Quels enjeux de ville contemporaine pour Sarajevo ? s’interrogeait en 2019 le photographe nantais Alban Lécuyer dans une chronique bouleversante intitulée Ici prochainement : Sarajevo.* À partir de combien de nuits blanches une ville cesse-t-elle d’être une destination ? se demande-t-il aujourd’hui du centre du monde.
Je l’ai rencontrée presque par hasard, quelque part entre la fin de l’adolescence et la fin de l’innocence quand rien encore, ou si peu, permettait d’attester que cette ville, cernée de maisons en ruine, de terre retournée, d’architectures mal cicatrisées, que cette ville, donc, n’était pas la ville télévisée, cinématographiée, historicisée depuis le début des années ‘90. Ça sentait la pluie et la fumée, la nuit se confondait avec les lumières grésillantes à flanc de collines – c’était février au bord du monde.

Il y avait ce monsieur qui proposait aux passants, contre une pièce, de se peser sur une balance de salle-de-bain là, au milieu du trottoir. Il y avait cette mélodie entremêlée de turc et de latin et de slave qui envahissait les jardins de Baščaršija à l’heure du café, il y avait le cinéma Kino Meeting Point et puis les bars où l’on écoute du jazz jusque tard dans la nuit.

J’ai découvert ses crépuscules soudains, de ceux qui précèdent les tempêtes, et malgré les convulsions et les doutes, malgré le brouillard et les insomnies, je suis tombé amoureux de sa biographie sublime et douloureuse.

« Sarajevo n’apparaît pas sur Google Maps. Sarajevo n’existe pas ». (Amandine Melisa Agić, Libération, 10 octobre 2013).

Elle semblait alors vivre dans un présent sans limites, qui ne succède ni ne précède l’Histoire mais qui, à la faveur d’un sens inné de l’inertie, s’y superpose. Je repensais à Camille de Toledo et à la tristesse européenne.

Après il y a eu d’autres hivers, beaucoup d’hivers, et puis finalement des printemps. Il y a eu des pesanteurs et des manques, des promesses et des abandons, on a appris à mesurer la vie qui reste et celle qui vacille.

« Une ville est là. Une ville qui, en même temps, se transforme, agonise et renaît ». (Ivo Andrić, Contes de la solitude, 1976).

C’est New York, un agencement impossible de mosquées et de gratte-ciel, de cathédrales et de centres commerciaux, mais c’est aussi les architectures modernistes, mais c’est aussi Paris ou Istanbul. Je sens confusément qu’il y a, au creux de ce bassin, quelque chose de l’ordre du centre du monde.

Est-ce que les corps conservent la mémoire des urgences passées, des détours ? Est-ce que l’on garde longtemps la conscience d’un espace disloqué, désapproprié, est-ce qu’un jour les braises cessent d’émettre le souvenir brûlant des béances et des ruptures ?

L’existence même de cet endroit paraît provisoire, incertaine, et la neige noie les pointillés imaginaires d’une frontière sans douane, qui n’existe que dans la tête de ceux qui veulent bien y croire.

« Pušenje ubija/Pušenje ubija/пушење убија ». Dans une ville marquée par le morcellement institutionnalisé en quartiers distincts, en entités ethniques, religieuses ou de classe, les paquets de cigarettes répètent dans trois langues qui sont en réalité la même que « Fumer tue ».

À partir de combien de nuits blanches une ville cesse-t-elle d’être une destination ?

Plus rien ne résonne dans le hall de l’ancien Holiday Inn, ni l’écho des détonations ni les voix des journalistes, pas plus que le bruit des glaçons dans des verres hors de prix, et le baldaquin en toile dessiné par Ivan Štraus pour rappeler que l’hôtel a été construit sur l’ancienne place du cirque prend désormais la poussière.

On raconte que ce qui a déclenché la haine, et donc la guerre, c’est cette lueur persistante au-dessus de la ville qui donnait l’impression, à l’heure des théâtres, des restaurants ou des vernissages dans les galeries, de narguer les villages alentour plongés dans le noir après le coucher du soleil.

Peut-être qu’en définitive le rapport indécis qu’elle entretient avec le temps présent se résume à la fois dans la négation de l’inéluctable glissement du passé vers ce qu’on appellerait l’oubli, et dans le refus obstiné, farouche, de se risquer à provoquer un nouveau lendemain.
Alba Lécuyer
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