
« Ou sans géographie pas d’histoire »… Paysagiste, architecte, urbaniste, qui est vraiment Alexandre Chemetoff ? Arpenteur… le mot me plaît bien et, nous le savons déjà, à lui aussi.
C’est ainsi qu’au fil de l’eau, du sable, du dessiner, du planter, du construit, nous allons l’accompagner dans sa promenade qu’il dit « œcuménique », en tout cas transversale. De la ville à la plage, sans transition, nous allons suivre l’Arpenteur dans sa pratique et sa déambulation, car les principes, nous le verrons, sont les mêmes, et c’est ce qui fait justement… sa différence. Nous allons écouter son dit. Car arpenter, c’est d’abord l’entendre. Sa voix coule, lente, unie, comme un cours d’eau tranquille : « La façon dont l’eau s’écoule est une question essentielle ».
« Chaque fois qu’un projet se présente, on ne peut s’abstraire de cette nécessité de parcourir les lieux. Arpenter le site en tous sens, ses abords, comprendre la situation, recueillir des éléments qui permettent de proposer un projet situé. Dans arpentage il y a repérage et aussi mesure, dimension, distance, tout ça à la fois, quels que soient les sujets, d’un morceau de ville à un projet de construction, d’un bâtiment dans un tissu constitué ou en train de se constituer, à l’aménagement d’un espace public ». Et puis revenir, vérifier, car « chaque fois qu’on revient, on voit des choses nouvelles, ça enrichit le point de vue. C’est la matière du projet, une façon de requestionner le programme ».
Une façon de rêver aussi… Sur le sable, il voit un désert vu d’avion, des traces d’anciennes installations, un site de fouilles archéologiques, le théâtre d’opérations militaires, ou encore une ville abandonnée. S’inscrire dans le déjà-là, dit-il comme un mantra.
Sur cette vaste étendue de plage normande qui forme un plateau naturel où le sable dialogue avec l’horizon, ce sera donc un projet long : 15 mètres, peut-être même 20. L’un des plus longs de l’histoire Archisable en tout cas…
En 1983 Chemetoff n’a pas gagné le concours d’aménagement du parc de la Villette, mais à la demande de Tschumi, il a créé l’un des jardins thématiques du parc. Il va répondre avec une démonstration devenue culte en forme de climat fabriqué. « Je voulais parler de la question climatique et ce n’était vraiment pas le discours dominant de l’époque ! On s’est intéressé à cette tradition parisienne d’expérience climatique, comme les murs à pêches (1) de Montreuil, ou les enclos de Thomery (2) à Fontainebleau ».
Créer un jardin de bambous comme un parcours d’immersion sensorielle en plongeant le visiteur dans un univers sombre, humide, dense, et sonore… et y associer des artistes.
Mettre en scène les principes écologiques – excaver la parcelle pour avoir une paroi, protéger les bambous du vent et créer un microclimat – 3 000 m² situés à six mètres en dessous du niveau du parc, réduire les besoins d’arrosage, et maîtriser les rhizomes des bambous – sortes de puits de carbone vivant.
Mettre en scène l’eau en commandant à Bernhard Leitner (3) un cylindre sonore, sorte de dispositif minéral installé au centre du jardin des bambous. Le double cylindre en béton, ouvert au ciel et dont la paroi intérieure dissimule 24 haut-parleurs, diffuse les compositions de Leitner comme des lignes sonores circulaires.
Mettre en scène l’espace en commandant à Buren (4) la Diagonale, une traversée du jardin fondée sur la bande et la diagonale, avec des bambous noirs et des galets noirs et blancs.

De retour de la plage, il écrira : « Repérer une retenue d’eau laissée par la mer retirée. Percer un canal d’évacuation pour que l’eau se déverse vers la mer, mais peut-être aussi jusqu’au fleuve qui coule, traversant la plage jusqu’à un delta qui sans cesse recule ». C’est la version durassienne de la translation : la ville et le fleuve indiens transposés sur la plage de Trouville… (5) Il le fait – aurait écrit Duras… et la réponse de l’architecte-arpenteur est écrite : « J’aimerais parler de la dimension géographique de ma tentative ».
Le « plan-guide », préside à chacun de ses projets : un dossier évolutif à mesure des questions, des évènements, du prévu et de l’imprévu, constitué de plans, de maquettes et de textes. À la fois un outil opérationnel et une méthode ouverte, il questionne le temps long, tandis que sur la plage, le temps est pressé par les flux courts de la marée. Sera-t-il utilisable sur le sable ?
