
La Cité de l’architecture à Paris consacre une exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024. À cette occasion, avec L’Expérience Perraudin, Chroniques remonte le fil de cinquante ans d’architecture. Premier épisode : quelle légitimité pour l’architecte ?
Né le 31 janvier 1949 à Bourgoin-Jallieu (Isère), Gilles Perraudin n’est pas né dans une famille d’architectes, ni même, comme il le dit, dans une famille de lettrés. Son père était ouvrier, ses grands-parents paysans et lui-même un « enfant sauvage » qui, en rentrant de l’école, se dépêchait d’aller courir dans les bois. Quand lui vient un intérêt pour l’architecture, son premier paysage de référence est donc celui qu’il connaît : les maisons de pierre ou de terre, avec leurs toitures en bois, des constructions vernaculaires qu’il baptisera plus tard ses « fermaculaires ».
Il étudie à La Martinière, à Lyon, école technique où sont notamment passés Tony Garnier et les frères Lumière. Il y apprend moins à dessiner des bâtiments qu’à comprendre comment se transforme la matière. Les élèves passent par les ateliers du bois, de la pierre, de la maçonnerie. Une formation qui laissera quelques traces.
Quand il entre en architecture en 1970, le contraste est brutal. Mai 68 est passé par là, les sections architecture des Beaux-Arts sont devenues des unités pédagogiques et, à Lyon, la nouvelle école se cherche encore. « Il n’y avait rien », se souvient-il. Des sciences humaines, de la géographie, des enseignants venus des Beaux-Arts certes mais, selon lui, guère d’architecture à proprement parler.
Le jeune étudiant, lui, voit les villages et les constructions vernaculaires. Il est frappé par leur beauté, leur harmonie, et surtout par le fait qu’elles ont pu être produites sans architecte. Dès lors, une question s’impose : que peut légitimement apporter celui-ci ? Comment intervenir sans imposer arbitrairement une forme à ceux qui devront y vivre ? « Pouvait-il s’impliquer dans une démarche pour faire en sorte que les habitants se sentent heureux dans les espaces que les architectes allaient produire ? ».
La question ne va plus le quitter.
Première réponse : les habitants
En 1972, Gilles Perraudin s’ennuie toujours ferme à l’école d’architecture. « Je me faisais chier. J’étais un rat de bibliothèque mais il n’y avait pas d’atelier de conception ». C’est alors qu’il rencontre des architectes-constructeurs qui ont créé Base Rouge, une coopérative ouvrière destinée à associer les futurs habitants à la conception et à la construction de leur maison.
Le principe fait « tilt ». À la question de la légitimité de la forme, le jeune étudiant croit avoir trouvé une réponse : si ceux qui vont habiter la maison participent eux-mêmes à sa conception, l’architecte ne leur impose plus arbitrairement la sienne. « Si les gens conçoivent leur maison, ça marchera », pense-t-il.
Les maisons sont construites en bois à partir d’une trame de 2,48 m, un modèle constructif finlandais. Les futurs habitants achètent des parts de la société, deviennent coopérateurs et participent au projet comme au chantier. Perraudin y retrouve la matière et le faire : dans l’atelier, il construit des charpentes, fabrique des façades et des panneaux qu’il vient lui-même coller sur les structures en bois. De l’esquisse à la livraison, l’architecte est aussi charpentier, électricien ou vitrier.
L’expérience le passionne au point qu’il envisage d’abandonner ses études d’architecture. Elle dure pourtant à peine un an. Perraudin n’est pas issu d’une famille aisée et la coopérative ne lui permet bientôt plus de subvenir à ses besoins. Surtout, chaque décision collective exige de nouvelles discussions et assemblées générales. « On passait un temps fou à discuter », se souvient-il. Il finit par quitter progressivement Base Rouge.
La première réponse n’aura donc pas suffi. Reste la question : qu’est-ce qui légitime la forme ?
Base Rouge n’est cependant qu’une piste parmi d’autres. Depuis son entrée à l’école, et même avant, Gilles Perraudin cherche ailleurs. Entre La Martinière et ses études d’architecture, un voyage le mène en Grèce, en Turquie puis en Iran où il découvre notamment les mosquées construites en briques. Autour de Bourgoin-Jallieu, son territoire natal lui offre un autre catalogue de matériaux. Dans les Terres froides, les maisons sont en terre ; ailleurs, là où la pierre abonde, elles sont en pierre. Son père travaille en 3×8 chez Vicat. Lui aussi un temps.
À l’école, Perraudin expérimente avec la terre, jusqu’à en projeter sur des structures métalliques. Surtout, il se passionne pour les mouvements alternatifs américains des années ‘70 et découvre en 1973 Shelter, le livre de Lloyd Kahn consacré aux habitats vernaculaires et aux expériences de la contre-culture : constructions en terre, en pierre, en bois ou en bambou, dômes, zomes, tentes, yourtes… L’abri dans sa forme la plus primitive redevient un sujet d’architecture. C’est également l’époque où il découvre Hassan Fathy, architecte égyptien qui avait remis les techniques traditionnelles de construction en terre au cœur d’une architecture contemporaine.
Lors d’un workshop avec Pierre Genton, issu de l’atelier de Gustave Perret, Perraudin imagine ainsi une structure en terre que ses habitants pourraient progressivement transformer pour y installer leur logement, creusant par exemple eux-mêmes les ouvertures dont ils auraient besoin. L’image finale du bâtiment n’est pas établie à l’avance ; chacun peut continuer à le modifier et à lui ajouter des morceaux.
