
Pour cette troisième journée de reconnaissance au cœur des Alpes, un détour sur le plateau des petites roches dans la Chartreuse est l’occasion pour le suiveur en reconnaissance* de découvrir une maison bulle construite en 1966 par Claude Costy et Pascal Häusermann, ouvrage qui bénéficie aujourd’hui d’une auto-restauration par Alice et Scott.
La onzième étape – qui le 13 juillet emmènera sur 149 km la caravane du Tour d’Albertville au Col du Granon – porte en elle les mythes et légendes que les coureurs vont devoir affronter pour écrire cette nouvelle épopée dans les grands cols des Alpes. Les cols du Télégraphe, le Galibier et le Granon charrient dans l’imaginaire national l’histoire des grands aînés.
Les suiveurs friands d’architecture qui souhaitent s’inscrire dans cette saga partiront à l’aube, bien avant le peloton, afin de prendre le temps d’un petit écart et aller découvrir une architecture qui s’inscrit elle aussi entre passé, présent et futur, un patrimoine collectif porté par des couples conscients de s’inscrire dans une réalité un peu plus grande qu’eux-mêmes.

Perchée près de Chambéry (Savoie) à 1 200 mètres d’altitude sur les balcons de Chartreuse, une maison bulle signée Claude Costy et Pascal Häusermann – le Balcon de Belledonne – est en cours de rénovation par Alice et Scott, qui s’emploient à restituer le plus fidèlement possible cette construction iconique dans la droite ligne de son intention originelle. Alice est historienne de l’art, Scott commissaire d’art contemporain. Ils vivent ensemble une autre épopée fabuleuse, constructive cette fois, soixante ans après la naissance de la maison..
Structurés par leurs métiers, ils ont abordé le chantier avec le souci de la préservation. Alice explique bien volontiers que « c’est la maison qui [nous] a trouvés ». Difficile de la contredire quand la probabilité pour un ouvrage historique perdu dans la Chartreuse en grand besoin de restauration de trouver ces nouveaux propriétaires sur LeBonCoin.
L’histoire de l’architecture du XXe siècle est souvent agrémentée de courriers entre commanditaires et architectes mettant en lumière la dimension épistolaire de la commande comme le premier élément constitutif d’une architecture. Dans ce XXIe naissant, en sortie d’une épidémie mondiale, la démarche épistolaire vient peut-être de la maison elle-même, qui à l’aube d’un re-questionnement occidental sur les modes d’habiter sait que peut-être, quelque part, existent des héritiers de Claude Costy et Pascal Häusermann qui cherchent un lieu où habiter différemment. Un fragment de l’histoire de l’architecture contemporaine dans les petites annonces…


L’ouvrage avait été rénové avec les moyens du bord par l’ancien propriétaire, un pisciniste qui, fidèle à l’approche architecturale rudimentaire de sa pratique, l’avait enveloppée d’un liner PVC pour la protéger de la rudesse du climat de la Chartreuse. Une approche empirique et protectrice qui a permis de conserver l’ouvrage pendant dix ans, de 2011 à 2021. Il était temps cependant de s’occuper de lui. « Quand on a enlevé le liner, la maison a fumé pendant plusieurs jours à cause de l’évaporation de l’eau condensée dans les plaques de mousse. C’est comme si la maison respirait à nouveau », raconte Alice.
Alice et Scott cherchaient un lieu singulier dans le territoire, une grange à rénover, une bâtisse à reconstruire, un lieu pour échapper au bruit du monde. La petite annonce ne pouvait que s’adresser à eux : maison bulle recherche propriétaire. Qui de mieux que des historiens et des conservateurs pour se porter à son chevet ?
La première visite fut épique. Un jour de forte neige, sur ce dernier tronçon de route – au pourcentage qui a donné du fil à retordre aux cyclistes du jour –, de découvrir à la lumière des phares de la voiture ce coin de France dans la tempête. Qui va visiter une maison un jour de tempête de neige dans la Chartreuse ? Qui gravit le col du Galibier à vélo un après-midi d’été sous le soleil ? Des héros contemporains portés par la croyance qu’une histoire s’écrit collectivement et n’est que la somme de récits individuels.
La maison bulle attendait ses nouveaux propriétaires ; recouvertes de neige, ses coques et ses bulles semblaient appartenir aux paysages, donnant l’illusion de la façade blanche d’origine. La décision s’est imposée d’elle-même.

L’intégrité de la maison était parfois préservée, parfois moins, en tout cas le fruit de l’histoire de ses différents propriétaires. Alice a fait son métier et cherché à comprendre pour préserver au mieux cette maison. Elle s’appuie sur les collections des institutions françaises qui ont documenté le projet : le FRAC Val-de-Loire, la bibliothèque Kandinsky au Centre Georges Pompidou. Elle envoie un courriel à Claude Costy, l’architecte, tente de l’appeler. Cette dernière lui répond.
Les histoires et les récits se rejoignent alors. Claude Costy ouvre au couple les portes de sa propre maison bulle à Minzier (Haute-Savoie) et celles, intactes, de sa mémoire. Alice et Scott ont quelques connaissances sur les techniques constructives du bâtiment mais l’ouvrage leur pose beaucoup de questions ; beaucoup de réponses, d’une grande simplicité, leur sont alors données.
Comment restaurer la toiture, une coque en voile de béton ? Le liner l’avait protégé tel un sarcophage utilitaire mais ne s’inscrivait pas dans l’épopée constructive initiale. Les propositions de solutions sont nombreuses, parfois complexes, souvent onéreuses. Claude Costy les encourage : il faut assainir les fissures et réparer patiemment avec du mortier puis la peindre efficacement. Rien de plus.
L’architecte a conçu cette maison et vit toujours dans une de ses cousines ; difficile de trouver mieux que l’expertise associée à l’expérience. Les échanges entre propriétaires et conceptrice permettent d’avancer avec justesse sur le chemin de la restauration ou, plutôt, de « l’auto-restauration ».


