
Avec L’Expérience Perraudin, Chroniques remonte le fil de cinquante ans d’architecture.* En 1979, Gilles Perraudin a trente ans, quelques convictions déjà bien ancrées et pas encore grand-chose à montrer. Arrive un client qui veut une maison solaire. Perraudin aussi. Pas de chance, ce n’est pas la même.
Diplômé en 1977, l’architecte Gilles Perraudin choisit de s’installer dans le Bugey, à Ceyzérieu (Ain), près de Belley et du lac du Bourget. Un coin suffisamment perdu pour tenter de mettre en pratique ce qu’il cherche depuis presque dix ans : travailler avec la culture d’un lieu, ses matériaux et son climat. Il y restera près de trois ans, dessinera beaucoup de projets mais en construira peu.
En 1979, l’ingénieur d’une usine qui fabrique des équipements thermiques vient le voir pour sa future maison qu’il imagine couverte de capteurs solaires. Ce client souhaite une maison solaire !
Perraudin n’a pas la même définition. Pour lui, une maison solaire doit d’abord posséder une « dimension spirituelle » et n’avoir justement pas besoin d’être couverte de capteurs. Il va donc chercher dans tout ce qui nourrit sa réflexion depuis ses années d’études – le vernaculaire, les expériences américaines, le M’Zab et surtout le nomadisme intérieur – les moyens de concevoir une maison dont l’architecture elle-même répond au climat.
Le principe est simple : une succession d’espaces qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes et permettent de transformer le nomadisme quotidien et saisonnier observé au M’Zab en dispositif architectural.
Au cœur, Perraudin dessine un épais mur de béton en forme de peigne. Placé derrière une verrière exposée au sud, il capte et stocke la chaleur du soleil pendant la journée avant de la restituer la nuit comme un radiateur. Autour se concentrent les pièces indispensables à la vie quotidienne. Les chambres sont réduites au minimum, presque des lits clos : l’hiver, la famille se rassemble dans ce noyau compact et protégé.
Puis, avec les beaux jours, elle se disperse. Au sud, une terrasse protégée par un velum et une piscine ; au nord, des espaces abrités du vent sous un grand pan de toiture ; à l’est et à l’ouest, d’autres extensions. À mesure que la température change, les habitants gagnent ces espaces périphériques.
Selon la saison, la même famille habite ainsi 40 ou 100 m². La maison n’a pas bougé mais, comme au M’Zab, ses habitants, eux, se sont déplacés.
Perraudin compare la maison à un bateau : un moteur autour duquel s’organisent toutes les autres fonctions. À Ceyzérieu, le moteur est ce noyau lourd qui capte, stocke puis restitue la chaleur. « Dans un espace où il n’y a rien pour se chauffer, il faut être intelligent, poser les bonnes questions et apporter les bonnes réponses », résume-t-il. À trente ans, Perraudin ne manque déjà pas de confiance dans les siennes.
Autour du noyau vient une deuxième enveloppe, isolée, éventuellement dotée d’un petit chauffage d’appoint. Une troisième, en bois, forme un espace tampon contre la bise, ce vent froid venu du Jura. La quatrième n’est déjà presque plus un mur : un treillis végétal crée une nouvelle épaisseur autour de la maison. L’été, enfin, de grandes toiles protègent du soleil les espaces extérieurs qui deviennent à leur tour habitables.
À chaque protection contre le climat correspond ainsi un nouvel espace à occuper. Jusqu’à 270 m² si l’on compte l’ensemble du dispositif et ses extensions saisonnières, évidemment pas habitables de la même manière ni au même moment.
Perraudin y voit une interprétation contemporaine de l’architecture vernaculaire du Bugey qu’il observe depuis l’enfance. Mais il n’en reproduit pas l’image. Béton, agglomérés, bois, treillis végétal, grandes toiles et toiture en tôles ondulées cintrées : son vernaculaire sera de son temps. Ce qu’il emprunte à la tradition est moins sa forme que sa façon de répondre au lieu et au climat.
