
Éteindre les lumières de la cité est devenu un acte politique progressiste. Au nom d’une réelle économie d’énergie et d’une biodiversité urbaine magnifiée, il renie la culture de la ville et l’être humain qui l’habite. Chronique des méandres.
Lorsque les vitrines des magasins s’éteignent, la pénombre s’installe dans les rues de la ville. En cause, le Plan Lumière lancé en 2015 par Grenoble (Isère) et la Métropole, « un plan de modernisation de l’éclairage public pour réduire l’impact écologique »**, qui se présente comme « la révolution de l’éclairage public », pas moins. Plus objectivement, il est question d’un « effort général de réduction de la consommation d’énergie » pour « diminuer de 80 % les pollutions lumineuses » pour « rendre plus vertueux l’éclairage public ».
Consommer moins d’électricité pour éclairer la ville : Soit. Rendre la lumière moins polluante : l’idée mériterait d’être développée pour être comprise. Elle l’est dans les attendus du Plan mais peine à convaincre que la préservation de la biodiversité, urbaine faut-il préciser, justifie l’inconfort nocturne de l’obscurité des rues et des places. Mais un éclairage public vertueux : Non !
« Vertueux est un adjectif qui qualifie ce qui est moral, chaste, fidèle ou écologique » (Larousse). Si les trois premiers laissent dubitatifs sur leur capacité à qualifier l’éclairage public, l’ajout récent du dernier terme par le dictionnaire Larousse, témoigne de la force des abus de langage. Quelle qualité morale attribuer à l’éclairage public ? On peut le trouver économe, sécurisant, chaleureux, mais comment reconnaître une qualité morale à une lampe à leds ? L’adjectif vertueux n’a rien à faire dans un plan d’action sur l’éclairage urbain. Son usage est de plus en plus fréquent dans la parole publique, particulièrement celle des groupes écologistes. Revendiquer le côté vertueux d’une disposition technique n’a pas de sens.
Un sens caché
« La vertu : Disposition ferme et constante de l’âme, qui porte à faire le bien… » (Dictionnaire de l’Académie Française) ne dit rien de bon quand elle se retrouve dans la bouche des politiques et devient une revendication morale, présomptueuse et dangereuse, comme le montre son usage par les régimes autoritaires. Passons donc, sans pour autant baisser la garde, sur son règne éphémère et celui de sa cousine la frugalité qui ne provoquent aucun appétit populaire pour leurs préceptes en matière d’urbanisme et d’architecture.
Il subsiste dans cet assemblage, désormais convenu, d’objectifs techniques et de notions morales un rapprochement contre nature. Pointe également une attitude de croisé technocrate friand de chiffres abscons, partant en guerre sainte, c’est tout le paradoxe, contre la lumière. Il y a là de quoi inquiéter le citoyen laïc lambda. Appréhension que renforcent les figures d’inspirateur garnies de la crinière blanche quasi divine des barbus évangéliques, missionnaires de l’ordre nouveau de la vertu. D’autres mondes la confondent efficacement avec l’obscurantisme de leurs dogmes et professions de foi. En usant de ces mots le discours devient une prédication, une propagande.
Les lumières de la ville
Revenons à la pénombre concrète bien de chez nous qui éteint tout bon sens et menace le bien-être au quotidien. À Grenoble, avec le Plan Lumière, le niveau d’éclairage des rues a baissé. Même les décorations de Noël en ont fait les frais. Déjà sobres, pour coller au concept de l’urbanisme vertueux, elles sont devenues parcimonieuses et indigentes. De plus, « la mise en place d’une commande pilotable à distance a permis l’extinction quotidienne à 01h du matin sur la majorité des sites équipés, réduisant ainsi le coût énergétique ». Tous au lit après la messe de minuit et extinction des feux.
Le dernier terme du bilan du Plan Lumière mentionne « 100 % des luminaires avec abaissement de lumière en milieu de nuit ». Un drôle de couvre-feu pour les couche-tard et les travailleurs-euses nocturnes. À quelle faune urbaine la baisse de la pollution lumineuse est-elle destinée ? L’arrivée des becs de gaz puis de la fée électricité et de l’illumination des rues a favorisé l’émancipation du citadin, le goût de l’espace public, la culture de la ville. Réduire la lumière c’est limiter la capacité de s’affranchir, à tous les sens du terme, du plus simpliste : se promener la nuit avec un sentiment de sécurité, au plus symbolique : ne pas rester dans l’ombre.
Le terrain de foot photovoltaïque
Le bilan du plan, présenté par le Réseau Citoyen Grenoble*** en mars 2024 présente une avalanche de chiffres qui parlent surtout aux techniciens qui les exploitent. L’un d’eux est néanmoins accessible au grand public : « 54 % d’économie d’énergie, soit l’équivalent de la production annuelle d’énergie de 23 terrains de foot équipés de panneaux solaires ». L’unité de mesure de la performance surprend. Si elle parle à chacun, permet-elle à travers cette visualisation de s’approprier une quelconque échelle du résultat ? C’est l’habituelle consommation annuelle d’électricité de milliers de foyers, dont le sien, qui a été abandonnée au profit du terrain de foot photovoltaïque : la Révolution, nous a-t-on prévenus !
