
Le maire de Paris Emmanuel Grégoire a fait une « découverte » : trente-trois millions de mètres carrés de toitures à aménager ! En voilà une idée ! Des idées, il peut y en avoir des bonnes et des mauvaises… L’écologie devrait être ce que l’architecture démontre et non ce que l’architecture montre.
Un beau matin, en se réveillant, son collaborateur chargé de trouver des nouvelles idées l’appelle : « Je vous propose de prendre un peu de hauteur, de transformer les toits de Paris en canopée. Pas celle des halles, mais une vraie canopée végétalisée, avec des panneaux solaires qui pourraient être vert/bouteille pour bien s’intégrer ». Voilà une idée qui va faire du buzz !
Après, la ville du « quart d’heure », après les forêts urbaines et les jardins urbains partagés, et en attendant de peindre les chaussées en blanc, l’idée pouvait être explorée.
Tout commence par le regard.
Que regardez-vous ? Et que voyez-vous ?
Ce n’est pas très compliqué. Je pense à Georges Perec qui avait pris le risque de décrire simplement ce qu’il voyait place Saint-Sulpice : une description détaillée qui pouvait paraître futile, inutile, sans objet, mais qui, en réalité, en dit long sur ce qui nous structure, notre capacité à simplifier, à refuser de voir la complexité.
L’architecture commence donc par cette question : que voyez-vous ? Elle se prolonge par : que voulez-vous voir ?
Aujourd’hui, la signalisation est tellement abondante qu’elle constitue une part importante du paysage urbain, une vraie forêt urbaine.
Il faudrait être ignorant, ou aveugle, pour ne pas savoir que la ville se définit par son ciel et par son sol.
À Rome, du haut de la place d’Espagne, devant l’église de la Trinité des Monts, j’avais une vue imprenable sur la ville, peut-être une des plus belles vues de Rome pour apprécier, simplement, l’émergence de quelques monuments et la diversité des toitures. Généralement en tuile, Rome est rouge. Cette ville pourrait se reconnaître, ou simplement se définir, par ses toitures.
Mais Paris n’a rien à lui envier.
Paris, précisément la plus belle ville du monde, à la fois par l’homogénéité et la diversité de ses toitures. Le gris offre une grande diversité de matériaux, un jeu permanent entre le zinc et l’ardoise. Des toitures à deux pentes, à la Mansart avec coyaux, brisis et terrassons, offrent un formidable support au jeu des lucarnes, des fenêtres à granger, aux apprentis des chiens-assis. De temps en temps, une terrasse ose apparaître, souvent occupée par de la tuyauterie, celle d’un l’hôpital.
J’oubliais New York où le danger est au sol et le regard en permanence attiré vers le Skyline. Là, il n’y a pas de surface à récupérer. Le ciel est pointé de tous les côtés, il fait partie de la ville.
Les bonnes idées étant faites pour être partagées, peut-être que le maire de New York pourrait s’inspirer des idées du maire de Paris.
Mais, à court d’idée, on pourrait être tenté de chevaucher les mauvaises idées car, contrairement à ce que certains pourraient croire, les idées ne sont pas toujours bonnes. S’il est difficile d’avoir de bonnes idées, il ne faudrait pas qu’à la première occasion, on s’embarque trop vite.
Regardons les toits !
Les chiffres, à eux seuls, peuvent révéler une manière de penser la ville. Interrogé donc sur l’avenir des toits de Paris, Emmanuel Grégoire rappelle qu’ils représentent 33 millions de mètres carrés et il en tire cette conclusion « on ne peut pas se priver de cet usage ! ». Il imagine alors des toits partagés, associatifs, culturels, méditatifs, végétalisés, consacrés parfois à l’agriculture urbaine ou à la production d’énergie…
Tout cela paraît généreux, écologique, moderne. Et pourtant, quelque chose m’inquiète.
Avant de se demander ce que l’on pourrait bien faire des 33 millions de mètres carrés de toitures à Paris, il faudrait commencer par les regarder.
Trente-trois millions de mètres carrés de toitures, ça n’existe pas. Ce qui existe ce sont des milliers de toits. Il y a les cheminées et les verrières, il y a les toits des écoles et ceux des hôpitaux, il y a les toits que l’on voit et ceux que l’on ne voit pas, il y a ceux qui appartiennent à la ville et ceux qui appartiennent à des milliers de propriétaires.
Il y a aussi des toits magnifiques, des toits quelconques, des toits encombrés de machines. Il y a surtout des situations différentes.
Si les additionner est mathématiquement juste, « urbanistiquement » c’est déjà une erreur. Édouard Glissant opposait à la pensée continentale, qui recherche l’unité, le système, la totalité, une pensée archipélique, attentive à la relation, à la diversité, à ce qui ne se laisse pas réduire à un modèle unique.
La ville est, par excellence, un archipel.
