
La simplification est de nouveau à l’ordre du jour. En vue des prochaines élections présidentielles, tous les impétrants, à l’écoute de leurs administrés, s’occupent donc de SIM-PLI-FIER le poids des normes et, surtout, celui de l’administration. Tous les gouvernements depuis Chirac en 1995 s’y emploient, avec le bonheur que l’on sait.
En témoigne dans Le Parisien (5/06/2026) le désarroi du maire de Laigneville (Oise) à qui il aura fallu, avec son équipe au bord de la crise de nerf, plus de quatre ans pour lancer le chantier d’une extension de 40 m² pour agrandir la cuisine des employés et installer un vestiaire. « Un délire absolu », dit-il avant de poser la question qui fâche : « Je me demande comment on arrive encore à sortir des projets dans ce pays ».
Sans doute le maire ne connaît-il pas le théorème de Durkeim : « Toute réforme ou initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les forces du marché aura pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et le nombre des agents de l’État ». Depuis Chirac, donc, nous y sommes.
Certes, Vulcain ex-Jupiter entend à son tour, avec la « méthode Notre-Dame », simplifier la vie des élus locaux, insistant, en avril 2026 encore, « sur l’urgence de simplifier les normes ». Mais la « méthode Notre-Dame » n’a marché qu’une fois et seulement parce que l’argent du budget a afflué du monde entier : la méthode Notre-Dame avec l’argent des autres, c’est facile. Maintenant, si c’est le pays dont Emmanuel Macron était alors président qui avait dû prendre en charge le coût de la rénovation de Notre-Dame, nous y serions encore. Alors la « méthode Notre-Dame », avec la seule générosité des sponsors après une catastrophe d’ampleur internationale, il n’y a pas de quoi être fier. C’est plutôt l’inverse, même s’il convient sans doute que cette rénovation d’un lieu de culte soit financée par la charité.

Puisque simplification il doit y avoir, Chroniques est heureux de faire quelques propositions utiles.
Proposition 1 : en 2000, il n’y avait peu ou prou qu’un seul type de concours mais, 25 ans plus tard, il y en a autant que de maîtres d’ouvrage. Surtout, la focale de l’intérêt général a été détournée : c’est désormais le budget et le groupement qui le portent qui font la différence. Pour simplifier l’architecture, il suffit de revenir à la loi MOP, parfaitement connue et maîtrisée, car avec elle, c’est le projet que choisissent les élus. Après, il n’y a plus qu’à…
D’ailleurs, pourquoi les trois ou quatre projets retenus ne seraient-ils pas exposés, avant même la décision, que les administrés puissent discuter et débatte de leurs qualités respectives ? De toute façon, le jury est souverain et, ce qui ne serait pas mal non plus, serait que son délibéré soit public également, sur la télé locale par exemple. Finies les cachotteries et voilà un show qui devrait intéresser nombre de parents, d’enseignants et de syndicats à propos du projet d’un nouveau groupe scolaire sur la commune.
De fait, quitte à avoir une séance publique, on peut simplifier encore plus, à l’américaine. Voyons comment s’opère la sélection d’une agence d’architecture dans le Kentucky pour la construction à Bowling Green d’une école élémentaire. Le projet, sur environ 25 000 m², est une extension de la Henry F. Moss Middle School et doit accueillir 750 élèves. Coût estimé ? Entre 15 et 16 millions de dollars. Trois agences sont candidates : Stengel-Hill Architecture, Clotfelter-Samokar, et Sherman Carter Barnhart. Comment sont-elles départagées ?
Première surprise, le ‘jury’ examine les trois agences sélectionnées l’une après l’autre dans le cadre d’une rencontre publique de trois heures et demie, à laquelle peut donc assister la presse. Bref, du moins jusqu’à ce stade, une sélection en toute transparence. Autre surprise, ces agences ne sont pas auditionnées sur un projet, pas même une esquisse. Les architectes se pointent les mains dans les poches avec leur porte-folio et, au fil d’un entretien sous forme de questions-réponses, les architectes doivent expliquer pourquoi leur agence devrait emporter le morceau et pas les deux autres. La salle est pleine et les habitants spectateurs, tout en mangeant des chips, ne manquent pas de bruyamment commenter les présentations. Une semaine plus tard, l’agence lauréate est annoncée et se met au travail.
