
Les imagiers du Moyen Âge étaient capables d’ironie à une époque où les évêques accueillaient les rois au pied du grand portail de Notre-Dame. Voilà donc ce que Viollet‑le‑Duc et son zélateur baron de Guilhermy n’ont pas voulu que nous vissions. Épisode 1 : Le portail du Jugement dernier, première partie.
« Enfin l’Église de Notre-Dame, totalement dégagée de toutes les constructions qui en masquaient les divers aspects, est actuellement exposée à tous les regards, et produit un effet beaucoup plus satisfaisant ».
A. P. M. Gilbert, Description historique de la basilique métropolitaine de Paris, p. 50, 1821

Plongez-vous, amis lecteurs, dans cette partie du plan de Turgot ci-dessus et considérez la place du Marché-Neuf le long de la Seine, en bas à droite de l’image ; dites-vous que c’est là qu’étaient débarqués les pierres, le bois et le fer qui ont servi à construire la nouvelle cathédrale voulue dans la seconde moitié du XIIe siècle par l’évêque Maurice de Sully. Voyez maintenant, dans la perspective du portail central, la rue Neuve-Notre-Dame, longtemps la plus importante artère de l’île avec ses six mètres de largeur, et dites-vous qu’elle a été percée au début des années 1160 dans un tissu urbain encore plus dense afin d’acheminer commodément les matériaux sur le chantier. Remarquez enfin le petit parvis irrégulier au pied de la titanesque mais non moins harmonieuse façade de cette cathédrale fameuse entre toutes et mettez-vous à la place du visiteur d’autrefois qui, débouchant en cet endroit, la découvrait tout à coup dans son entièreté, ébloui par sa splendeur et écrasé par sa masse.
Ce manque de recul, qui rendait les tours plus hautes qu’elles ne sont et les hommes plus petits qu’ils n’étaient, incitait bientôt le curieux abasourdi à venir admirer de plus près ce qu’il ne pouvait distinguer de trop loin. Arrivé au pied du gigantesque portail central, inexorablement attiré par la profusion des sculptures, il pouvait observer au-dessus des grandes statues des piédroits ce qui lui était promis au jour du Jugement dernier : à sa gauche, il pouvait rejoindre les élus en paradis, à sa droite les damnés en enfer. Le visiteur s’attarde depuis toujours plus volontiers de ce côté-ci car le chaos qui y règne demande de l’attention pour être démêlé.

L’incontournable Eugène Viollet-le-Duc et l’archéologue Ferdinand de Guilhermy nous mettent cependant en garde dans leur ouvrage commun intitulé Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, paru en 1855 et réédité en 2019 chez Parenthèses avec force illustrations : « Le démonographe de Notre-Dame a déployé une imagination singulière dans les formes de ses diables et dans l’invention de ses supplices. On croit d’ailleurs à tort que des indécences révoltantes se rencontrent dans les groupes de l’Enfer ; nous avons tout examiné avec une extrême attention ; il n’y en a pas ombre ». Mais, comme Thomas l’incrédule, le saint patron des architectes auquel Viollet-le-Duc a prêté ses traits pour une des statues érigées au pied de sa flèche, nous voulons de nos propres yeux le voir pour le croire.
À la page 44 de la réédition de cette Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, sont représentés deux hauts-reliefs formant les premiers voussoirs des 2ème et 5ème rangées au-dessus des grandes statues, en partant à main droite de l’extérieur du portail ; il s’agit de gravures tirées du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle de Viollet-le-Duc qui montrent les sculptures sous un angle soigneusement choisi. La première d’entre elles donne à voir un gros démon qui de tout son poids écrase dans les flammes un évêque et un roi reconnaissables à la mitre et à la couronne dont ils sont coiffés. Le visage d’un homme, qui semble crier, apparaît de profil sous la cuisse droite de l’immonde créature à la poitrine adipeuse, et près de son énorme bouche se distingue encore l’épaule et l’arrière de la tête d’un quatrième damné.

