« Mais que fait l’ordre », entend-on souvent de la part d’architectes exaspérés par de difficiles conditions d’exercice. Eh bien, l’ordre, ce grand paquebot de croisière, s’amuse. En témoigne la publication d’un nouveau magazine sobrement intitulé « ARCHITECTES », bientôt dans votre boîte aux lettres.*
Nous serions tentés par bienveillance de souhaiter la bienvenue à un nouveau confrère de la presse professionnelle mais, en l’occurrence, le terme semble inadapté : en effet, un magazine de trente pages réalisé sans journaliste, c’est comme un bâtiment de dix étages construit sans architecte !
« Je forme le vœu que mes consœurs, mes confrères et leurs partenaires trouvent l’énergie nécessaire pour constituer ce collectif indispensable aux défis qui nous attendent. Aucun des 30 000 architectes ne devrait plus se sentir isolé. Ce magazine est aussi là pour créer du lien entre nous tous », indique Christophe Millet, président du Conseil national de l’ordre des architectes (CNOA) en conclusion de son premier édito. Un avenir commun ?
Voici donc un nouveau canal officiel, bisannuel : les architectes parlent aux architectes. Pour ce vase clos, le CNOA a mis les moyens financiers et humains : tous les rédacteurs ou presque sont membres du CNOA. Compter évidemment un long entretien du chef. Un texte non signé. D’ailleurs aucun des articles n’est signé : au secours l’IA ? Il se s’est quand même pas interviewé tout seul Millet Christophe ?
En tout cas, les architectes seront contents de découvrir ce que l’ordre fait de leurs cotisations augmentées et ce que font les conseillers ordinaux de leur temps imparti à la gestion du tableau : ils produisent un magazine à 30 000 exemplaires – ce qui coûte bonbon au prix du papier – sans publicité et avec des infos pour la plupart éventées ! À voir, la première couverture toute verte avec de gentilles petites fleurs ! La campagne en ville, n’en déplaise à Alphonse Allais, c’est comme si c’était fait !
Créer un magazine, c’est un métier ! Du haut de la tour Montparnasse, la vue splendide, ils ne savent donc que faire de leurs compétences les conseillers ordinaux pour s’improviser patron de presse ? Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si moi journaliste d’architecture je décidais de construire un hôpital…
Certes, à l’heure d’internet et des réseaux asociaux, éditer un magazine papier possède son charme désuet mais à l’heure des actions responsables, puisque « ARCHITECTES » est également disponible en ligne, pourquoi couper tant d’arbres, qui souffriront sans nul doute lors du bûcheronnage, pour 30 000 exemplaires papier dont bon nombre destinés à prendre la poussière, la poubelle ou le pilon ? Ils n’ont pas d’adresse mail les 30 000 architectes inscrits à l’ordre ? 30 000 clefs USB, ce n’était pas moins cher ?
Cela fait penser à ces magazines hebdomadaires de l’Equipe ou du Parisien ou du Figaro, livrés avec le journal du week-end, édition facturée plus cher évidemment. Sauf que le même magazine tout seul ferait à peu près zéro ventes en kiosque. D’où l’astuce de le présenter comme gratuit, au plaisir de ne servir que de l’eau tiède.
D’ailleurs la mise en page de « ARCHITECTES », dès l’inévitable série de Brèves, est d’un classicisme qui rend hommage aux années ‘80. Même la couverture verte semble dater d’un temps quand le ‘greenwashing’ n’était pas encore dans le dictionnaire. « Tout est nul, dès le graphisme », s’énerve un architecte grincheux aux oreilles de Chroniques. C’est en tout cas l’occasion d’apprendre l’ouverture d’un bureau du Conseil national de l’Ordre des architectes français à Bruxelles : « une présence stratégique au cœur de l’Europe », selon le CNOA, qui va sans doute nécessiter moult déplacements importants sinon solennels, à plusieurs encore pour faire nombre.
Sur le fond, quel est le sommaire de « ARCHITECTES » ? Dans ce premier numéro, l’enquête de Une, intitulée Cadre de vie en Europe : ce que nous disent nos voisins est parfaitement adéquate puisque ce sont des architectes étrangers qui le plus souvent gagnent en France les projets prestigieux, l’inverse n’étant évidemment pas réciproque ! Et à lire le dossier, les voisins semblent moins malheureux ! Il faut espérer qu’une traduction en langues européennes est prévue.
Sinon au menu : voyons.
Tiens un article qui va faire avancer le schmilblic des architectes lecteurs. Tout est dans le titre : Comment se déroule une opération MOP ?
Premier élément de réponse : le besoin !
– Une commune souhaite construire une école primaire.
– Le maître d’ouvrage (la mairie) définit ses objectifs : capacité d’accueil, budget, performances environnementales, intégration dans le quartier.
Les autres éléments sont à l’avenant. À ce niveau de vulgarisation, c’est une ambition humaniste ! Alors pourquoi diable envoyer l’ouvrage à 30 000 architectes qui, espérons-le, savent comment fonctionne la loi MOP ? Il faut sinon qu’ils changent de métier et, en ce cas, ce magazine n’est pas pour eux ! Une cible, des flèches, mais dans deux stades différents ?
Suit un long reportage intitulé Réparer le cadre bâti : de la croissance urbaine à la sobriété. Voilà un thème propre à rajeunir de vingt ans – que dis-je, quarante ans au moins – l’éminent Philippe Madec qui l’a bien heureuse la sobriété. Et, pour les mal-entendants, le reportage suivant s’appelle DURABILITÉ, En Gironde, un bâtiment-manifeste entre architecture, ingénierie et bon sens. Parce que le bon sens, chez les architectes, il manque habituellement ? Merci pour eux… Et pour les vraiment sourds vient l’article COP30 2025 Quand l’architecture s’invite à la table du climat, texte suivi de Architectures et Territoires 2025 : ménager un monde vivant. Ce qui est toujours mieux que de ménager un monde mort. Bref, de constater que l’air du temps souffle en tempête au CNOA et que d’évidence, à l’ordre on n‘est pas trop radical dans les idées autour de la machine à café.
En vrai, voilà autant de thèmes qu’aborde longuement depuis déjà longtemps la presse spécialisée – dans les deux sens du terme – mais que les obligés cotisants de l’ordre seront ravis de voir développés par les experts du CNOA.
Pour conclure, est-ce son rôle au CNOA de faire un magazine destiné à 30 000 architectes qui n’y apprendront pas grand-chose ? À ce compte-là, quitte à vulgariser et utiliser un langage simple que tout le monde comprend facilement, plutôt que d’informer 30 000 architectes déjà au courant, pourquoi ne pas envoyer la revue à 30 000 enseignants de collèges et lycées ? Ou, mieux, en recommandé avec accusé de réception, à 30 000 élus, édiles et parlementaires ? Après tout ce sont ceux-là qui ont besoin de comprendre la loi MOP.
Christophe Leray
* Pour découvrir « ARCHITECTES », le magazine du CNOA