« Le plan-guide n’est pas seulement un état des lieux, c’est un plan de ce qui pourrait se passer, des hypothèses qui évoluent dans le temps. Un plan où on laisse une forme d’imprévu, une façon d’accompagner les mouvements de la ville à la différence d’un schéma qui la figerait une fois pour toutes, on applique cela à la manière dont on imagine la transformation de la ville, pas seulement sa découverte… Le plan-guide se saisit de tout ce qui se fabrique pour que la somme de ces actions soit le matériau vivant de la ville ».
Il n’y aurait donc pas de temps long de la ville ? La réponse fuse : « Quand on faisait l’île de Nantes, on publiait un état des lieux tous les trois mois. La ville n’est pas un programme figé, autoritaire. Le temps long, ce n’est que celui des végétaux ».

Sur la plage, en temps réel, l’eau monte, inexorable. Il écrit : « Il faut aller vite, ouvrir une brèche dans la lagune perchée pour tenter de la vider… L’eau se déverse dans le canal, le courant taille dans le sable un canyon escarpé et façonne les rives, donnant à l’ouvrage artificiel l’aspect naturel d’une ‘’rivière marine’’ ».
C’est en 2005 qu’il commence la réhabilitation des grandes barres de Zehrfuss (6) au Haut-du-Lièvre, à Nancy – les plus grandes de France – en mode « transformer mais ne pas tout transformer ». Il dit aussi que l’époque des réponses absolues est révolue, que les choses pérennes doivent pouvoir supporter des usages différents, qu’on est toujours confronté à un existant, et qu’il y a presque toujours des éléments à conserver. Les trois tours en étoiles sont démolies, l’une des barres est tronçonnée, elles sont remplacées par des immeubles plus bas. « Ce que l’on apprécie est une épaisseur historique, la ville sédimentée nous plaît parce qu’elle est diverse. Il faut adapter aux nouveaux usages ».
De retour de la plage il écrit encore : « L’eau du canal se perd dans l’étendue aride du sable avant de rejoindre la rive du grand fleuve. Un barrage dressé à la hâte en travers du courant s’avère inutile. Reste le tracé d’un arc inachevé. Puis, à partir de là, dessiner des lignes, des chemins et des rues perpendiculaires et parallèles au canal, le long desquelles s’ordonnent les sillons de culture et s’implantent des constructions allongées ou dressées ».
Il raconte que l’eau est présente partout, dans presque tous ses projets, que la géographie de l’eau définit notre pays et qu’il s’agit du dialogue qu’on installe ; comme à Gentilly, le long de la Bièvre, à Rennes sur les bords de la Vilaine, à Nancy, la Meurthe et Moselle et le canal de la Marne au Rhin. « Il faut travailler avec la thématique de l’eau, tenir compte de la porosité des sols, de l’infiltration et de la récolte de l’eau ». Ses mots ressemblent à une incantation, peut-être même à une prière…
Cinq ans plus tard, il regarde les images de son projet sur le sable.
« J’avais essayé de capter l’eau sans vraiment y parvenir, en creusant un chenal ou un canal, je me suis dit que je pourrais peut-être accrocher tout ça aux restes d’une ville qui aurait existé. C’est comme la trace de la présence de l’eau et, à partir de là, la présence d’un territoire où l’imaginaire peut fonctionner. C’est indéterminé, ouvert.
Ce n’est pas le contraire de ce que je pense ».
Tina Bloch
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(1) Les murs à pêches de Montreuil, nés au XVIIe siècle, forment un système horticole en espalier sur des parcelles étroites et longues, entourées de murs de 2,70 m de haut orientées nord sud. Les murs accumulent la chaleur le jour, et la restituent la nuit. C’est un principe climatique.
(2) Les enclos de Thomery en Ïle-de-France sont un système de jardins à vignes ceints de murs, mis en place au XVIIIe siècle par le vigneron François Charmeux pour la culture du chasselas de table, sur le même principe climatique que les murs à pêches.
(3) Bernhard Leitner né en 1938 est un architecte autrichien, pionnier de la « Sound architecture », et des espaces sonores.
(4) Daniel Buren né en 1938, devenu célèbre pour son motif à bandes verticales de 8,7 cm de large qu’il utilise comme un outil visuel. Son œuvre est étroitement liée à l’architecture et à l’espace public.
(5) À Trouville aux Roches Noires où Marguerite possèdait un appartement, la plage se superpose à celle de S.Thala. Le film « La femme du Gange » est entièrement tourné en 1972 sur la plage de Trouville.
(6) Bernard Zehrfuss architecte, 1911-1996, conçut ce programme qui s’étendit de la fin des années ‘50 au milieu des années ‘60. Deux grandes barres rectilignes disposées en surplomb de la ville dans le prolongement l’une de l’autre : 700 m de linéaire, et trois tours en étoiles, environ 3 500 logements en tout. La requalification par Chemetoff sera radicale.

