Le vol depuis Tokyo, avec escale à Istanbul, décrit une horizontale, une translation latitudinale, la ligne la plus courte depuis l’Extrême-Orient. Elle est suivie d’une heure de descente quasi verticale pour traverser la mer Égée avant d’atterrir à Athènes. Carnet de dessins.
Départ
Contrairement à la salade, le hors saison est ce qui sied le mieux à la Grèce et à la Turquie ! À l’exception de l’Acropole, de Delphes et des grands sites stambouliotes, nous constaterons durant tout notre voyage que la fin de l’automne épargne les flots humanoïdes, le four estival et laisse à nouveau le droit de rêver en solitaire dans des terres pourtant hautement visitées. La météo encore clémente qui reverdit les îles Saroniques et jaunit les feuillages de l’Épire ajoutent au plaisir des visites. Nous embarquons donc le 30 octobre 2025 pour Athènes.
Mon premier voyage date de 1980, le dernier, avant cette année, de 1984. Moins de vingt-ans me sépare alors des proses de « L’été grec » de Jacques Lacarrière, cette célébration de la marche à pied, des rencontres et de l’extase séculaire des nuits passées à la belle étoile. Contemporain du Beat américain de Jack Kerouac et des pérégrinations asiatiques de Nicolas Bouvier, il chante en poète d’aujourd’hui une musique antique et moderne : vivante, goûteuse, le passé sans ressasser, flûté au présent ; la Grèce avec ou sans les dieux de l’Olympe.
Plus de quarante ans ont donc passé depuis mon précédent voyage mais, à l’époque, je partais de Paris. Depuis, ma vie a changé de côté, je quitte Tokyo. Ici la Grèce est loin, non seulement par la géographie mais aussi par l’histoire, même si l’historien de l’architecture Itō Chūta a cru déceler des traces de l’entasis des temples grecs (principe qui consiste à galber légèrement les colonnes pour gommer l’effet de perspective induit par la vision oculaire) dans les proportions des fûts de bois du monastère Hōriuji, le plus vieux bâtiment en bois du monde, près de Nara. Alexandre ayant atteint les rives de l’Indus dans sa grandeur conquérante au moment même où le bouddhisme prenait son envol, ses successeurs ont favorisé les échanges entre les deux mondes qui empruntaient la route de la soie. Il est notable que les statues de Bouddha du Gandhara, au nord du Pakistan, offrent des réminiscences des corps grecs.
Le vol depuis Tokyo, avec escale à Istanbul, décrit une horizontale, une translation latitudinale, la ligne la plus courte depuis l’Extrême-Orient. Elle est suivie d’une heure de descente quasi verticale pour traverser la mer Égée avant d’atterrir à Athènes. Adorant me gorger de géographie, je regarde toujours tous les voyages par toutes les fenêtres et tous les écrans. J’allume donc celui qui est fixé au dos du siège qui me précède, tout en surveillant le hublot. L’itinéraire pré-enregistré affiche la traversée de la Corée, de la mer Jaune, suivie d’une longue transversale : Chine, Kazakhstan, mer Caspienne, avant de passer en Russie pour enfin survoler Kertch, la Crimée avant la mer Noire et le transit stambouliote. « Non mais… C’est quoi ce suicide ! Kertch, la Crimée !!! Même si les Ukrainiens ne sont pas des adeptes des missiles sol-air Bouk de sinistre mémoire aérienne, on ne va quand même pas survoler ces terres en guerre. Les Turcs entretiennent des rapports avec les deux bords, mais quand même… ».
Nous traversons le Japon en moins de vingt minutes : pays tout en longueur, sa largeur est celle d’un passage clouté entre le Pacifique et le continent. La mer une fois franchie, de longues heures continentales s’écoulent. La réalité politique et la prudence du pilote vont se révéler au fil des heures : l’itinéraire affiché au départ à l’écran, qui date sans doute d’années plus paisibles, s’infléchit vers le sud à mesure que nous progressons vers l’ouest. Nos cieux seront au final kazakhs, ouzbeks, azéris et géorgiens : tout un domino qui reflète le conflit que nous longeons dans le cocon de notre avion. De Russie nenni !