Les résultats sur la biodiversité, difficilement quantifiables, sont tus mais le bilan annonce « 60 % de pollution lumineuse en moins ». Comme pour la lessive qui lave 60 % plus blanc. L’unité et le dispositif de mesure restent inconnus mais le chiffre fait de l’effet. Ce simulacre de résultat scientifique, asséné sans autre explication, caractérise l’ensemble des chiffres énoncés mais peut impressionner les plus crédules.
Biodiversité urbaine
Sur la place Victor Hugo, réaménagée en 2021, les lampadaires sont installés en périphérique, leur source lumineuse est habillée d’un cylindre de tôle perforée, et n’éclairent pas plus qu’une veilleuse. Le centre de l’espace et son bassin et sa fontaine sont dans le noir. « La place est aussi plus sobre et économe en énergie : l’éclairage LED consomme cinq fois moins qu’auparavant et est plus adapté à la biodiversité nocturne ». Les humains y marchent sans même voir leurs pieds. Autre gage à la biodiversité : la passerelle Saint-Laurent qui franchit l’Isère dans l’hyper centre n’est pas éclairée. La traversée se fait dans le noir pour ne pas gêner les poissons qui nagent cinq mètres plus bas.
Dans cet attrait de l’ombre, le rat des villes a bon dos. Le réflexe atavique de l’homme qui recherche la lumière ne fait pas le poids. Pas une seule fois le Plan Lumière ne mentionne la qualité première de l’éclairage public : la clarté qui engendre, si ce n’est la sécurité, au moins le sentiment de sécurité. Le Plan Lumière ne fait pas de sentiment !
C’est beau une ville la nuit (Richard Borhinger)
Pour rectifier le tir, le plan Lumière s’est élargi à « la démarche Grenoble la nuit »**** initiée en 2021. Le but est clairement (!) recentré sur les usages de la ville la nuit après la victoire des chiffres qui a assombri les rues. La nouvelle dynamique vise « la coexistence des usages de la ville nocturne » et l’amélioration du « service public nocturne et du cadre de vie de la population ». Une intention louable.
Le diagnostic préalable a été réalisé par « le collectif d’éducation populaire Les Orageuses », un « organisme de formation datadocké »**** qui a livré « une radiographie des nuits grenobloises ». Les outils relèvent du domaine technique, ici le data et le rayon x. Pas de sensations ou d’émotions. « Six grandes thématiques » en sont issues en mai 2022, dont la 2 – « Habiter un quartier populaire la nuit » – qui laisse dubitatif sur la cartographie que met en œuvre l’adjectif populaire. Le mot sécurité est mentionné une fois dans cette liste au point 5 : « Déplacement et sécurité la nuit ». La rédaction d’« un Plan municipal de la vie nocturne » est en cours, cultivant une forme très prisée de l’action politique locale après le Plan Lumière, le Plan Chien*****, le Plan Vélo, le Plan École, le Plan Bibliothèque…
Moins de lumière, plus de nuit
La Métropole participe activement au Plan Lumière des communes qui l’ont signé. Un article intitulé « Moins de lumière, plus de nuit »****** explique « améliorer la qualité de vie des habitants en leur offrant des nuits noires propices à la contemplation des étoiles et au sommeil réparateur » et « protéger la biodiversité car l’éclairage artificiel perturbe les rouges-gorges et les alouettes ». Les chauves-souris n’ont rien revendiqué. Mais le site Reporterre*******, « le média de l’écologie » prévient : « pour protéger la biodiversité, il faudrait aussi se passer d’éclairage à l’aube et au crépuscule ». L’emploi du conditionnel sous-entend que si nous étions sérieux (au choix : cohérents, jusqu’au-boutiste, intégristes, fanatiques…), « il faudrait… ». La pensée ne s’embarrasse pas de mesure, quel que soit son attrait pour les chiffres, et choisit, sans douter, des chemins univoques pour arriver à ses fins.
Des manifestations entretiennent la sensibilisation à la pollution lumineuse, non sans humour. Elles ne coûtent pas cher et ont l’avantage de n’ouvrir aucun contentieux avec les pollueurs. « Le mois de la nuit » organisé par la Métro dure tout le mois d’octobre avec la participation des Parcs naturels régionaux. Son point d’orgue est « le jour de la nuit » qui nous livre un bel oxymore. Ce n’est pas le moindre de ses bienfaits.
Jean-Philippe Charon
Architecte
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* Plus rien ne s’oppose à la nuit. Osez Joséphine. Alain Bashung. 1991
**Un éclairage public maîtrisé – Grenoble Alpes Métropole
*** Grâce à son Plan Lumière, Grenoble éclaire la voie vers des villes plus écologiques | Réseau Citoyen de Grenoble 8 mars 2024.
**** Grenoble la nuit – Grenoble.fr
***** À Grenoble, un Plan-Chien pour la « cani-accueillance » | Chroniques d‘architecture
******Moins de lumière, plus de nuit – Grenoble Alpes Métropole
******* Éclairage nocturne : pourquoi éteindre en pleine nuit ne suffit pas