nous ayons la moindre possibilité (ni désir ?) d’y mettre un terme.
Dans cette présente chronique, nous ne soufflons pas sur les braises, bien au contraire. Dans la perspective d’une cité réellement cybernétique, l’autocontrôle de la ville pourrait éventuellement se passer des habitants pour survivre. La ville déserte, laissée à l’abandon et de toute direction humaine, se conduirait comme une jachère autorégulée dont le repeuplement se ferait, une fois encore, par l’évolution des espèces citadines passant par plusieurs états de développement et d’apprentissage de la qualité urbaine qu’elle a acquis aujourd’hui.
Un souvenir vient enrichir ce propos : Georges Henri Pingusson officiait à l’école d’Architecture et nous invitait à nous pencher sur son œuvre (modeste mais signifiante). C’est ainsi que nous avons étudié le Latitude 43, œuvre majeure de l’homme de l’Art et résidence, anciennement hôtel, navire paquebot échoué sur la colline bordant le golfe de Saint-Tropez.
Dessin original et photos d’époque du Latitude 43 – Pingusson 1933
Sur la photo ci-dessus, en bas à gauche, est visible la promenade réalisée pour joindre le projet du Latitude 43 avec la piscine en eau de mer à côté de la plage en contrebas. Promenade de plus de 500 mètres de long traitée dans le style byzantin cher à l’époque, bordée de bas-reliefs art déco, de cyprès et de catleyas.

Cette réalisation datant des années 30 avait bien changé lors de la visite, 50 ans plus tard, que nous avait invité à faire notre enseignant cabotin afin de nous inculquer le mouvement moderne à coup de plage de sable fin et de mojitos dans des paillotes en bambou. Nous avons constaté une profonde modification que la végétation luxuriante avait envahi façon Champignac à Zorgland.

Dans la promenade champigniacienne du Latitude 43 menant à la mer, la nature avait repris ses droits et colonisa tant et si bien les emmarchements et les jardinières que tout fut haché, digéré, gommé par les catleyas devenus sauvages et les cyprès. La vie disparut-elle pour autant ? Au contraire, la nature gorgée de sa sève turgescente au dynamisme herculéen s’emballa en une course de fond aux allures de sprint, et les humains eurent du mal à la contenir dans la simple promenade, elle débordait vers les routes et les lotissements alentour.
On passa près d’une vraie catastrophe environnementale inversée, celle où la nature, si heureuse de ses conditions de vie, enfin lâchée par la domestication humaine, surpasse en dynamisme tout ce que la folie des hommes avait tenté de construire. Le pourtour méditerranéen est un endroit à la végétation luxuriante, la preuve nous en était donnée à nouveau : il ne restait que ruines et pierres disloquées tordues par les racines et mâchées par les branches.
Le charme des ruines, selon Ettore Sottsass, est d’être des témoins vivant de l’évolution des objets urbains, comme l’étaient les marques sur le chambranle des portes qui ponctuaient notre croissance d’enfant. Les ruines sont des témoignages de la jeunesse des villes ou d’un développement interrompu par un phénomène météorologique ou géodésique. Ainsi Pompéi, qui fut enterrée vivante, offre au monde, deux milles ans plus tard, le spectacle de sa vitalité disparue un matin de printemps.

Pompéi est la preuve que les civilisations connaissent, comme les êtres vivants, une jeunesse et une mort. La civilisation à laquelle appartient le jeune président qui vint faire le mariolle à la télévision le soir du 31 décembre 2019 est sérieusement ébranlée dans ses fondements profonds par les assauts de plus en plus nombreux d’un environnement déréglé. Ce qui change d’avec Pompéi est que la civilisation, de locale et paisible, est devenue mondiale et les menaces globales.

Alors imaginons une seconde ce qui va se passer lorsque l’Australie entière aura été dévorée par les flammes, nonobstant la peine causée par la disparition déchirante des kangourous, koalas et des aborigènes, le pays sera l’objet d’une renaissance de la flore et de la faune tout à fait intéressante et d’un enseignement important sur le comportement naturel des milieux laissés libres de se développer sans les forçats rosbeefs qui commencèrent au XVIIIe siècle la lente destruction de ce beau pays.
Un monde sans humain serait alors en gestation, et peut-être un singe un peu plus malin marchant sur ses deux pattes arrière, commencerait un peuplement sans pétrochimie et sans émission scandaleuse de gaz à effet de serre.
Comme quoi, le rigolo de l’Elysée s’est encore trompé, ce n’est pas de l’aide qu’il faut envoyer à l‘Australie, c’est de l’essence. Accélérons le processus de renouvellement qui pointe sous la lave bouillante de la bêtise australe, c’est cela le nouveau monde.
François Scali
Retrouvez toutes les chroniques de François Scali
PS : en 2020, ces imbéciles fabriquent encore de l’énergie avec du charbon.