L’émoi oublié, l’arrivée au hub d’Istanbul recèle une surprise : la galette aéroportuaire est immense, neuve, vaguement islamique avec ses modules répétitifs de dômes d’acier, monumentale, digne d’une grande agence anglo-saxonne. Pas assez élégamment carénée me semble-t-il pour sortir de chez Foster. Je chercherai après coup : bingo c’était Nicolas Grimshaw ! Pas mal, mais pas aussi bien que l’autre Anglais. Cet aéroport immense la joue impérial, Ottoman, Grand Turc. Une heure et demie plus tard celui d’Athènes étonne à l’inverse ; portail d’arrivée pour des millions d’estivants, il exhibe, si on ose dire, une modeste dégaine de sous-préfecture !
Hydra
Arrivés tard et fatigués par le décalage horaire, nous ne verrons que notre chambre d’hôtel. La première aube n’est pas pour Athènes mais pour Le Pirée. L’exotisme exsude déjà de ce nom, avant même que nous sortions dans la rue matinale et encore calme car la Grèce, plus encore que beaucoup de pays, est d’abord une liste enchantée : Olympie, Acropole, Mykonos, Athos, Delphes… un long etcetera de lieux évocateurs.
La difficulté n’est pas tant de découvrir la réalité que d’éviter les stéréotypes contemporains et de tout ramener à des fantasmes antiques. « Vous connaissez l’histoire grecque ? » m’a demandé de manière rogue ma voisine de table, une locale rencontrée lors d’un petit déjeuner. L’Olympe, Homère, Périclès, les philosophes, oui, le reste (ce qui fait quand même plus de deux mille ans)… En fait, non ! Ah si, Xenakis l’architecte musicien… Mais, comme souvent au Japon, le voyage n’est pas tant destiné à se relâcher qu’à emmagasiner avec modestie et plaisir ; tout est si loin, si court et les chances de revenir si ténues ; la jouissance doit être cadrée, active : nous avons ainsi planifié une pincé d’îles, un zeste d’antiquité, un chouïa de byzantin, un peu de poussière turque, des fragments athéniens… bref, un air grec ouvert à toutes les époques !
Tout commence par un départ matinal du Pirée pour les îles, ou tout du moins l’une d’entre elles : Hydra dans le golfe Saronique, notre première étape. Elle cumule plusieurs avantages : sa beauté que des amis m’ont vantée et sa proximité avec Athènes car nous n’avons nulle envie de passer des heures en mer pour rejoindre les Cyclades, même si le Meltem qui ne souffle que l’été n’agite plus l’Égée.
Hydra, d’un abord inhospitalier avec son relief montagneux, livre dans une anse inattendue, un port éponyme d’une joliesse de carte postale. La petite ville blanche aux toits de tuiles rouges tombe dans la mer depuis la montagne. Toutes les maisons, certaines en pierre apparente, se ressemblent bien que toutes différentes. Quelques façades osent parfois revêtir un pastel plus gai ; les bougainvilliers d’un rose intense et les cyprès vert sombre se chargeant de répliquer à ces pâles harmonies. La croisette, occupée par une suite ininterrompue de terrasses de cafés, est heureusement désertée ; au début novembre l’île s’apprête à fermer ses portes qui ne rouvriront qu’à la saison suivante.
Nous ne trouverons pas la maison habitée en son temps par Léonard Cohen et sa muse, et la grande bâtisse qui a abrité Lazaros Kountouriotis, gloire locale de la guerre d’indépendance livrée aux Turcs, est déjà fermée. L’important n’est pas là, il réside plutôt dans ces ruelles vite escarpées, parcourues exclusivement par des mulets, et dans toute cette architecture sans architectes qui se serre et s’agrippe à la roche comme les sabots des chèvres. Hors saison on construit : tailleurs de pierre albanais et charpentiers sont à l’œuvre pour ravaler, ajouter, continuer des chantiers interrompus par les touristes. Aucune toupie à béton à l’horizon, juste des artisans de la pierre et du bois !
