
Avec le temps, tout lieu devient familier et traversé d’habitudes. Faut-il apprendre à se dévêtir pour mieux habiter ? Chronique Habit@.
Il arrive qu’avec le temps, l’habit@ se sature. Qu’il s’use d’un trop-plein de souvenirs, parfois heureux, parfois douloureux, que l’on voudrait alléger ou oublier. Le simple détour ne suffit plus toujours. Il faut alors soit transmettre le lieu, passer le relais, partir ; soit le réinitialiser, c’est-à-dire le réaménager par effacement, par déplacement, par transformation.
Pour éviter d’en arriver à ce point extrême, il est nécessaire de régulièrement s’aérer, en habitant brièvement ailleurs.
Notre troisième peau,* même bien pensée, même bien réglée, peut finir par s’user dans le regard, dans le corps, dans l’attention — non parce qu’elle serait mauvaise mais parce qu’elle est devenue trop connue.
Avec le temps, le lieu devient profondément familier : traversé d’habitudes, ajusté à nos besoins, à nos rythmes, à nos désirs. Nous avons appris à l’utiliser, à le transformer, à le configurer à notre mesure. Même si l’instrument joue tous les jours différemment, on peut vouloir s’en écarter, chercher un autre instrument…
La proximité peut émousser la perception.
À force d’habiter un lieu, notre attention filtre. Le cerveau économise. Le corps anticipe, sait déjà où se placer, comment circuler, où regarder. Ce qui surprenait s’efface peu à peu. Ce qui stimulait devient fond. Le regard glisse sans voir. La sensation demeure, mais plus discrète.
Cette usure est variable : elle dépend de la richesse du lieu – ses lumières, ses matières, sa capacité de transformation – et de la personnalité de l’habitant. Certains s’ancrent dans le rituel et l’habitude quand d’autres recherchent sans cesse l’inédit.
Pour continuer à habiter pleinement, il est parfois nécessaire de quitter cette troisième peau.
Sortir de son habitat, au sens restreint, c’est s’exposer, prendre l’air, se déplacer, entrer ponctuellement dans d’autres milieux moins connus : d’autres rues, d’autres cafés, une chambre d’hôtel, une autre ville, une forêt.
L’extérieur de l’Habit@ ne le remplace pas. Il le réveille.
Un voyage plus lointain peut y contribuer, surtout s’il nous éloigne de nos habitudes, mais un simple déplacement suffit souvent : une promenade, quelques heures ailleurs, une nuit dans un autre lieu, un détour.
Certains éprouvent ce rafraîchissement dans l’alternance entre deux lieux de vie, deux rythmes, deux paysages. L’habiter s’y rejoue alors par contraste et complémentarité. Ce n’est pas seulement le lieu qui compte mais le fait qu’il soit autre. D’autres le vivent par une certaine forme de nomadisme. Soit un habitat qui se renouvelle régulièrement, soit un habitat qui se déplace.
Quoi qu’il en soit, le changement de peau rafraîchit le regard.
Après une absence, même brève, un œil neuf se pose à nouveau sur son environnement. On redécouvre une lumière, une odeur, une profondeur, un silence, un angle oublié. Le désir revient.
Le lieu n’a pas nécessairement changé. Nous, si.
Le retour transforme ce qui semblait être devenu immobile.
Ce rafraîchissement du regard n’est pas un luxe. C’est une nécessité sensible. Même un lieu exceptionnel peut lasser s’il est traversé sans écart. La perception a besoin de contraste : nous percevons mieux par différence que par constance.
Quitter sa troisième peau, ce n’est ni l’abandonner, ni fuir son lieu.
C’est lui redonner de la présence.
Bien habiter ne consiste donc pas seulement à ajuster l’espace. C’est aussi savoir rythmer sa relation à lui : s’en approcher, s’en éloigner, y revenir autrement.
Habiter, c’est parfois alterner.
Respirer.
Muer.
Pour mieux se retrouver, il faut savoir ponctuellement se dévêtir.
Eric Cassar
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(1) Lire HABIT@.14 – La 3ème peau : un bain possiblement émancipateur