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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Plans d'Isabelle > Habiter les fissures : ce que les images révèlent du monde

Habiter les fissures : ce que les images révèlent du monde

30 juin 2026

Jean-Jacques Annaud
Stalingrad, Photographe non identifié (Coll. Jean-Jacques Annaud)

À l’occasion de l’exposition Le Chantier invisible. Dans les coulisses des films de Jean-Jacques Annaud, présentée à Paris jusqu’au 31 octobre 2026 à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, un dernier déplacement s’impose : après le métier et la visibilité,* ce qui se joue désormais concerne la survivance des œuvres dans le temps long. Le chantier invisible (III/III). Plans d’Isabelle.

Que devient une image lorsque le monde qui l’a produite n’est plus tout à fait le nôtre, ou n’est plus immédiatement lisible comme tel ?

Les œuvres ne disparaissent pas. Elles persistent, mais changent de densité. Certaines images cessent d’être neutres : elles continuent d’être visibles, autrement. Le regard contemporain devient alors un regard de retour, de reprise et de relecture.

La redécouverte de Two Brothers en constitue un exemple révélateur. Le film conserve une puissance plastique réelle mais certaines dimensions deviennent aujourd’hui lisibles autrement : exotisation des espaces, construction du sauvage, rapport au vivant comme récit.

Le regard ne se contente plus de juger la forme : il interroge désormais ses conditions de légitimité, parfois a posteriori. Ce phénomène dépasse largement le cinéma. En architecture, une œuvre est désormais évaluée non seulement pour ce qu’elle montre mais aussi pour ce qu’elle implique, ce qu’elle rend possible, et, parfois, ce qu’elle produit malgré elle.

Les images deviennent ainsi sur-lisibles, saturées de lectures superposées. Le sens ne se fixe plus mais se stratifie, se déplace et se recompose dans le temps. Cette stratification produit parfois une difficulté réelle à distinguer expérience directe et récits accumulés. Habiter devient alors un acte moins assuré, comme si l’espace lui-même demandait à être réappris.

C’est ici que l’architecture retrouve une nécessité particulière. Habiter ne consiste pas seulement à produire des formes mais à accepter des écarts, des contradictions, et la coexistence de systèmes imparfaits sans les réduire à une seule logique.

Le Corbusier avait porté l’idée d’une harmonie entre espace et usage.* Cette harmonie ne peut plus être pensée comme donnée : elle ne survit aujourd’hui que comme tension, parfois fragile, entre projet et expérience. Habiter suppose alors de renoncer à la maîtrise totale et d’accepter que les formes échappent en partie à leur intention initiale.

Dans un échange au détour de la conférence, Jean-Jacques Annaud évoquait la nécessité de ne jamais oublier le public. La formule paraît simple. Elle engage pourtant une question essentielle : à qui appartiennent les œuvres une fois produites ?

Paul Ricœur écrivait que le temps humain se constitue dans l’articulation entre récit et expérience.**

Les œuvres vivent ainsi dans leurs décalages ; elles continuent d’émouvoir tout en dialoguant avec des sensibilités qui ne sont plus celles de leur production initiale. L’architecture partage cette condition. Entre prescription et usage réel, un écart irréductible persiste. L’espace projeté n’est jamais exactement l’espace vécu, et celui qui habite recompose toujours le lieu qui lui est confié.

Jane Jacobs l’avait montré : la ville réelle contredit en permanence la ville planifiée.***
Aucun programme ne survit intact à son usage, aucune forme ne demeure stable dans son expérience.

Annaud touche indirectement à cette question lorsqu’il déplore que certains étudiants rêvent davantage de célébrité que de métier. Il a raison, mais partiellement seulement. En effet, incriminer la jeunesse sans interroger les structures qui l’ont produite relève d’une lucidité incomplète. La fascination pour la signature ne naît pas spontanément : elle est fabriquée, valorisée, parfois enseignée.

Cinéma et architecture affleurent dans une même tension entre métier et image, entre fabrication et exposition, entre travail et reconnaissance. Au cœur de ce système persistent pourtant des gestes presque imperceptibles : un film qui laisse apparaître son chantier, une exposition qui montre aussi ses conditions de production, un architecte qui accepte de perdre une part de contrôle pour gagner une part de réel.

C’est dans cette discrétion que s’installe la véritable gravité de ce triptyque : une gravité de velours.

Ni rupture. Ni nostalgie. Mais une tension continue entre ce que nous montrons et ce que nous habitons. Et peut-être qu’au fond, il ne s’agit plus seulement de construire des formes. Il s’agit de reconstruire une architecture de l’attention : une architecture capable de laisser exister ce que le projet ne maîtrise pas et de reconnaître, enfin, que l’essentiel de l’espace naît toujours dans l’écart entre l’intention et la vie.

Isabelle Zoung-Kanyi
Retrouvez tous les Plans d’Isabelle

Le chantier invisible :
– Jean-Jacques Annaud ou la défense du métier (I/III)
– Le simulacre et la signature : quand la visibilité remplace l’œuvre… (II/III)
– Habiter les fissures : ce que les images révèlent encore du monde (III/III)

* Le Corbusier, Vers une architecture, G. Crès, 1923
** Paul Ricœur, Temps et récit, Seuil, 1983–1985
*** Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, (Déclin et survie des grandes villes américaines) Random House, 1961

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Par Isabelle Zoung-Kanyi Rubrique(s) : Plans d'Isabelle

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