Ceyzérieu révèle aussi une manière de concevoir que Perraudin ne cessera plus de revendiquer. « J’ai toujours dessiné mes projets de manière claire. Ce sont des sortes de mécaniques où tous les éléments s’emboîtent de façon précise et rigoureuse, au point que tout nouveau paramètre bouscule tout ce qui a été fait avant », dit-il.
La meilleure manière d’économiser l’énergie n’est donc pas, selon lui, d’isoler toujours davantage une construction ou de la couvrir de panneaux solaires mais de modifier aussi les habitudes de ceux qui l’occupent. « L’hiver, on se met près de la cheminée et on ne bouge pas. L’été, on s’en éloigne pour rechercher la fraîcheur à la périphérie ».

Finalement, les chiens du M’Zab, à l’ombre quand il fait chaud et au soleil quand il fait froid, avaient déjà compris l’essentiel.
Reste la « dimension spirituelle ». Car la mécanique de Ceyzérieu n’est pas seulement climatique et constructive. Perraudin cherche également des archétypes et s’intéresse notamment au temple grec. Au cœur de celui-ci, la cella abrite la statue de la divinité. Il y retrouve l’idée d’un centre protégé autour duquel peuvent s’organiser des enveloppes successives.
Cette recherche croise son intérêt pour l’anthropologie et les travaux de Jean-Pierre Vernant. Hestia, déesse du foyer, incarne le centre, la stabilité, le lieu où l’on se retrouve ; Hermès, dieu du voyageur et du messager, le mouvement et le rapport à l’extérieur. La maison doit contenir les deux. La cheminée est le foyer dans tous les sens du terme : le feu mais aussi le lieu où l’on se rassemble, cuisine et mange. L’escalier porte le mouvement.
« Je préfère la synthèse et l’unité à la division », dit Perraudin. Rester et partir, se protéger et s’ouvrir, Hestia et Hermès peuvent ainsi participer d’un même projet.
Il poussera encore l’idée quelques années plus tard, en 1982, dans une petite maison construite à Saint-Péray (Ardèche) avec Françoise-Hélène Jourda. Là encore, un mur épais rassemble les espaces techniques mais la cheminée qu’il contient devient elle-même une pièce : éclairée par un puits de lumière, on peut venir s’y asseoir et s’y retrouver l’hiver. Même le mur finit par être habité.
Reste le client, l’ingénieur, pas franchement séduit. « L’idée n’était pas du tout de son goût. Il avait une autre conception de la maison solaire », s’amuse Perraudin. Toujours est-il que la maison de Ceyzérieu ne sera jamais construite.
Le projet, lui, va vivre sa vie. Perraudin le présente en 1980 au premier Concours européen d’énergie solaire passive et obtient le premier prix. Avec le concours viennent un dossier de presse puis les publications dans les revues d’architecture. Une maison qui n’existe pas commence à faire connaître son architecte.
Peu après, le critique Patrice Goulet le contacte pour publier le projet et lui demande sous quel titre il souhaite le présenter. Perraudin répond : « Vernaculaire d’avant-garde ». À la publication, se souvient-il, la formule est devenue « Vernaculaire et d’avant-garde ». « Ce qui n’est pas la même chose », précise-t-il encore aujourd’hui.
Non, en effet. Dans un cas, l’avant-garde procède du vernaculaire ; dans l’autre, les deux sont simplement priés de cohabiter. Cinquante ans plus tard, Perraudin tient toujours à la nuance. Et à « vernaculaire d’avant-garde », formule qui lui restera attachée.
Ceyzérieu devient son projet manifeste. La maison n’existe toujours que sur le papier mais s’y retrouvent déjà le climat comme règle, le nomadisme, les enveloppes successives, les archétypes et cette mécanique censée faire découler la forme des questions posées plutôt que d’un geste esthétique.
Quelques années plus tard, certaines des idées expérimentées à Ceyzérieu changeront d’échelle jusqu’à nourrir le projet qui installera véritablement Jourda et Perraudin dans le paysage architectural français : la nouvelle école d’architecture de Lyon.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.