Lorsque nous additionnons tous les toits de Paris pour obtenir 33 millions de mètres carrés, nous fabriquons artificiellement un continent. Et, une fois le continent constitué, la tentation devient irrésistible de lui appliquer une politique.
Végétalisons, partageons, cultivons, produisons de l’énergie.
Les intentions sont excellentes, c’est précisément pourquoi il faut s’en méfier. Une bonne intention appliquée partout peut produire une mauvaise ville car une ville n’est pas faite d’intentions générales, elle est faite de différences. Il suffit de voyager pour le comprendre.
Depuis les hauteurs de New York, les toits racontent immédiatement la ville : terrasses, machineries, réservoirs d’eau, escaliers, émergences, constructions ajoutées, volumes inattendus. Les toits ont la brutalité et l’énergie de Manhattan.
À Rome, les tuiles, les terrasses, les coupoles, les tons de terre accompagnent la topographie et donnent à la ville cette continuité minérale si particulière.
À Paris, le zinc prend le ciel. Les ardoises, les cheminées, les brisures des mansardes, les verrières, les différences de hauteur composent un paysage extraordinaire. Ce paysage n’a pas été dessiné d’un seul geste. Il est le résultat du temps, des règlements, des techniques, des usages, des propriétés, des transformations et quelquefois du hasard.
Les toits ne sont donc pas ce qui reste de la ville lorsque l’on a construit les bâtiments, ils sont l’un de ses paysages.
Considérer les toits de Paris comme 33 millions de mètres carrés disponibles c’est quelque chose de plus préoccupant qu’un simple programme d’aménagement : c’est une certaine manière de regarder la ville. Ou peut-être, précisément, de ne plus la regarder.
On mesure avant de voir.
On additionne avant de distinguer. On programme avant de comprendre.
Et cette pensée continentale apparaît déjà dans nombre d’aménagements contemporains de l’espace public. Pour de bonnes raisons : apaiser, sécuriser, végétaliser, rafraîchir… les mêmes dispositifs finissent par se reproduire.
Un rond-point ressemble à un autre rond-point, une placette à une autre placette. Peu à peu se constitue le vocabulaire reconnaissable de la bonne ville écologique. Mais la ville n’a pas besoin d’un vocabulaire unique, elle a besoin d’attention.
Si on prend par exemple les terrasses des hôpitaux, beaucoup sont aujourd’hui occupées par des installations techniques considérables : ventilations, climatisations, extracteurs, gaines, groupes froids…
Alors, avant de décider d’y installer des jardins partagés ou des panneaux photovoltaïques, commençons par regarder. Depuis sa fenêtre que voit le malade qui passe ses journées dans une chambre ? Le premier projet écologique, architectural et humain consisterait simplement à lui rendre un horizon, cacher certaines machines et en ordonner d’autres. Y introduire quelques végétaux s’ils peuvent réellement y vivre. Peut-être une surface d’eau, peut-être une couleur, peut-être simplement un écran bien dessiné ou transformer un paysage technique subi en quelque chose qui mérite d’être regardé. Encore une recommandation de plus dans le PLU ?
Voilà un projet.
Et ce projet ne vaut que pour ce toit-là. Sur un autre, l’orientation et la construction rendront les panneaux photovoltaïques évidents. Ailleurs, il faudra retenir les eaux pluviales. Ailleurs encore, un jardin sera merveilleux. Une terrasse pourra devenir un lieu collectif. Une toiture historique devra être restaurée. Une autre pourra évoluer.
Et certaines toitures ne demanderont rien : acceptons cette possibilité.
Tout espace disponible n’a pas vocation à être occupé. Tout vide ne demande pas à être rempli. Toute surface ne doit pas produire quelque chose. Une ville est aussi faite de lieux qui n’ont pas à justifier leur existence par une performance.
On peut transformer des toits de Paris mais pas prétende transformer LES toits de Paris.
La nuance est essentielle, toute la différence est là : entre « des » et « les », entre l’archipel et le continent.
Transformons celui-ci, préservons celui-là, plantons ici, produisons de l’énergie là, rendons cette terrasse accessible, cachons les machines de celle-là… Et, ailleurs, laissons simplement le zinc continuer à prendre la lumière.
Une politique urbaine ne devrait pas dire ce que chaque lieu doit devenir. Elle devrait créer les conditions pour que chaque lieu puisse devenir ce qu’il peut être. C’est peut-être cela, passer d’une pensée continentale, à une pensée archipélique de la ville.
Accepter la complexité et la diversité dans un esprit qualitatif : ne plus commencer par la totalité mais par la relation. Ne plus chercher la recette mais la différence. Ne plus appliquer une solution mais porter attention à une situation.
Paris n’est pas un continent de 33 millions de mètres carrés posés au-dessus de nos têtes. Paris est aussi cet extraordinaire archipel de toits que l’histoire nous a laissé. Avant de vouloir les utiliser, regardons-les. Et plutôt que 33 millions de mètres carrés de programme, offrons-leur 33 millions de mètres carrés d’attention.
Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste
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