Comme de nombreux propriétaires, surtout ceux qui signent des promesses de vente plutôt avec le cœur qu’avec un accord en bonne et due forme de la banque, Alice et Scott doivent se débrouiller un peu par eux-mêmes, avec des moyens limités. Le Balcon de Belledonne pose de profondes questions constructives puisque démonstration est faite que l’auto-fabrication procède bien souvent de la simple soustraction du coût de la main-d’œuvre qualifiée au profit de l’huile de coude de joyeux maîtres d’ouvrages qui ne peuvent financièrement pas faire autrement.
Cette « auto-restauration » interroge également quand la conformité réglementaire se substitue à la compréhension de l’ambition de l’ouvrage. Alice et Scott ont remplacé les tutoriels Youtube sur la ‘pose de plomberie par le profane’ par des recherches sur la sédimentation d’une culture orale encore incomplète.
Le couple avance à petit pas sur le chemin de la restauration mais le rythme est soutenu. Les travaux commencés au début de l’été 2021, la maison est dès l’automne hors d’eau hors air. La minéralité du béton est revenue et la peinture conseillée par Claude Costy la protège des intempéries. C’est une bonne leçon : la vitesse n’est pas forcément le fruit de l’approximation, la lenteur n’est pas la vitesse imposée pour la restauration, la compréhension modeste et savante semble bien être l’ingrédient décisif.

Les travaux sont toujours en cours et les problématiques qui les accompagnent commencent à s’ordonnancer plus précisément au fil des recherches. Pour les nouveaux propriétaires, des sujets magnifiques et délicats sont à traiter, des portes et verrières en fibre de verre, notamment, sont à refaire. Celles-ci, à contre-jour, ressemblent à des ailes de chauve-souris. Qui sait si ce sont les frêles armatures ou la fibre de verre qui portent l’ensemble, « peu importe, ça tient », s’amuse Claude Costy.
Cette architecture est à la fois pragmatisme, la recherche des éléments rocheux dans le sol pour fonder les quelques points d’appuis, et empirique pour étancher une structure minérale ou réaliser une verrière magique. La construction porte les signes de ses bâtisseurs. Les portes en acier et fibre de verre incluent les outils des artisans de l’époque et des agriculteurs du territoire, elles apparaissent comme des cousines malicieuses des œuvres de Daniel Dezeuze. Quand elles sont manquantes, elles sont recréées avec des outils familiaux et personnels. Une forme de validation est cependant soumise à l’architecte. La réponse est déjà connue, « évidemment qu’il faut les fabriquer ainsi ». « Avec des matériaux de récupération », précise Alice en souriant.
Alice et Scott, estimant que cette maison ne peut être exclusivement la leur, se projettent vers le futur : organiser des rencontres avec les habitants, la mettre ponctuellement à disposition d’artistes, permettre à des passionnés d’y passer un court séjour afin de transmettre l’histoire du lieu au plus grand nombre.
Les démarches légitimes auprès des instances culturelles devraient permettre au Balcon de Belledonne d’entrer aux différents inventaires afin d’engager son inscription plus profondément dans le patrimoine local. L’influence anglo-saxonne des propriétaires leur permet aussi de réfléchir à ces démarches en s’inscrivant dans la logique du mécénat à destination des bâtiments singuliers, une sorte de Loto du Patrimoine 2.0. Après tout, le Balcon de Belledonne a démontré sur LeBoncoin qu’il y a parfois des hasards heureux.
La restauration pose évidemment des questions de financement pour aller au bout de cette histoire mais la maison retrouve une deuxième jeunesse, elle a même un compte Instagram et bientôt un site Internet. Elle ne cache rien de ce qu’elle a été, de ce qu’elle a vécu et de ce qu’elle devient.

Après la visite, reprendre la route dans le sens de la descente et s’offrir une escale gourmande au ‘food truck’ de la friterie Dada à l’entrée de Pontcharra afin d’y déguster des spécialités ch’ti en terre savoyarde. Oui, ch’ti ! De quoi pour les suiveurs du Tour de France contemporain de Chroniques avoir une pensée émue pour les cyclistes flamands perdus dans les cols abrupts des Alpes et méditer à propos de la conservation délicate d’une maison bulle perdue entre ciel et montagne.
Guillaume Girod (en reconnaissance d’étape)
Pour les suiveurs, retrouver :
– Les reconnaissances d’étape du Tour de France contemporain 2022
– Toutes les étapes du Tour de France contemporain 2021.
– Le Tour de France contemporain 2020 : Le départ ; La suite ; La suite de la suite ; L’arrivée.
– Le Tour de France contemporain 2019 : 1ère semaine ; 2ème semaine ; 3ème semaine.
– Le Tour de France contemporain 2018
* Comme les coureurs et leurs équipes du Tour de France 2022, qui s’élancera de Copenhague au Danemark le 1er juillet pour une arrivée à Paris le 24 juillet, reconnaissent leurs étapes, les suiveurs du Tour de France contemporain de Chroniques, pour leur cinquième participation, procèdent aussi désormais à des étapes de reconnaissance.