Tilt and Shoot questionne la perception des lieux, leur devenir et leur relation au public. Dans la gare de Skoje, Maud Serra et Caroline Picard font de l’expérience d’une totale désaffection, une ode vibrante à l’architecture.
Skopje est la capitale de la Macédoine du Nord, dans la péninsule des Balkans.
À Skopje, des amis y vivent et comme on tardait à venir, ils ont brandi un argument choc : son architecture brutaliste.
Cette ville a été reconstruite sur les ruines du tremblement de terre de 1963 qui en a détruit près des deux tiers, sous Tito, à l’époque où elle était capitale de la République Yougoslave de Macédoine. Suite à une mobilisation internationale et un concours lancé par l’ONU pour la reconstruction de la ville, le plan du centre-ville a été confié à l’architecte japonais Kenzo Tange (qui avait travaillé à la reconstruction d’Hiroshima), adepte du métabolisme, variante japonaise du brutalisme.

Il réalise lui-même la gare centrale, achevée en 1981. Celle-ci est conçue comme un pont de 1 400 mètres de long, large de 700 mètres et haut de 10,5 mètres. Autrefois très animée et fréquentée, la gare a souffert des problèmes économiques liés au démembrement de l’ex-Yougoslavie et de la détérioration du réseau ferroviaire national. En 2004, la gare routière a été installée sous la gare ferroviaire.
À Skopje, on n’y arrive plus par le train. On va à la gare soit pour y prendre le bus, soit pour la visiter. Pour y arriver, il faut longer ce grand pont de béton supportant les voies ferrées et sa superbe forêt de colonnes à chapiteaux.

Devant le bâtiment, la station elle-même est plutôt humble et, vue d’en bas, évoque une vision enfantine de wagons posés sur un pont.

Une multitude de voitures déferle sur les boulevards latéraux et l’avenue traversante sous le pont, ou est anarchiquement garée dans les moindres recoins. L’esprit de la reconstruction qui a mesuré les espaces avec générosité se fait ressentir.
Des ajouts anachroniques et des supports de panneaux publicitaires se sont invités sur les façades. La nature urbaine, elle aussi, a horreur du vide.

Une fois à l’intérieur, nous entrons dans une autre dimension. Passée une première salle d’attente désormais dédiée à la gare routière, nous sommes surprises par des escaliers et des locaux déserts. Des paliers et des commerces vides. Une infrastructure abandonnée.


Une fois sur les quais, ce qui frappe est le calme qui y règne en regard du foisonnement d’en dessous et de l’ambiance en ville.

On s’attendrait à un cœur battant, nous nous retrouvons au cœur d’un géant endormi, avec une sensation de privilège. Nous sommes au centre et le silence résonne.

Trois heures sur place, à observer, à apprécier, à flâner, à déjeuner et à photographier, et pas un seul train de passagers, pas un humain dans cette gare centrale de capitale. Ah si, on y a croisé un autre photographe averti.

Au bout des quais, les édicules des ascenseurs portent des horloges biffées au gaffeur. Le temps est officiellement arrêté.

La vétusté contraste avec la richesse du marbre du sol, du design épuré, de l’élégance des voûtes.

Et puis cet avertissement : the train is late. Un euphémisme.

Pendant ce temps, sous la gare ferroviaire, la gare routière jubile avec ses passagers entassés et ses allers-retours incessants. Heureuse idée de Kenzo Tange d’avoir bâti sa gare sur pont. Elle permet la traversée et la victoire de la route sur le rail.

Pendant 20 ans le plan de reconstruction de Kenzo Tange a été respecté. Dans les années 2000, la ville renie son passé moderniste au profit d’un projet architectural grandiloquent nommé « Skopje 2014 » : néobaroque, carton-pâte et statues monumentales aux visées nationalistes. Le charme troublant du kitsch démago. À la découverte de cette ville nous avons suivi les traces de bâtiments brutalistes, aimantées par une architecture que nous aimons, monumentale, matière, parfois pompeuse mais si esthétique. Nous sommes reparties avec l’envie d’y revenir pour documenter aussi la ville qui se réclame désormais d’Alexandre le Grand.
Maud Serra et Caroline Picard (Tilt and Shoot)
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