
Après la première peau du corps, la deuxième peau du vêtement et la troisième peau de l’habitat, une autre peau est progressivement apparue. Chronique Habit@.
Une peau étrange. Invisible. Portable.
Quelquefois ubiquitaire.
Une peau qui ne nous protège ni du froid, ni de la pluie, ni du soleil, mais qui nous permet d’agir, de communiquer, de nous souvenir, d’apprendre, d’acheter, de travailler, de nous divertir.
La peau numérique.
Une peau d’une autre nature
Aux trois premières peaux s’en ajoute une autre : la peau informatique ou virtuelle, sorte de techno-cocon, pour reprendre une image d’Alain Damasio.
D’une autre nature, elle fait en partie disparaître le corps pour stimuler directement l’imagination et la pensée. Une même personne peut y être présente simultanément à travers plusieurs espaces, plusieurs conversations, plusieurs communautés. L’être y est retranscrit selon une autre physique. Il est partiellement décorporé, avec nécessairement une perception et une pensée légèrement altérées.
– Nous pensons aussi par le corps –
Dans cet espace, nous pouvons presque tout faire : travailler, apprendre, échanger, jouer, consommer, créer, flâner, gérer notre santé, nos finances, nos idées, notre courrier, nos souvenirs. Presque tout. Le corps résiste encore : manger, courir, toucher, embrasser ou faire l’amour demeurent essentiellement physiques. Mais la frontière continue de se déplacer.
Le numérique, un habitat portable
Nos corps demeurent dans l’espace physique quand notre attention est souvent ailleurs.
Nous passons une part importante de nos vies sur nos écrans. Le numérique accueille une partie de notre présence. Nous pouvons être physiquement ici tout en étant socialement ailleurs. Présents dans une pièce tout en échangeant avec quelqu’un situé à l’autre bout du monde. Avec le numérique, notre logement n’est plus exclusivement le lieu de l’intime. Le monde y entre, tandis que nous pouvons simultanément nous projeter ailleurs. Il devient possible d’être seul au cœur de la foule ou, inversement, d’être en groupe tout en restant seul dans sa chambre.
Nous sommes happés dans des espaces où la géographie, les distances et le climat sont différents.
Nous y circulons en tant qu’individus anonymes ou reconnaissables.
Nous surfons de lieu en lieu, de vague en vague.
Mais où est la mer* ? Et qui en dessine les courants ?
Dans l’espace numérique, nous trouvons des lieux pour se rencontrer, se cultiver, se divertir, s’informer, travailler, consommer ou échanger. À cet instant de lecture, vous êtes dans l’espace de Chroniques d’architecture. Vous êtes probablement plusieurs ici à lire ce texte au même moment mais impossible de savoir qui est présent.
Le temps y est principalement désynchronisé.
Cette revue n’est pas un habitat au sens strict. Pourtant, comme un café ou une place où l’on revient régulièrement, elle devient un lieu familier. Pour son fondateur, Christophe Leray, elle constitue même une extension de son environnement quotidien. Pour les lecteurs, elle est un lieu de passage récurrent, un espace de pensée partagé.
Chacun développe ainsi ses propres habitats/habitudes numériques. Certains sites, applications ou communautés deviennent des territoires familiers, une extension de nos pratiques quotidiennes, une part supplémentaire de notre habitat.
Une peau qui traverse les autres
Or la peau numérique ne remplace aucune des autres. Elle ne fait pas que s’ajouter, elle les traverse.
Aujourd’hui, elle accompagne principalement notre deuxième peau.
Comme un vêtement, elle nous suit partout à travers le smartphone, la montre connectée ou l’ordinateur portable. Ils sont devenus à la fois une porte d’accès à l’univers numérique général (le web, les applications) et une sorte de valise-clé numérique contenant nos souvenirs, nos outils, nos relations, nos documents et une partie de notre mémoire.
Mais la peau numérique touche déjà aussi la première peau.
À travers les capteurs de santé, les implants médicaux ou certaines puces sous-cutanées, le numérique cesse progressivement d’être seulement porté. Il commence à se rapprocher du corps lui-même. Demain, cette proximité pourrait encore s’accentuer.
Enfin, elle traverse aussi la troisième peau.
Les objets connectés, les bâtiments actifs,** les systèmes interactifs, les capteurs et les actionneurs transforment progressivement l’habitat et les espaces en environnements hybrides.
Une partie du bâtiment devient numérique et informationnelle.
Le lieu acquiert une mémoire, des services, une capacité d’adaptation, de projection. Il peut également intégrer des outils de mise en relation entre habitants.
Jusqu’à présent, le digital a développé des lieux mondiaux. Il pourrait produire demain des lieux numériques profondément locaux.
Du world wide web au local thick web
Cette nouvelle peau n’est donc pas indépendante des trois autres. Elle les augmente, quelquefois les transperce.
Le numérique n’est plus seulement un réseau mondial. Il peut aussi devenir local, en lien avec notre troisième peau. Lorsque les services numériques se rattachent à un bâtiment, à un îlot, à un quartier et à sa communauté locale, le web cesse d’être uniquement global. Il devient localisé. Il devient Habit@.
Dans mes recherches, j’appelle cela un local thick web.*** Une forme de web enraciné dans un lieu physique. Un web qui augmente l’habitat plutôt qu’il ne le remplace.
Ajout de mémoire.
Ajout de services.
Mise en relation.
Partage de ressources.
Gestion collective de l’espace-temps.
Économie contributive.
Esthétiques immatérielles.
Les relations entre lieux physiques et virtuels se déploient alors à travers la notion d’n-spaces.****
Le local thick web ressemble à un système de poupées russes où les espaces numériques s’emboîtent dans les espaces physiques qui eux-mêmes s’emboîtent les uns dans les autres : de l’îlot à la ville, de la ville au territoire.
HABIT@ : vers une peau hybride
Nous n’en sommes pas encore tout à fait là.
Aujourd’hui, le numérique reste principalement associé à notre deuxième peau à travers les objets que nous portons, même s’il commence déjà à investir les deux autres.
Nous l’habitons comme un habitat mobile qui nous accompagne partout. Nous le transportons avec nous.
Où que nous allions sur la planète, nous retrouvons nos mêmes lieux numériques, nos mêmes outils, nos mêmes usages. Des lieux mondialisés. Mais aussi profondément personnalisés.
Les trois premières peaux dessinent principalement des milieux et des limites.
La peau numérique dessine principalement des relations.
Il est temps de pouvoir l’habiter davantage en lien avec nos espaces physiques.
C’est pour cela que cette chronique s’appelle Habit@.
Le @ ne désigne pas seulement Internet et ces lieux virtuels complémentaires (le techno-cocon).
Il désigne la rencontre entre le lieu physique de notre habitat et son prolongement numérique.
Une peau supplémentaire qui ne s’ajoute pas aux autres.
Une peau qui les transforme et les relie.
D’enveloppe, elle devient aussi réseau.
Eric Cassar
Retrouvez toutes les Chroniques Habit@
*Lire HABIT@.02 — Cartographier la mer
** Voir Bâtiments actifs, Arkhenspaces
*** Lire Du World Wide Web au Local Thick Web
**** Lire Chroniques des n-spaces