
Erieta Attali écrit des bâtiments qu’elle photographie peut-être mieux que les architectes eux-mêmes, exprimant ainsi toute la profondeur de son engagement. Découverte avec elle du Centro de Arte Moderna Gulbenkian de Lisbonne conçu par Kengo Kuma & Associates.
Les musées et jardins Gulbenkian ont longtemps occupé une place discrète dans mon imaginaire. Découverts pour la première fois à l’adolescence grâce à un livre offert par la famille d’un ami, ces lieux sont restés présents au fil des ans, à travers des visites répétées à leurs images : des bâtiments qui semblaient être d’anciennes ruines dissimulées sous les arbres. Ils fonctionnaient comme une référence silencieuse, un lieu qui semblait appeler à une rencontre future et directe.



Photographier le Centro de Arte Moderna (CAM) peut être perçu comme un retour façonné autant par la mémoire que par le lieu lui-même. Le travail s’est déployé dans le temps, commençant avant même que l’extension ne soit entièrement réalisée et se poursuivant à travers les différentes étapes de la construction et de l’achèvement. Plutôt que de figer le bâtiment comme un objet, le processus photographique a cherché à l’inscrire dans la durée, en assemblant architecture et paysage non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Ayant suivi de près le travail de Kengo Kuma pendant plus de vingt ans, j’étais attentive à la manière dont ce projet allait négocier la continuité, la légèreté et le paysage.



Même une fois achevée, l’extension se refusait à une appréhension immédiate. Le Centro de Arte Moderna se révèle progressivement, par la répétition et le retour, plutôt que par un instant décisif. Ce mode d’appréhension s’inscrit dans une démarche archéologique : non pas l’archéologie comme fouille du passé, mais comme lecture attentive du présent. L’architecture porte déjà en elle des strates, la photographie devient un moyen de les appréhender.
La subtile réflectivité du revêtement en bois et de la toiture en céramique absorbe les rythmes du jardin conçu par Vladimir Djurovic et de la ville environnante, tandis que l’espace concave de l’Engawa se transforme imperceptiblement au fil de la journée, comme s’il respirait. Ces métamorphoses ne sont pas de simples effets fortuits mais font partie intégrante de l’expérience architecturale ; la photographie ne vise pas ici à figer le bâtiment en une image définitive mais à saisir sa transformation.



L’engawa est au cœur de cette expérience. Plus qu’un élément architectural japonais à part entière, il instaure une atmosphère où intérieur et extérieur s’estompent. Les frontières s’effacent, les perspectives se brouillent et les hiérarchies spatiales se dissolvent. D’un point de vue photographique, aucun point de vue privilégié ne permet de saisir pleinement l’espace de l’engawa. Les images isolées se révèlent insuffisantes ; elles cèdent la place à des séquences qui laissent persister l’ambiguïté et la profondeur, inscrivant le bâtiment non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps.
La lumière joue un rôle déterminant dans la perception. Le matin, la lumière pénètre parfois jusqu’aux espaces les plus intimes, sous les profonds avant-toits. Plus tard dans la journée, le contraste entre la lumière intense et les ombres du feuillage donne l’impression que le toit de céramique incurvé se fond entre le ciel et la cime des arbres. Par temps couvert, les textures s’effacent, laissant place à une impression de masse flottante et à une luminosité diffuse. Chaque condition révèle une facette différente de la présence du bâtiment.



Le Centro de Arte Moderna ne se prête pas à une rencontre frontale. À l’instar d’un jardin, il se découvre par le mouvement, la proximité et le regard périphérique. Les chemins, les reflets et les moments de semi-occultation guident la perception plus que les alignements architecturaux ou les axes formels. Fidèle à la philosophie de conception de Kengo Kuma, le bâtiment se refuse à une image autoritaire et privilégie une contemplation plus lente et introspective.
Existant dans la transition – entre bâtiment et jardin, permanence et changement, présence et disparition –, le Centro de Arte Moderna invite à une approche photographique qui accepte l’incertitude et laisse le temps s’exprimer. Ce qui en émerge n’est pas une image figée de l’architecture mais une exploration continue de ce qui demeure en perpétuel mouvement.


Erieta Attali
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* Découvrir également l’ouvrage monographique Centre d’art moderne Gulbenkian, par Erieta Attali publié par l’éditeur ArchiTangle.