« Perraudin, on dirait que tu as déjà vécu deux vies », lui lance Genton. L’étudiant comprend surtout qu’il ne regarde déjà plus tout à fait dans la même direction que ses camarades. « J’étais dans une autre vision : pas d’esthétique, pas de geste », dit-il. Ce qui l’intéresse, ce sont les cités lacustres, les villages de montagne, l’habitat troglodytique, toutes ces architectures dont la beauté ne semble pas devoir grand-chose à la volonté esthétique d’un architecte.
Après avoir cherché du côté des habitants qui conçoivent eux-mêmes leur maison, Perraudin cherche désormais une architecture suffisamment ouverte pour que son auteur n’en impose pas l’image définitive. Une architecture capable d’envelopper la vie sans nécessairement donner à voir l’architecte.
Une lettre pour Ghardaïa
Un jour, Pierre Genton arrive à l’école avec une lettre à la main. Elle vient de son ami André Ravéreau, architecte installé en Algérie, qui invite des étudiants à le rejoindre dans le cadre de son travail sur l’architecture saharienne. Perraudin est le premier envoyé par Genton, non pour effectuer un stage mais pour préparer la logistique de ceux qui suivront. Deux mois plus tard, en 1974, le voilà en Peugeot 104 à Ghardaïa, à quelque 600 km au sud d’Alger.
Il restera un mois et demi auprès de Ravéreau, à discuter avec lui de sa démarche et des raisons qui l’ont conduit jusque-là. Perraudin découvre surtout le M’Zab, vallée où cinq ksour – El Atteuf, Bounoura, Melika, Ghardaïa et Beni Isguen – se sont établis dans un paysage minéral aux portes du Sahara. Les villes compactes occupent les reliefs rocheux tandis que les palmeraies et les terres cultivables sont préservées dans la vallée.
Dans ce territoire aride, l’eau commande tout. Les crues, aussi rares que brutales, sont captées et leur eau répartie vers les palmeraies grâce à un ingénieux système d’ouvrages hydrauliques qui permet également d’alimenter la nappe phréatique. Perraudin assure qu’il n’y pleut que « tous les cinq ou sept ans ». Disons que le souvenir a lui aussi subi quelques décennies de sécheresse : la région reçoit bien des précipitations chaque année en moyenne, mais à peine quelques dizaines de millimètres et de façon extrêmement irrégulière.
Ce sont surtout les habitations qui fascinent le jeune homme. La compacité des constructions ménage l’ombre, les murs épais protègent des températures extrêmes et les espaces s’organisent autour d’une cour couverte. Perraudin y retrouve ce qu’il cherche déjà ailleurs : une architecture qui ne combat pas les conditions climatiques par l’accumulation d’« apparatus » mais par la manière même dont elle est habitée.
Face au climat, plutôt que de transformer sans cesse la température de la maison, ce sont les habitants qui se déplacent dans la maison.
L’expérience du M’Zab rappelle à Perraudin ce qu’il avait observé quelques années plus tôt en Iran. Dans les maisons traditionnelles organisées autour d’une cour, les pièces d’hiver sont exposées au soleil tandis que, de l’autre côté, les espaces d’été sont protégés de ses rayons, parfois en partie enterrés. Au fil des saisons, les habitants passent des unes aux autres. Un nomadisme à l’intérieur même de l’habitat.
Le principe est similaire dans la maison mozabite. Le rez-de-chaussée, relativement fermé derrière ses murs épais, conserve la fraîcheur tandis qu’au-dessus s’ouvrent une ou plusieurs terrasses. L’été, les habitants dorment sur les terrasses et redescendent durant les heures les plus chaudes de la journée. L’hiver, le mouvement s’inverse : le soleil ramène les habitants sur les terrasses pendant la journée avant qu’ils ne regagnent le rez-de-chaussée pour la nuit.
Pourquoi dès lors dépenser de l’énergie pour maintenir partout et toute l’année une température identique quand il suffit parfois de se déplacer ? Perraudin a sa démonstration : « Regardez les chiens. Il fait chaud, ils vont à l’ombre ; s’il fait froid, ils se mettent au soleil ».
Iran, M’Zab, chiens : pour le jeune architecte, la leçon est la même. Face aux variations du climat, l’architecture peut moins chercher à les corriger qu’offrir à ses habitants les espaces où ils pourront s’y adapter. Quelques années plus tard, cette idée deviendra la clef d’un projet manifeste.
Près de trente ans passent avant que Gilles Perraudin ne retrouve André Ravéreau. En 2003, dans le cadre de « Djazaïr, l’année de l’Algérie en France », une exposition lui est consacrée tandis que paraît André Ravéreau, l’atelier du désert (Editions Parenthèses), un ouvrage dirigé par Rémi Baudouï et Philippe Potié. Perraudin participe au projet et se voit confier un entretien avec l’architecte qu’il avait rejoint à Ghardaïa en 1974. Ravéreau, lui, ne se souvenait plus de lui.
Pour préparer l’entretien, Perraudin se replonge alors dans son travail et dans l’histoire de l’Atelier du désert. Et découvre qu’il n’avait finalement pas compris grand-chose trente ans plus tôt. « Ce que j’ai vu en 1974 n’était pas une référence dans mon travail. Je l’ai compris beaucoup plus tard, en 2003 ».
Le M’Zab avait nourri ses intuitions ; Ravéreau n’était pas encore devenu une référence. Il aura fallu près de trente ans à Perraudin pour comprendre ce qu’il était allé chercher à Ghardaïa.
Christophe Leray