Les monastères, qui se disséminent beaucoup plus haut, beaucoup plus loin sur les pentes sèches de l’île, au bout de longs chemins empierrés parcourus là encore par les seuls ânes, constituent une autre merveille de l’île. Il faut y monter en soufflant, contourner les épaules montagneuses pour s’offrir des panoramas marins changeants et d’autres monastères plus lointains encore, sorte de cailloux blancs de Petit Poucet qui suivent des itinéraires menant peut-être à l’azur. Mais une fois l’édifice religieux atteint, le pittoresque trouve ses limites dans le délabrement des constructions aux portails fermés et barbelés, car si les murs tiennent encore les moines eux ont rebroussé chemin. Seuls demeurent le vent, la mer, le soleil et quelques oiseaux. Dès les années soixante Lacarrière avait déjà constaté ce déclin des vocations contemplatives ! Passée la stupeur devant la beauté abandonnée de ces nids d’aigle à l’exotisme indéniable, nous y retrouvons comme un écho des campagnes japonaises qui se vident inexorablement de toute vie humaine, hors les sites touristiques.
Delphes
L’arrivée à Delphes est précédée d’une des grandes surprises du voyage : le monastère d’Agiou Lukas. Privé de ses moines évanouis, comme ceux d’Hydra, sa réussite touristique le sauve de la ruine. Devancé par une terrasse dallée de marbre gris, pris dans un vaste cirque montagneux, il domine une mer d’oliviers. Peu de choses suffisent pour enchanter cette plateforme : un sol de pierre, quelques tables fournies avec des bancs, certains en pierre également, quelques arbres pour apporter de l’ombre. C’est tout et bien suffisant : chez nos contemporains il faut le talent d’un Bawa ou d’un Barragan pour imposer une telle rigueur sans sombrer dans l’ennui ou la rhétorique.
Le génie local, comme toujours depuis l’Antiquité, joue avec le paysage sans imposer. Aucune monumentalité, tout est dans le cheminement et la succession de places et de formes qui épousent la pente et le terrain. L’église principale est sombre comme une caverne, dispositif fréquent chez les Byzantins, mais la richesse des sols composés de marqueteries en marbre qu’on trouve aussi à Venise, et les icônes cernés d’ors et d’argents martelés ou de mosaïques comblent ce déficit. Le plus étonnant pour l’œil d’un architecte d’aujourd’hui réside à l’extérieur dans la manière de construire les gros murs épais qui semblent entièrement faits de pierres et de briques réutilisées en opus incertum. Il y a déjà bien longtemps que le principe du recyclage, dont on discute beaucoup, existe et qu’il tire des effets esthétiques de tels assemblages.
Le lendemain nous montons le chemin du sanctuaire panhellénique au pied du Parnasse que je ne peux m’empêcher de voir à travers les croquis tremblés d’Aalto. La visite, qu’il en a faite il y a près d’un siècle, a dû l’encourager dans cette passion si bien croquée par Fernand Léger : « Une ligne d’Aalto est une aventure. On ne sait ce qui va lui arriver quand elle commence. Elle part tout droit, s’infléchit à gauche, brusquement s’arrête, amorce une grande courbe, un redan, s’achève par hasard. Aalto nous a montré la cohérence de l’accidentel qui avant lui n’était qu’un événement capricieux ». Il serait sans doute aventureux de n’accorder que le caprice aux Hellènes antiques, mais la disposition de leurs géométries simples et franches s’accommode avec respect de la nature.
L’Ouest
Quittant Apollon et consorts, nous remontons la Thessalie, pour aller grimper aux miracles d’aiguilles que figent les monastères orthodoxes des Météores. Sur la vingtaine qui existaient, six seulement vivent encore. Eux aussi sont en proie à la désaffection. En s’extasiant devant leurs incroyables escarpements, on ne peut s’empêcher de penser aux risques des chantiers passés. Certains ouvriers et quelques moines ont dû monter au ciel en tombant dans les précipices. Autre remarque que l’architecte ne peut s’empêcher d’émettre, s’il monte visiter le haut de ces pitons habités par la foi et le désir d’isolement : une conscience exacerbée du paysage et de la construction, n’empêche nullement d’ignorer la force de la spatialité dans son rapport au divin. Ces monastères, ceux que nous avons visités, ne proposent que des enfilades de pièces très banales qui pensent juste à épouser le relief (ce qui est déjà un grand défi) sans proposer d’espaces, à l’exception des jardins terrassés, dignes d’un rapport au vide ou au ciel.