C’est ce que vous verrez si vous regardez ce groupe de face. Mais si l’envie vous prend de l’observer de profil — il suffit pour cela de vous placer à l’extérieur de l’ébrasure du portail et de lever un peu la tête — vous verrez nettement, après avoir essuyé vos yeux ou les verres de vos lunettes, l’évêque et le roi nus ne former qu’un seul corps ; à califourchon sur leur dos, un diablotin enfonce avec rage une longue barre dans le cul rebondi qui s’offre à lui, une barre que l’on peut imaginer aisément de fer rougi puisque nous sommes en enfer où tout se doit de rougeoyer. Les sodomites sont ainsi avertis : c’est comme cela qu’ils seront punis l’éternité durant, par là où ils ont péché.
Voilà ce dont étaient capables les imagiers du Moyen Âge à une époque où les évêques accueillaient les rois au pied du grand portail, et voilà ce que Viollet‑le‑Duc et son zélateur baron de Guilhermy n’ont pas voulu que nous vissions. Il faut croire qu’ils ont été entendus jusqu’à aujourd’hui puisque jamais personne n’a décrit cette scène comme vous venez de la lire, avec à l’appui le « procès-verbal irrécusable » qu’est la photographie prise sous le bon angle. Personne.
Mais en 1821, dans sa Description historique de la basilique métropolitaine de Paris, A. P. M. Gilbert écrit, pp. 60-61 : « Les diables ont des têtes affreuses et des corps hideux ; l’un d’eux, placé dans le second compartiment à droite, présente l’image de la luxure que le sculpteur a voulu personnifier ». Et de préciser dans la note en bas de page : « C’est pendant le Moyen Âge que les artistes, peu éclairés sur la croyance de l’Église relativement à la puissance du démon, représentèrent, sur les murs des temples, une grande quantité de diables et de vices personnifiés, sous les formes les plus hideuses, et dans toutes sortes de postures, dont quelques-unes sont fort singulières ou extrêmement indécentes : c’était sans doute pour intimider les peuples, pour ébranler vivement leur imagination ».
Et peut-être aussi pour déclencher leur hilarité. Voilà comment, d’un savant homme qui ne faisait que dire la vérité, Viollet-le-Duc et Guilhermy ont évincé l’ouvrage. Que voit-on encore dans ce groupe de l’enfer que ces deux derniers auteurs ont occulté dans leur illustration pour cause d’hypocrisie ? Sous la cuisse du gros démon, le visage grimaçant est celui d’un avare, reconnaissable à la bourse pendue à son cou, et à sa droite se trouve le Léviathan de l’Ancien Testament qui engloutit un damné enchaîné mais coiffé avec soin. À l’épreuve du gosier trop étroit de ce monstre marin qui ne craint pas le feu, le malheureux tire abominablement la langue, oubliant les bonnes manières auxquelles il s’était conformé dans sa mesquine vie.
Dans le second voussoir illustré, une femme nue, maigre et échevelée, les seins flasques et les yeux bandés, fait corps avec un cheval cabré : c’est la Mort qui frappe aveuglément, un sabre dans chaque main. Derrière elle tombe le cadavre d’un homme qu’elle tenait en croupe et qui est fendu en deux comme un bœuf écorché. C’est une véritable boucherie. Les intestins de la victime apparaissent, glissant vers sa tête renversée qui traîne dans la poussière. Mais, vu d’un autre angle, la perspective nous fait jurer que la cavalière laisse échapper un terrifiant étron qui commence sa course infernale. Voilà encore l’une de ces « indécences révoltantes » qu’Eugène Viollet-le-Duc et Ferdinand de Guilhermy ont feint de ne pas remarquer après avoir « tout examiné avec une extrême attention ».

Il y a encore dans ces scènes de l’enfer un cavalier de l’Apocalypse, qui n’a d’indécent que sa nudité, et force diables cornus qui transportent, déchiquettent ou cuisinent à feu vif dans un grand chaudron tous ceux qui n’ont pas été gentils dans leur trop courte vie. Et si Lucifer et ses compagnons s’invitent encore à la pesée des âmes qui se trouve au pied du Christ Juge trônant dans toute sa gloire au centre du tympan, partout ailleurs ce ne sont que des saints personnages, des anges et des justes appelés à goûter aux félicités éternelles. Les premiers voussoirs du côté gauche du portail montrent ainsi quatre groupes de trois personnages en buste, sourire aux lèvres et couronne sur la tête qui ne sont ni des rois ni des reines mais des élus distingués de la sorte pour leurs vertus.

À l’instar de tous les autres voussoirs sculptés, ils datent de la première moitié du XIIIe siècle et n’ont pas eu à souffrir du vandalisme iconoclaste ou des bombardements des dernières guerres qui ont défiguré ou anéanti tant de chefs-d’œuvre du Moyen Âge. La qualité et l’originalité des figures, qui forment sur six voussures un céleste cortège au Christ ressuscité, sont soulignées par les auteurs de la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, qui signalent aussi que ces sculptures étaient originellement peintes et parfois dorées.
Mais il y a d’autres choses que l’architecte et l’archéologue taisent dans leur livre, des curiosités plus choquantes encore dans un certain sens que les cocasses scènes de l’enfer qui, somme toute, sont anecdotiques au regard de l’immensité de l’œuvre. Nous voulons parler des nombreux défauts d’alignement des éléments sculptés qui pourraient faire croire à de mauvais calculs de la part des maîtres du XIIIe siècle.
Voyez de vous-même de chaque côté du portail les socles des premiers voussoirs qui se trouvent en partie dans le vide au lieu de reposer parfaitement sur les dais coiffant les grandes statues. Ces défauts flagrants, qui se répercutent jusqu’à la pointe de la grande archivolte feuillagée à quelque 16 mètres du sol, ne se constatent qu’à Notre-Dame de Paris : aucune autre cathédrale, qu’elle soit plus grande ou plus petite, plus ancienne ou plus récente, n’affiche de pareilles malfaçons que vous n’avez sûrement jamais remarquées alors qu’elles sont très remarquables. Malgré tout, l’illusion de perfection domine comme domine l’illusion que le portail tout entier a été creusé dans l’épaisseur du mur.
Nous reviendrons dans le prochain épisode sur le curieux montage du portail du Jugement dernier que nous tâcherons d’éclaircir. Les surprises seront de taille.
Philippe Machicote
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