Proposition 2 : une simplification en forme de justice sociale. Décider que chaque habitant a droit à 25 m² chauffés/rafraîchis au prix réglementé et subventionné de l’énergie . En revanche, si vous habitez dans plus de 100 m² pour une famille de quatre, tous les m² supplémentaires seront facturés au prix plein pot de l’énergie, c’est-à-dire au coût réel, les terres rares y compris. Le prince en son palais de 10 000 m², sauf à y installer un harem ou une théorie d’eunuques, verra ainsi sa facture d’énergie financer la transition énergétique, et ce n’est pas la facture d’électricité qui tracasse les princes. Ainsi, ceux qui ont les moyens d’habiter grand ont les moyens, au-delà de la base allouée à tous, de payer le vrai coût du confort. C’est écologique, quasi indolore pour les plus riches, les plus pauvres et la classe moyenne sont rassurés et l’affaire ne coûte pas un rond à l’État.
Proposition 3 : en finir donc avec ces normes dont, le plus souvent, le seul intérêt est sous prétexte de croissance de favoriser celle d’industriels dont la conviction écologique reste souvent à démontrer. Les architectes ont une obligation de moyens intellectuels et techniques et une obligation de résultat, ce qui n’est pas un souci car aucun d’eux et d’elles n’a envie que son bâtiment se casse la figure ni qu’il devienne un four en été ou un igloo en hiver. Architecte c’est un métier ! Parce que sinon, question normes, en France, nous avons déjà presque tout ce qu’il faut dans le Code civil, finalement plus clair que les 366 999 articles pour 48,8 millions de mots, soit 113 jours de lecture selon le secrétariat général du gouvernement (Le Parisien, article cité). Bref, laisser les architectes prendre leurs responsabilités.
Rappelons que Michel Rocard, premier ministre du 10 mai 1988 au 15 mai 1991 (3 ans et 5 jours) dénonçait déjà les 11 000 textes applicables à la construction. Bien que spécialiste du 49-3, il n’a pu réduire leur prolifération. À la même époque le professeur Liet-Vaux, professeur de droit (et auteur de « La Profession d’architecte » réjouissait ses élèves d’une formule qui lui a survécu : « Le permis de construire est en France, une dérogation à l’interdiction générale de bâtir ».
Proposition 4 : construire solide pour pouvoir encore en parler dans 100 ans. Plus un bâtiment dure dans le temps, meilleur est son bilan carbone, non ? Meilleure est la qualité de ce bâtiment, plus longtemps il dure, non ? CQFD.
Proposition 5 : ce n’est pas vraiment une proposition mais je commence à manquer de place alors une remarque. Des ministres qui passent noël – en neuf ans, six ministres de la Culture, huit ministres du logement – question simplification, ce serait déjà pas mal… Non ? Il n’y aurait pas besoin de refaire toutes les étiquettes tous les quatre matins ; il n’y a pas de petites économies. Et puis, la quantité, jusqu’à l’écœurement, c’est quand on ne sait plus où piocher la qualité et trouver des gens compétents… Alors Mickey 8… Même le chauffeur ministériel doit être blasé !
Proposition 6 : revenir au papier. Non seulement c’est bon pour la poste mais c’est inhackerable. C’est plus lent mais ça marche, comme le facteur qui utilise l’énergie animale sur son vélo désormais électrique. De toute façon, malgré la numérisation, on n’a jamais autant eu besoin de papier. L’alternative est connue : un centre de données tip top qui consomme l’électricité d’une préfecture et qui sera déjà obsolète en six mois… comme la rivière locale asséchée. Et puis, s’il y a écrit La Poste, cela inspire confiance.
La confiance, c’est le premier pas de la simplification.

Christophe Leray