Poursuivant vers l’occident on passe en Epire, une région qui offre des splendeurs que l’on n’attribue pas toujours à la Grèce. Les vieilles pierres de Ioannina, la capitale régionale, lacustre et romantique, sont ottomanes (murailles, bains et mosquée) et celles des villages de la Zagori qui logent dans les hauteurs voisines du massif du Pinde, face à l’Albanie, sont anciennes sans être antiques. Dans ces montagnes, dignes par instants des canyons de l’Utah et du Colorado, les feux automnaux subliment des hameaux gris qui utilisent à outrance le calcaire local pour leurs rues et leurs murs et des lauzes pour leurs toits. Ici tout n’est que pierres vives et sèches qui ignorent la patine des enduits !
Sur les places vides et lithiques de Megalo Papigko et de son écart Micro Papigko, quel plaisir de simplement s’asseoir sur un muret près de l’église sous les gigantesques platanes, véritables notaires de la Grèce continentale. Dans ce temps suspendu, le vernaculaire fait merveille : tout est similaire quand rien ne l’est. Mais si la séduction est présente, ensorcelante même, toute cette beauté préservée ne tient encore une fois qu’avec l’aide des apports extérieurs. Sans parler des touristes, quand on aborde les gens, on s’aperçoit que la fille du restaurant à Hydra est une graphiste d’Athènes, espérant un avenir meilleur, que la tenancière de l’hôtel dans le Pinde est Sibérienne et les tailleurs de pierre Albanais.

Athènes
Pour le contemporain ou le moderne nous attendons de redescendre à Athènes. Un ami architecte nous a donné très gracieusement une liste de bâtiments d’importance à voir dans la capitale. Outre le peu de temps que nous avions décidé de consacrer à Athènes, nous avons cependant privilégié la ville et l’Antiquité grecque et romaine. Voir d’abord la ville que professait Aldo Rossi ! Pour être tout à fait honnête le côté post-corbuséen, nous semblait-il, de la liste nous rebutait aussi un peu. Plus de temps passé sur place aurait peut-être permis de réajuster notre regard.
Après l’Acropole et ses abords, nous n’avons pas oublié pour autant trois projets d’exception aux registres variés : le Musée de l’Acropole de Bernard Tschumi, la fondation Stavros Niarchos de Renzo Piano et le musée d’art moderne EMST rénové par l’agence grecque Ioannis Mouzakis and Associates. Les deux premiers, très réussis l’un comme l’autre, donnent en même temps l’impression d’être des concepts formalisés et construits. Le distinguo est subtil avec un projet soutenu par une logique qui se laisse oublier et discuter de cette distinction entraînerait sans doute vers la polémique. Pour ma part je pense qu’au-delà des gestes liés intimement à chaque époque, la règle des concours oblige les architectes, leur imprime une façon de penser démonstrative (et cela même, une fois pris le pli, en leur absence comme dans le cas d’une commande directe).
Par ailleurs, chacun conservant sa manière, une certaine pesanteur prévaut chez Tschumi tandis qu’une rigueur un peu sèche marque chez Piano. Le troisième bâtiment, bien qu’attribué sur concours, souffre moins de ce « travers ». Ce gros parallélépipède sans grâce préexistait, et la cascade interne des escaliers offre un contrepoint bienvenu à la neutralité blanche des salles d’exposition qu’on imagine propices à accueillir différents scénarii. Bien, mais quid de la déambulation dans la ville prônée par Rossi ?
Nous avons privilégié la marche, parcouru des kilomètres de rues anonymes, longé pléthores de constructions sans attraits particuliers mais qui exprimaient l’atmosphère athénienne : les petites rues marchandes, poussiéreuses et malmenées du quartier cosmopolite d’Omonia, le bric-à-brac de la zone Gazi avec ses vieilles friches industrielles, les pavages des chemins de Dimitris Pikionis proches de l’acropole, superbe et modeste recyclage qui rappelle celui du monastère d’Agiou Lukas (et pour qui vient du Japon, d’autres chemins composés de pierres dont la pose mime l’aléatoire) et la topographie violente des pentes urbanisées des collines de Srefi et du Lycabette, qui rappelle celle de San Francisco, quand les rues dégringolent, droites et vertigineuses, en se moquant bien des courbes de niveaux. Les Grecs savent également être brutaux avec la Nature.
Retour
L’avion nous attend à l’aéroport direction Istanbul, une autre ville, une autre vie.
Manuel Tardits
Découvrir aussi :
– Manuel Tardits en quelques mots et quelques dessins (Chroniques, 29 octobre 2019)
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– Petit voyage en Rhénanie (Chroniques, 2 décembre 2025)













